LES TROIS MOUSQUETAIRES – D’ARTAGNAN : ENTRETIEN AVEC LE SCÉNARISTE ALEXANDRE DE LA PATELLIÈRE : « Nous nous sommes engagés dans un pari gigantesque »

Dans quelques jours, Les Trois Mousquetaires – D’Artagnan déferlera dans toutes les salles de cinéma. Un gros pari pour Pathé avec cette nouvelle adaptation 100% française de l’œuvre d’Alexandre Dumas. Pour débuter cette série d’articles dans les coulisses de la création de cet ambitieux dyptique, Alexandre de la Pattelière, scénariste, a accepté de revenir sur son travail d’adaptation, réalisé avec Matthieu Delporte, sur la conception du scénario de cette première partie mais aussi la caractérisation des célèbres personnages que sont Athos, Porthos, Aramis, D’Artagnan et Milady de Winter.

« Lambition de départ, c’est l’ambition de renouer avec des spectacles et des films qui nous ont fait rêver »

Racontez-nous la genèse de ce projet ambitieux…
Avec Matthieu Delporte, mon co-scénariste et ami, nous sommes de très grands fans d’Alexandre Dumas comme la plupart des scénaristes. Cela faisait longtemps que nous souhaitions travailler sur cette matière là. Mais nous n’osions pas y rêver. En relisant Les Trois Mousquetaires, nous nous étions dit que c’était un trop gros morceau pour l’attaquer et nous avions l’impression que ça serait impossible à produire dans le marché actuel. Quelques années plus tard, Dimitri Ramssan, le producteur, avec qui nous travaillons aussi depuis longtemps, nous a appelé en janvier 2020 en nous demandant si nous avions envie de travailler sur Les Trois Mousquetaires. C’est lui qui est à l’initiative de ce projet. Nous nous sommes mis autour d’une table avec Dimitri et les gens de Pathé – avec, par ailleurs dès le début, l’idée de travailler avec le réalisateur Martin Bourboulon – pour savoir comment nous pourrions aborder cette œuvre. Nous avons fait ça avec une grande gourmandise. Nous nous sommes engagés dans un pari gigantesque en scindant notamment l’œuvre en deux parties. Néanmoins, il y a avait une forte ambiance de la part des producteurs, une fois dans ce que nous pourrions faire avec ce projet. Voilà comment tout a démarré… […] C’est un an de travail pour concevoir le scénario. Ensuite, nous avons travaillé plusieurs mois, au fil de l’eau, sur le tournage avec Martin Bourboulon pour continuer à faire des petites modifications. Au final, cela représente deux ans de travail.

Est-ce que ce film a aussi pour ambition d’offrir un second souffle au cinéma français, à travers de grandes fresques épiques comme celle-ci ?
Je pense que nous revenons surtout à nos propres envies de spectateurs. Le cinéma français est extrêmement riche, divers, avec des couleurs différentes. Il y a des comédies populaires, des films d’auteurs, des films de genres. En somme, une vraie diversité. Et, à l’intérieur de cette diversité, travailler sur des projets qui ont une grande ambition visuelle, c’est assez rare. Ensuite, comme auteur, c’est une chance énorme de pouvoir travailler sur ça. C’est un peu comme retomber en enfance d’une certaine façon. C’est reprendre des jouets, des choses auxquelles nous avons rêvé même en tant que spectateur, enfant, et s’amuser avec. Donc, l’ambition de départ, c’est l’ambition de renouer avec des spectacles et des films qui nous ont fait rêver. C’est ainsi qu’il faut le prendre, c’est ainsi qu’est née cette envie, celle d’un désir innocent, une envie de cinéphile et d’amour du cinéma.

« Ce que nous trouvions intéressant, c’était de repartir à l’origine et réinvestir Dumas dans ce premier degré, dans ce côté thriller et aventure, en délaissant tout ce qui était de l’ordre de la comédie et/ou de la parodie »

Vous le disiez, l’œuvre d’Alexandre Dumas est un gros morceau. De quelle manière vous-êtes vous emparé de ce roman pour composer votre propre version et la rendre peut-être plus moderne ?

Il y a eu beaucoup d’adaptation des Trois Mousquetaires et il faut être humble. C’est-à-dire que les livres de Dumas seront là pour toujours et nos adaptations ne sont que des variations, des regards subjectifs. Ce qui nous a frappés avec Matthieu à la relecture du roman, que nous avons réalisé en amont de notre travail d’écriture, c’est que la plupart des adaptations françaises ou anglo-saxonnes ont été axées sur la comédie, la théâtralité des Trois Mousquetaires, le côté Molière. Les adaptateurs ne s’emparant pas du côté plus noir, plus thriller, plus tragique de l’œuvre. Ça nous a interpellé. Ces personnages qui ont beaucoup de panache, qui sont plus grands que la vie, s’inscrivent dans une histoire, dans une réalité historique, assez sombre. Ce que nous trouvions intéressant, c’était de repartir à l’origine et réinvestir Dumas dans ce premier degré, dans ce côté thriller et aventure, en délaissant tout ce qui était de l’ordre de la comédie et/ou de la parodie, qui sont des visions respectables de l’œuvre de Dumas. Nous, nous l’avons pris à revers. Mais c’est difficile de dire s’il y a de la modernité dans une adaptation. Toutefois, nous pensions que repartir sur les guerres de religion et ces sujets forts du roman, allait faire résonner aujourd’hui ce film d’aventure avec des thématiques contemporaines.

Ensuite, nous faisons des choix. Nous avons désossés ce roman, ce qui est assez vertigineux je dois dire. Nous avons travaillé sur la langue, travaillé sur la façon d’inscrire le film dans le XVIIème avec ce panache qu’on peut retrouver dans Cyrano de Bergerac puis, sur l’aspect aventure avec ce premier degré dont je parlais pour donner au film un aspect immersif. Puis, nous avons identifié ce qui nous paraissait des passages obligés, qui sont dans l’imaginaire collectif des points essentiels à conserver, à aborder, et s’amuser, comme Dumas a pu le faire, à prendre des personnages qui étaient plus tardifs et à les ramener au XVIIème, jouer avec l’Histoire. Il a tordu l’Histoire à certains moments parce qu’en tant que scénariste, cela l’arrangeait aussi. Nous avons fait la même chose, nous avons tordu le récit de Dumas pour combler des creux qu’il laisse un peu vacants pour se re-raconter les histoires. Nous avons fait des choix sur les lignes de force, qui nous paraissaient importantes à traiter, qui nous passionnaient le plus et c’est comme ça qu’on est parti dans cette adaptation.

[…] Par exemple, la rencontre entre Athos, Porthos, Aramis et D’Artagnan est fidèle à Dumas. Cette situation est celle du livre. Ça ne se passe pas exactement de la même façon mais c’est très proche. Ce sont des moments qui nous paraissaient essentiels. […] C’était jouissif d’écrire cette séquence. Lorsque nous travaillons sur cette matière, cette aventure, cette provocation en duel, c’est rare dans une carrière de scénariste. C’était un plaisir énorme de travailler sur ce genre de situation.

Vous avez pris beaucoup de libertés ?
Chez Alexandre Dumas, il y a un certain nombre d’histoires à l’intérieur même de l’histoire des Trois Mousquetaires. Pour nous, la réflexion était de savoir comment retrouver cette fluidité, cette rapidité, ce côté page turner et comment arriver en 4h de film à faire percevoir aux spectateurs du cinéma d’aujourd’hui des sensations et des émotions qu’on peut avoir en lisant une œuvre de 2000 pages. A l’intérieur de ces personnages, nous sommes obligés de les redessiner parce que nous n’avons pas l’ampleur d’un roman et autant de temps pour les traiter. Nous avons alors essayé d’en dégager l’essentiel pour le raconter. Nous avons réinventé certaines choses autour des personnages mais qui nous ont toujours parues tout à fait cohérentes avec l’imaginaire de Dumas et ce qu’il nous raconte dans ces personnages.

Comment avez-vous conservé le caractère épique de l’œuvre à l’image ?

On le doit surtout à la réalisation. C’est l’amplitude des personnages, c’est la force des séquences mais aussi la manière de la mettre en scène. Ça, c’est la qualité de Martin Bourboulon d’amener le souffle et cette ampleur de cinéma. […] Nous, nous avons écrit les scènes d’action dans les moindres détails, pensés et réfléchis durant des semaines. Nous nous sommes renseignés sur les combats de l’époque,sur les armes… Un travail passionnant. L’action est très importante dans ces films. Ce n’était pas tant dire, ici il y aura une scène d’action, mais la scénariser pour qu’il y ait une histoire à l’intérieur de ces séquences, du suspens. C’est tout un travail d’écrire l’action. J’espère que ça marchera.

Est-ce que le caractère des Trois Mousquetaires et de D’Artagnan sont les mêmes que dans l’œuvre de Dumas ou avez-vous apporté quelques modifications ?
Ils sont fidèles à ce que Matthieu et moi nous nous sommes imaginés de ces personnages. Nous avons beaucoup travaillé sur ça. Même si nous avons réinventé scénaristiquement plein de choses, nous l’avons fait dans l’optique que les personnages masculins et féminins soient attrayants, intéressants. Avec l’objectif aussi de rendre palpable ce que nous avons dégagé, quand nous avons lu le roman.

« Les personnages influent sur les acteurs, et les acteurs influent sur les personnages »

Saviez-vous pour quels acteurs vous écriviez, avant de débuter l’écriture du scénario ?
Non et d’ailleurs nous évitons de procéder ainsi car cela nous bride. Néanmoins, au cours de notre travail d’adaptation, ce merveilleux casting a été révélé. Nous avons terminé l’écriture du scénario en connaissant le visage des acteurs. Il y a donc eu deux phases. Une première phase de conception, un travail de fond et de structure, d’architecture du scénario. Puis, une seconde phase où les acteurs sont arrivés pour les premières lectures. Nous avons pu travailler avec eux pour finir de tailler les scripts.

Qu’est-ce que les acteurs ont apporté à leur rôle ?

Vous pouvez écrire toutes les scènes du monde, à partir du moment où elles sont dites, où elles sont incarnées, elles vous évoquent des choses. Ce sont des vases communicants. Il y a un double effet buvard. Les personnages influent sur les acteurs, et les acteurs influent sur les personnages. Donc, à partir du moment où nous les entendons dire le texte, que nous les voyons évoluer, que nous les voyons en costume, ça nous a évoqué des changements, des éclairages, une nouvelle manière de parler… Ce sont des détails. C’est assez impalpable de l’exprimer. C’est une chose qui s’incarne.

Ce qui est étonnant, c’est qu’il y a de vrais instants de comédie. C’était important pour vous de conserver cette essence et ces petits moments de répits ?
Dumas mélange les genres et particulièrement dans Les Trois Mousquetaires où il y a plein de couleurs différentes : de la tragédie, des moments très sombres et d’autres très drôles, des vrais instants de camaraderie, etc. Je pense que ça fait partie de pourquoi l’œuvre de Dumas traverse les siècles. A la fois par sa capacité à inventer des personnages mais aussi à mêler les genres. C’était important d’avoir le côté sérieux de l’aventure et de ce récit à base de complots et de trahisons, et d’y préserver à l’intérieur de ça, du charme et des scènes qui soient drôles. C’est important pour raconter les situations de la vie, car la vie elle ressemble également à ça.

D’ailleurs, il y a aussi de la comédie romantique…
C’est une histoire qui compte dans le premier film et dans le second. Écrire la naissance d’un amour, c’est toujours joli. C’était formidable qu’elle soit portée par deux acteurs (François Civil et Lyna Khoudri), qui ont tellement bien incarné ça. Elles font parties des scènes que nous avons retravaillées avec Martin Bourboulon et les acteurs pour trouver exactement les bons mots, pour trouver les silences entre eux.

« C’était passionnant de travailler sur la backstory de Milady de Winter »

Parmi les premiers retours qu’on peut lire sur les réseaux sociaux, la place laissée à Milady de Winter est souvent évoquée. Beaucoup sont frustrés de ne pas l’avoir vu davantage dans cette première partie, notamment parce qu’Eva Green l’incarne avec brio. Vous comprenez cette frustration ?

Je la comprends et je la trouve formidable. Ils auront une seconde partie qui s’appelle Milady et ils auront tout le loisir de la voir. C’est un personnage extraordinaire, qui est très dense avec beaucoup de facettes. Elle est complexe, a de multiples visages. C’était passionnant de travailler sur sa backstory. Nous étions heureux de savoir, comme c’est un personnage qui change d’apparence, de personnalité tout au long de l’histoire, que ça serait Eva Green qui allait l’incarner. Elle a la force et le talent pour incarner une femme différente en une seule.

À quoi peut-on s’attendre dans la suite qui sortira en décembre prochain ?
Tous les feux qui ont commencé à être allumés dans le premier volet vont exploser dans le deuxième. Tous les personnages vont au bout de leur destinée. Ce sont deux films qui peuvent se voir indépendamment car nous concluons l’intrigue principale. Toutefois, à l’intérieur des arches de ces personnages, nous avons ouvert beaucoup de portes. Il y a une grande dimension de thriller qui va s’ouvrir dans cette seconde partie.

– Vous pouvez retrouver ma critique du film, ici.
– Vous pouvez retrouver mon interview avec le chef costumier du film, Thierry Delettre, ici.

Les Trois Mousquetaires – D’Artagnan sortira le 5 avril au cinéma.