Crédit photo : DANIEL FOURAY / OUEST-FRANCE
Elle est une des compositrices en vogue ces dernières années, Audrey Ismaël a la musique dans la peau. Après avoir reçu le Prix de la Meilleure Musique pour la série « Vortex » en 2022 au Festival de la Fiction de La Rochelle, et fait sensation avec « Le Consentement » l’année suivante, Audrey Ismaël vit la musique, la transcende en faveur d’une histoire et des personnages auxquels elle accorde une importance capitale. Venue animer un débat (Enjeu de l’enregistrement de la musique de film dans les studios en France et à l’international) au côté d’autres intervenants au Festival Sœurs Jumelles, la compositrice Audrey Ismaël a pris le temps de répondre à quelques-unes de mes questions. Retour sur un parcours musical extraordinaire.
« J’ai une histoire de fidélité avec les metteurs en scène et ce sont de belles rencontres humaines avant tout »
D’où vous vient cet amour pour la musique et le cinéma, au point d’envisager une carrière de compositrice de musique de films ?
À la base, j’écrivais des chansons. De fait, j’ai eu plusieurs groupes dont « Smoking, smoking ». Petit à petit, je me suis aperçue que raconter des histoires au service d’une autre histoire à savoir pour le cinéma ou la télévision et autres que les miennes, ça m’a beaucoup plu et inspirée. Dans cette apparente contrainte qu’est l’histoire au service de laquelle je me mets, bizarrement, ça été libérateur pour moi. J’ai toujours eu une grande passion pour la fiction, pour les récits, pour les héros, les héroïnes ou les anti-héros. J’aime aussi la psychologie des personnages. La musique est un endroit qui peut révéler l’abstraction d’un film, révéler quelque chose que le scénario ne va pas dire de manière explicite. Trouver le « personnage musique » qui peut se cacher derrière les protagonistes de cinéma a été comme une révélation pour laquelle j’ai pris un goût de plus en plus grand à mesure des projets.

Effectivement, j’ai la chance d’accompagner des réalisateurs et réalisatrices depuis longtemps comme Vanessa Filho qui a réalisé « Gueules d’ange » et « Le Consentement ». Nous avons d’ailleurs eu un groupe de musiques ensemble. J’ai également composé la musique du film « Diamant Brut » d’Agathe Riedinger avec qui j’avais déjà collaboré sur un de ses courts-métrages. J’ai une histoire de fidélité avec les metteurs en scène et ce sont de belles rencontres humaines avant tout. Le moment où nous parlons de musique est la conséquence logique de nos échanges en amont sur les scénarios et leurs différents films. Finalement, dans ce cas de figure, ce sont pas des projets que je choisis, c’est la conséquence des relations humaines et la confiance artistique que j’ai avec eux. Ils me confient la musique de leurs longs-métrages presque comme une extension de ces échanges artistiques privilégiés.
Ensuite, il y a d’autres metteurs en scène qui entrent sur mon chemin. Mais c’est, là encore, la rencontre humaine qui me fait accepter un projet et aussi l’endroit. On m’appelle souvent pour des projets – parce que c’est le signal qui a été envoyé par les BO que j’ai pu signer – où la musique est au service des personnages, de leurs voix intimes. C’est donc assez naturellement qu’on me propose ce type de projets. Et c’est ce que je préfère.
De manière générale, quelles sont vos étapes de travail ?
La première étape, c’est conceptualiser la bande-originale. C’est-à-dire, choisir l’instrumentarium que je vais utiliser. Pour chaque projet, avec le réalisateur, je vais identifier assez tôt les instruments dont nous allons avoir besoin : sera-t-on sur des instruments modernes ou des instruments classiques ? Pour ma part, j’opte souvent un mélange des deux. Je fais souvent des BO hybrides. J’use aussi beaucoup ma voix car je viens du chant. Ma voix est alors utilisée de façon plus ou moins explicite. Parfois, c’est de manière subliminale, et je vais alors plutôt l’utiliser comme une nappe ou une texture un peu organique. La première étape, c’est donc de trouver la couleur musicale. Une fois que cela est défini, ça devient un dogme – dont je peux néanmoins m’éloigner – avec lequel je vais composer la BO.
[…] Je donne mes premières propositions sur la base du scénario. Ce n’est pas toujours le cas mais j’adore composer les premiers thèmes en amont parce que ça permet également aux monteurs de monter avec des musiques originales ainsi qu’avec la bonne couleur musicale qui fait partie de l’ADN et de la direction artistique du film.
Vous composez plusieurs BO avec Olivier Corsier. Racontez-nous votre rencontre…
Nous sommes de très bons amis avec Vanessa Filho. C’est elle qui a eu l’idée de nous réunir alors que nous travaillions sur des projets musicaux dans sa vie de musicienne. Pour « Gueules d’Ange », elle voulait, je cite : « réunir nos deux sensibilités ». Elle pensait que ça donnerait une complémentarité. Elle ne s’était pas trompée puisque nous avons continué de travailler ensemble avec Olivier.
« Souvent, il peut m’arriver de dire qu’à tel ou tel endroit il ne faut pas de musiques »
Parmi vos plus grands succès, il y a la bande-originale du film « Le Consentement ». Le violoncelle et le piano prédominent la majorité des musiques du film. Ces instruments renforcent la gravité de l’histoire et son aspect dramatique.

Je me suis rendue compte un peu par hasard que j’avais accompagné pas mal de personnages de jeunes filles ces dernières années, et que les parcours initiatiques de jeunes femmes étaient très inspirants pour moi. Là, nous sommes partis de l’idée qu’il fallait accompagner la trajectoire de Vanessa à savoir sa rencontre avec Gabriel Matzneff et emmener la romance qu’elle se raconte. La première partie du film est assez romantique parce que nous ne voulions pas être dans la peau d’un spectateur qui juge ce regard qu’elle porte sur lui mais aussi être dans l’accompagnement de l’émotion qui la traverse. Nous avons donc fait des musiques romantiques en imaginant sa musique intérieure, notamment lorsqu’elle reçoit les premières lettres d’amour de Matzneff.
Petit à petit, nous avons fait rentrer le violoncelle et toutes ces cordes pour assortir quelque chose de mystique, qui va avec les propos de Matzneff, c’est-à-dire que Dieu est en accord avec son comportement et ses gestes. Puis, les musiques de fin ont ce côté répétitifs pour mettre en exergue l’emprise de Matzneff sur Vanessa.
Nous passons du romantisme avec la découverte des lettres, à l’aspect dramatique de l’histoire, avant d’arriver à l’emprise et ce côté martelant. Ce fut les trois étapes qui se sont dégagées à l’écriture de la BO.
Les scènes d’agressions sexuelles sont exemptes de musiques. C’était une volonté de se concentrer uniquement sur l’horreur des mots, des manipulations et des actes de Matzneff ?
Il y a un travail sur le son qui est extraordinaire. On entend beaucoup la peau. Il y a une dimension auditive aux horreurs que fait Matzneff à cette jeune fille. C’est insupportable à voir, insupportable à entendre. De fait, il fallait qu’il y ait l’espace pour entendre ce silence glaçant, ces bruits de bouche, ces bruits de mains. Nous avons alors décidé de laisser ces scènes en silence, qui n’en ai pas vraiment un. Tous ces sons-là existent. […] D’ailleurs, il y a des choses qui avaient été mis en musique mais que nous avons supprimées pour laisser la part du vide, du silence. Souvent, il peut m’arriver de dire qu’à tel ou tel endroit il ne faut pas de musiques. Ça fait aussi partie des responsabilités du compositeur.
[…] C’est un film sur lequel avons travaillé pendant plusieurs mois, et je pense que nous y avons laissé une petite part de nous. Quand nous avons fini de composer la bande-originale, nous étions vraiment abîmés. Et c’est parce que ce film est insupportable, qu’il est réussi.
« Le violoncelle regorge de possibilités et de créativités »
Que ce soit dans « Le Consentement », « Vortex » ou « La Voie Royale », le piano et le violoncelle sont des instruments omniprésents dans votre filmographie. Ce sont vos instruments de prédilection ?

Le violoncelle est un instrument obsessionnel et qui revient chez moi parce qu’en termes de tessiture, c’est l‘instrument le plus proche de la voix. Et comme je le disais, je viens du chant. Puis, c’est un instrument polyvalent. Il peut être à la fois mélodique, servir pour créer des nappes et amener une vraie texture, c’est un instrument aussi virtuose, qui monte facilement dans les aiguës et sur les harmoniques et être utilisé de manière très douce. Le violoncelle regorge de possibilités et de créativités. Il y a des violoncellistes avec qui j’adore travailler, qui sont hyper créatifs, avec qui j’adore faire des laboratoires de réflexions et de travail. Parfois simplement pour l’utiliser dans sa première vocation, de jouer et d’interpréter des thèmes mélodiques. C’est un instrument inépuisable de créativité pour moi.
Le piano, c’est mon premier instrument. C’est avec lui que j’ai composé mes premières mélodies. Et j’y reviens toujours pour ces raisons-là.
Crédit photo : Instagram – Audrey Ismaël
Légende : Guillaume Latil et Julien Lefèvre
au violoncelle pour le film « Le Consentement ».
Le piano, c’est la simplicité absolue et, en même temps, d’une grande complexité. Avec trois notes, vous pouvez créer une mélodie bouleversante. Puis, le piano rappelle l’enfance.
Vous avez également composé la bande-originale de « 14 jours pour allez mieux ». Votre première comédie. Vous avez abordé ce genre de la même manière ?
Après la sortie du Consentement, j’étais heureuse de partir sur une comédie et d’être dans une atmosphère plus légère. Mais oui, je l’ai abordée de la même manière : quels sont les instruments que nous allons utiliser pour cette histoire ? Quelle sera la couleur musicale du film ? Très vite, nous sommes partis avec le réalisateur Édouard Pluvieux sur l’idée du sifflement. Et ce côté « thème de la loose ». Il avait en tête des références à Vladimir Cosma. Puis, nous nous sommes aussi dit que ce serait intéressant d’amener un petit aspect « western » car c’est l’histoire d’un parcours initiatique, d’un « héros » qui débarque dans un univers assez loufoque. Je ne voulais pas une musique classique de comédies. Nous souhaitions amener quelque chose d’organique, d’assez « route » parce que nous trouvions que ça collait bien à la réalisation, avec les images. Enfin, confectionner une humanité à ce personnage au départ détestable. Le mettre en musique avec sobriété et des sonorités brutes.
J’aimerais conclure en parlant de la série « Vortex » de Slimane-Baptiste Berhoun pour laquelle vous avez reçu un Prix au Festival de la Fiction de La Rochelle. Il y a beaucoup de mélancolies qui se dégage de certaines thèmes. Est-ce sentiment de mélancolie qui a guidé la création de la BO et des thèmes comme celui de « Ludo et Mel » (vidéo 2, ci-dessous) ?

Ce qui est central dans la série « Vortex », c’est cette histoire d’amour, mise dans ce contexte de la réalité virtuelle, où se pose un dilemme : Ludo doit-il sauver la femme qu’il a aimé il y a 20 ans au détriment de sa vie présente dans laquelle il est de nouveau marié ? C’est une série humaine et très émotionnelle. La mélancolie, la tristesse, l’arrachement de perdre l’être aimé qui nous a guidé pour accompagner ce drame.
[…] Le thème de « Ludo et Mel », par exemple, a une base nostalgique. L’histoire est particulière parce qu’elle se se passe juste pas après la mort de Mel, mais deux décennies plus tard après avoir reconstruit sa vie. Là, c’est donc la nostalgie que nous avons essayé de retranscrire dans ce thème, à travers ce sujet où différentes voies possibles s’ouvrent à lui.
Crédit photo : Instagram – Audrey Ismaël
Légende : Audrey Ismaël et Olivier Coursier reçoivent leur
prix au Festival de la Fiction de La Rochelle pour « Vortex ».
De plus, j’adore Camille Claris, qui interprète Mel. C’est une actrice extrêmement forte, puissante dans le jeu et dans l’émotion. Je suis très inspirée par les comédiens, ce sont eux qui me guident. Les acteurs m’inspirent et j’ai du mal à composer pour des comédiens pour lesquels je n’ai aucune inspiration. Donc, le thème de « Ludo et Mel » a beaucoup été inspiré grâce à elle.
Interview réalisée au Festival Sœurs Jumelles.
Vidéo 1 : Toute la force du piano et du violoncelle dans le titre « Chaos » du film « Le Consentement ».
Vidéo 2 : Thème « Ludo et Mel » de la série « Vortex ».

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