Après un travail d’orfèvre sur « Les Trois Mousquetaires », le chef décorateur Stéphane Taillasson reprend du service pour le film événement de cet été « Le Comte de Monte-Cristo ». Dans cette entrevue, il revient sur la création artistique de 4 décors clés du film de Mathieu Delaporte et Alexandre de la Patellière : l’église, le grand salon, le sous-sol du château d’Edmond Dantès et la chambre d’Haydée.
Après « Les Trois Mousquetaires » vous vous attaquez à un autre monument de la littérature française : « Le Comte de Monte-Cristo ». Cette fois-ci sous la supervision de Mathieu Delaporte et Alexandre de la Patellière. Est-ce qu’il y avait les mêmes ambitions artistiques que sur « Les Trois Mousquetaires » ?
L’ambition artistique était identique au point que plusieurs techniciens des Trois Mousquetaires sont revenus pour participer à la création du film « Le Comte de Monte-Cristo ». Que ce soit le chef costumier Thierry Delettre, le chef opérateur Nicolas Bolduc, ou moi-même, nous sommes pratiquement tous revenus pour cette nouvelle aventure. Les réalisateurs et la production ont apprécié le travail qui a été réalisé sur « Les Trois Mousquetaires » et nous a donc renouvelé leur confiance. L’enjeu était de faire aussi bien voire mieux. Il y a toujours une appréhension, car nous ne savons jamais si nous parviendrons à tenir ce niveau d’exigence ou parvenir à être encore meilleur. Néanmoins, nous avons tous la même volonté, le même désir, la même passion, la même fougue. « Le Comte de Monte-Cristo » est un monument de la littérature, les enjeux sont forcément énormes. Cependant, nous sortions des Trois Mousquetaires et il y avait une confiance qui nous avait été donnée. De plus, nous nous connaissons, il y a une vraie cohésion, une bonne communication entre les différents départements, les informations circulent correctement, c’est fluide. Ce qui n’est pas toujours le cas. La belle histoire est l’harmonie créatrice qui s’est créé des le départ avec les deux réalisateurs.
« Nous avons eu un coup de cœur pour l’église de Villeneuvette dans l’Hérault, qui racontait beaucoup de choses par rapport à tout cet aspect social et pittoresque »
J’aimerais évoquer un parallèle. Dans « Les Trois Mousquetaires », il y a une scène de mariage à la Cathédrale Saint-Étienne de Meaux, un moment important. Dans « Le Comte de Monte-Cristo », une autre séquence de mariage a lieu, celle entre Edmond et Mercédès, un autre moment clé du film. Parlez-nous de ce lieu à l’espace plus restreint et de son aménagement…

Effectivement, bien que les enjeux soient différents et l’ampleur différente. À la cathédrale de Meaux, c’est le frère du Roi qui se marie et, de surcroît, il y a un attentat. Il fallait quelque chose de grandiose, de magnifique, etc. Là, nous sommes dans un cadre charmant, plus populaire. Nous nous sommes racontés une histoire, celle où les Morcerf pouvaient gérer aussi le village aux alentours et, par conséquent, décidaient de se marier dans une petite église locale, sobre, tout en conservant une élégance, un charme.
C’est aussi le mariage entre deux rangs sociaux, il fallait donc trouver un équilibre sur la décoration. Nous avons alors cherché une église de style roman. Nous aurions aimé également en trouver une près de la mer pour nous rapprocher de l’image de Marseille mais ce fut difficile. Et nous avons eu un coup de cœur pour l’église de Villeneuvette dans l’Hérault, qui racontait beaucoup de choses par rapport à tout cet aspect social et pittoresque. Nous étions dans la joie et la simplicité comme nos deux personnages.
Sur place, nous avons fait ce que j’appelle des « caches misères » pour cacher des choses que nous ne voulions pas montrer. Il y a en eu quelques-uns. Par exemple, le tissu liturgique qui est derrière l’autel, nous l’avons rajouté parce qu’il y avait une fresque de la Vierge ou du Christ (je ne me souviens plus exactement), qui était un peu trop présente. Et nous voulions ramener de la simplicité. Ensuite, nous avons rajouté un grand nombre de bougies, ainsi que des guirlandes en feuilles d’oliviers. Ça reste léger car je ne voulais pas surcharger les cadres et garder une sobriété. Les bougies font toujours leur effet et je trouve ça particulièrement beau et élégant.
« Il y a un terme que nous avons souvent utilisé pour nous aider à construire cette salle : c’est le mot Batcave »
Parmi les décors principaux du film, la pièce où Edmond Dantès se change, se maquille, peaufine ses plans. Une salle très sombre avec ses gros piliers gothiques. Comment cette pièce a-t-elle été imaginée et qu’elle a été votre apport ?

Nous avons eu du mal à trouver ce lieu. Et nous sommes revenus à un endroit que nous connaissions qui est la Cathédrale de Meaux, que vous évoquiez à l’instant. Vous retrouvez ce lieu dans une autre scène du film, celle où le Comte de Monte-Cristo a préparé un guet-apens au jeune Albert de Morcerf et se bat contre ses propres hommes en pleine nuit. Ici, on m’a demandé de me projeter dans ce lieu qui arrangeait tout le monde d’un point de vue technique et sur le plan de travail. […] Cette pièce nous a intéressés pour plusieurs raisons, notamment parce qu’elle donnait l’impression d’être en sous-sol grâce aux entrées de lumières. Nous avons d’ailleurs bouché quelques fenêtres et laissé celles de la partie supérieure. Cela plaçait la pièce « en sous-sol ». Il y a un terme que nous avons souvent utilisé pour nous aider à construire cette salle : c’est le mot « Batcave ».
L’intérêt de ces colonnes et ces arches, c’est que vous avez un côté Batman que nous voulions ressentir. L’ambiance lumière aide beaucoup à ce sentiment.

Nous avons dépouillé le mobilier présent et accessoirisé avec les éléments qui pouvaient raconter les personnages créés par Dantès. Surtout, nous avons placé la table la plus centrale possible, entourée de tous les accessoires. Aussi bien des perruques, des maquillages, des costumes, etc, qui nous racontait qu’Edmond fabriquait tout lui-même. La grosse référence était pour moi « Mission Impossible », sans le numérique, ainsi que « La Dame de Shanghai » avec les miroirs. C’est pour cela que j’ai fait une fabrication de 6-7 miroirs que nous avons placés au fond. Cela nous permettait de les orienter et de marquer l’homme aux milles visages (Edmond Dantès). Il change de peau, de personnages, Monte-Cristo devient tous ses personnages.
« La Dame de Shanghai » d’Orson Wells, inspiration de Stéphane Taillasson pour habiller le repaire d’Edmond Dantès.
Vous avez une scène où le Comte est devant le miroir et où son visage se reflète dans tous les miroirs.
« Ce décor, nous l’avons surnommé dès le départ le salon somptueux »
Le Château de Monte-Cristo est un assemblage de plusieurs lieux et chaque pièce est habillée selon un continent différent à l’image de ce grand salon de style arabo-turc. Racontez-nous la composition décorative du salon…

C’est effectivement une salle immense. La séquence a été tournée au Palais Brongniart. Le leitmotiv était de raconter que Monte-Cristo avait voyagé et donc ramené des objets de plusieurs continents. Chaque décor du château, en comptant les extérieurs, était composé de 7 lieux différents. Ce côté lanterne arabisante, ces Moucharabieh qu’on retrouve dans la chambre de Haydée ou sur la porte d’entrée, les plantes et les fleurs, nous voulions des éléments qui rappelaient le voyage. Pour revenir sur le Palais Brongniart, il y avait cette hauteur sous plafond qui me permettait d’exprimer ce côté oriental. Le Palais Brongniart est davantage de style néo-classique et je devais ramener ce décor dans l’aspect « voyageur du monde ». Les banquettes, les Moucharabieh, les lanternes, les tapis sont un mélange de gothique et d’oriental fonctionnent plutôt bien à mon goût.
J’ai disposé un grands nombre de rideaux dans un bon nombre de décors au niveau des circulations pour créer un lien entre tous les décors. Il y avait un côté baroque que j’aimais bien. Toutes les arches ont été retravaillés et vous avez une partie où nous avons créé une fausse bibliothèque, composée d’une multitude de faux livres imprimés. Là encore, pour marquer le fait que Monte-Cristo a voyagé et qu’il s’est instruit grâce à l’Abbé Faria. Ainsi, vous en avez plusieurs mais on ne les voit pas tant que ça. Ce n’est pas un élément sur lequel nous avons appuyé. Nous devions être dans la démesure. Ce décor, nous l’avons surnommé dès le départ « le salon somptueux ». Monte-Cristo est certainement l’homme le plus riche au monde, dès lors nous ne devions être à la hauteur de ce personnage et de l’imaginaire du spectateur.

Nous avons eu une difficulté supplémentaire sur ce décor, c’est que nous n’avons eu que 4 jours pour l’aménager. L’équipe a été encore hyper professionnelle, efficace ; des artistes ! Le plus délicat a été de faire le lien entre tous ces décors comme je l’évoquer à l’instant. Qu’on parvienne à croire que tous ces décors sont rassemblés en un même lieu. Il y a beaucoup de petits vestibules, de petits couloirs qui font que, dès qu’on voit un personnage pénétrer d’un côté, nous pouvions cuté, et les voir ressortir ailleurs. C’est pour cela que je vous parlais du leitmotiv des rideaux, des tapis, des plantes. Par exemple, le hall où se battent Edmond Dantès et Fernand de Morcerf commence du côté de Perpignan dans le Château d’Aubiry puis, ils passent un vestibule et arrivent au Château de Ferrières pour la suite du duel en extérieur. Faire le lien a été délicat et subtil.
« Les réalisateurs ont eu tout de suite un coup de cœur pour ce lieu, il correspondait parfaitement à la mise en scène imaginée dans le scénario »
Enfin, il y a la chambre de Haydée, lieu de rencontre entre elle et le jeune Albert de Morcerf…
La chambre de Haydée est néo-gothique, en ramenant des plantes, des tapis, le côté oriental, nous avons pu faire le lien avec le « salon somptueux ». […] Les scènes dans la chambre d’Haydee ont été tournées au Château de Dampont en région parisienne. C’est un château qui a accueilli peu de tournage et qui venait de rouvrir après travaux.

Notre repéreuse (Kalinka) nous a signalé que des choses intéressantes pourraient nous plaire et nous sommes tombés amoureux de cette pièce. Les tentures étaient Renaissance c’est pour ça que je voulais mettre ces voiles devant et féminiser la pièce. Le lit a été totalement créé et j’ai ramené encore des touches de moucharabieh ainsi que toute une série de tapis, de meubles et accessoires orientaux afin de faire le lien avec les voyages, les origines d’Haydée et amener l’histoire de son père mort en Turquie. Les réalisateurs ont eu tout de suite un coup de cœur pour ce lieu, il correspondait parfaitement à la mise en scène imaginée dans le scénario. Avec la balustrade en hauteur, ça permettait au personnage d’Albert de Morcerf de voir Haydée pour la première fois en contre-bas en train de chanter. Les réalisateurs cherchaient ce rapport.
Concernant le mécanisme qu’actionne Edmond Dantès et qui révèle un stand de tir caché, de quelle manière a-t-il été conçu ?
Nous avons fabriqué toute la feuille décor. Étant donné que Monte-Cristo est quelqu’un qui peut tout se permettre, nous devions aller loin dans le mécanisme. La référence que nous avions ici, ce sont « Les Mystères de l’Ouest ». Aujourd’hui, les outils VFX nous ont permis de faciliter ça et une plus grande liberté. J’ai totalement designé la structure. Cette partie du décor n’existait pas. Il a fallu jouer avec les ouvertures. Nous avons enlevé les fenêtres existantes, nous avons mis nos ouvertures à nous pour le stand de tirs. Dans les ouvertures, il y avait ensuite un fond vert qui a permis aux VFX de créer tout le visuel mécanique de l’ouverture. Ils ont fait comme toujours un magnifique travail. Nous ne pouvions pas faire un stand de tirs avec une telle longueur dans un lieu comme celui-ci, du coup les VFX nous ont offert cette possibilité et ont créé ce lieu de toute pièce.
La complémentarité des VFX et de la décoration est essentielle. Olivier et son équipe avec qui j’ai la chance de travailler depuis « Eiffel » participe à la réussite du film.
Stéphane Taillasson parle de son travail sur « Les Trois Mousquetaires » ici.
« Le Comte de Monte-Cristo » actuellement au cinéma.
Synopsis :
Victime d’un complot, le jeune Edmond Dantès est arrêté le jour de son mariage pour un crime qu’il n’a pas commis. Après quatorze ans de détention au château d’If, il parvient à s’évader. Devenu immensément riche, il revient sous l’identité du comte de Monte-Cristo pour se venger des trois hommes qui l’ont trahi.
Casting : Pierre Niney, Anaïs Demoustier, Laurent Laffite, Patrick Mille, Bastien Bouillon, Vassilli Schneider, Anamaria Vartolomei, Julie de Bona…

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