[SŒURS JUMELLES 2024] – ÉCHANGE AVEC LISA AZUELOS : « Il y a quelque chose qui me trouble et qui me touche chez Sophie Marceau »

Crédit photo : Abd Rabbo Ammar/abacapressxn

La réalisatrice Lisa Azuelos, qui a fait vibrer toute une génération d’adolescents avec son film « LOL », était présente au Festival Sœurs Jumelles afin de parler de son travail et de l’importance de la musique dans ses œuvres.
Dans ce modeste échange, la cinéaste revient sur son travail en tant que réalisatrice et scénariste par le biais de confessions intimes et de confidences professionnelles.

« Ado, je trouvais qu’il y avait les gens normaux et moi »

J’aimerais débuter cette interview par vos commentaires sur deux séquences, de deux films que vous avez réalisés. La première (vidéo 1 ci-dessous) est ce moment magique dans « La Chambre des Merveilles », où Thelma (Alexandra Lamy) et Odette (Muriel Robin) fêtent l’anniversaire de leur petit garçon, toujours dans le coma.
C’était un peu bizarre. Nous avions cet enfant presque mort devant nous et elles qui s’éclataient. Sur les premières prises, nous nous sommes rendus compte que quelque chose n’allait pas. Finalement, j’ai dit à Alexandra et Muriel que nous allions improviser cette scène. Je les ai laissés faire ce qu’elles désiraient, à partir de leurs ressentis personnels. Dès lors, la scène a commencé à fonctionner ainsi, parce que je les ai laissé libres, en dehors du script. Puis, avec toutes ces couleurs, le fait qu’elles se disputent un peu en amont, que Muriel commence à s’amuser, à en mettre partout, la séquence prenait vie. Muriel a vraiment joué le jeu ce jour-là, c’était assez fascinant.

[…] En amont, nous avons effectivement fait plusieurs essais. Comme nous allions tourner plusieurs fois, il fallait voir si les couleurs ne restaient pas sur les visages, les vêtements. Elles ont adoré être maquillées ainsi, ça faisait un peu tribu. Ce fut un moment joyeux. Toutes ces couleurs étaient sur la couverture du roman, par ailleurs. Et, avec ces couleurs, nous ramenions cet enfant malade à la vie et nous rappelions qu’elles sont liées à des émotions. De plus, ça permettait de faire sortir les sentiments de la mère et de la grand-mère.

La seconde scène (vidéo 2 ci-dessous) est celle de la dispute entre Lola (Christa Theret), Anne (Sophie Marceau) et la mère d’Anne (Françoise Fabian) tirée du film « LOL ».
Le but ici était d’avoir une interaction entre les trois générations, sur plusieurs thèmes dont le sexe, la drogue et la vie Rock’N’Roll. J’ai toujours aimé fumer des joints. Je savais que mes enfants fumaient, mes enfants savaient que je fumais, mais tant qu’ils n’avaient pas 18 ans, je conservais cette « sévérité » de « c’est moi ta mère ! ». J’ai donc eu le droit à des réflexions comme celles-ci. Ce n’est pas loin de ma vraie vie. Ce sont ces instants où ça s’emballe entre la mère et la fille sur des sujets qui font mal : « Tes pas capable de te trouver un mec », « Tu fumes des pétards », « Tas brisé ma confiance ». Et, le lendemain, la page est tournée. L’élément comique, la mamie (Françoise Fabian), n’était pas prévu au départ. Mais nous avons trouvé ça plus marrant de la faire intervenir avec ses petites réflexions. Puis, Sophie s’emporte : « Vous commencez tous à me faire chier ». Je crois que c’est la phrase que j’ai dû dire le plus souvent dans ma vie.

Les rapports familiaux et l’amour sous toutes ses formes sont l’essence de votre filmographie. Y’a-t-il une raison particulière à cela ?

Je pense que c’est tout ce qui m’a manqué dans ma vie. Je n’ai pas eu de très beaux rapports d’amour en tant qu’enfant et en tant qu’adolescente. Je n’ai pas eu vraiment de gens pour m’écouter. J’ai été élevée en pension jusqu’à 8 ans. Ensuite, je suis restée 4 ans chez ma mère, toutefois elle n’était pas vraiment à l’écoute. Puis, je suis allée vivre chez mon père, mais c’était un homme plutôt colérique, très pudique, qui ne voulait jamais rentrer dans le détail. Lorsque j’ai eu mes premières règles, par exemple, je ne savais pas à qui en parler. Bref, j’étais seule et perdue dans tous ces rapports de famille. Quand j’allais chez les gens, que je voyais qu’ils dînaient ensemble, en famille, qu’ils partaient en vacances, je me sentais différente. Je trouvais qu’il y avait les gens normaux et moi.

Crédit photo : DR / « Mon bébé » avec Sandrine Kiberlain et Thaïs Alessandrin

Je crois que ça m’a beaucoup manqué. Je parle de ce manque et je le recréais dans mes films parce que ce sont des choses que je n’ai pas vécues dans ma vie. À partir du moment où j’ai eu des enfants, j’ai réussi à revivre ça, à créer une ambiance familiale, de l’amour, comme je les rêvais.

[…] L’art est alors une manière de réécrire son destin. Ou de le forcer. Il y a plein de choses que j’ai écrites qui ne sont jamais arrivées et qui sont arrivées parce que je les ai écrites ou tournées. Je pense que le verbe se fait vraiment cher.

Nombreuses sont les actrices à être passées devant votre caméra : Sophie Marceau, Alexandra Lamy, Sandrine Kiberlain ou encore Michèle Laroque. Qu’est-ce que vous aimez chez ces actrices et qu’elles sont leurs points communs selon vous ?

Ce sont toutes des femmes qui ont beaucoup d’humour et qui sont libres dans leur vie. Elles ont décidé de leur destin. Ce sont des femmes qu’on dit fortes, mais elles sont aussi vulnérables. Elles ont un regard sur la vie, une forme de résilience. Même lorsqu’elles ont été victimes de choses très ennuyeuses, elles ont pris leur vie en main pour changer ça. Puis, ce sont les hasards des rencontres. Je propose à des gens, ils me disent oui ou non.
[…] Je pense à mes héroïnes dès l’écriture. Sophie est souvent une évidence pour moi. C’est une personne avec qui j’aime travailler, je me sens très à l’aise avec elle. Il y a plein d’actrices géniales en France mais, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui me trouble et qui me touche chez Sophie. Je me suis identifiée à elle dans pas mal de ses films.

Crédit photo : LP/Arnaud DumontierLisa Azuelos et Sophie Marceau pour la sortie de « I Love America ».

« J’aime filmer les acteurs, chercher avec les comédiens la meilleure manière de dire les choses »

Vous dépeignez de très belles héroïnes dans vos films. De quelle façon imagine-t-on, écrit-on une bonne héroïne de cinéma ?
J’ai beaucoup réfléchi au sujet. Nous parlions souvent de « Le Voyage du Héros » de Joseph Campbell où, en résumé, il va, seul, passer des étapes pour devenir un héros : typiquement le Prince Charmant aura à traverser des forêts, combattre un dragon, etc. À la fin, il libère la Princesse. Le Voyage de l’Héroïne, c’est davantage comme dans « Le Magicien d’Oz » où, quand nous faisons équipe, nous réussissons à faire quelque chose. Je suis davantage là-dessus. C’est parce que nous sommes avec des amis, en famille, parce que nous sommes une troupe, que nous nous sommes écoutés, que nous allons réussir à nous en sortir seuls. Cependant, avant de parvenir à ça, il faut d’abord être ensemble, et recréer du lien.

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans le travail de réalisatrice ?
J’aime filmer les acteurs, chercher avec les comédiens, car c’est eux qui interprètent la meilleure manière de dire les choses, la manière la plus drôle, la manière la plus sensible, la manière la plus triste. Selon la scène, comment on va taper l’émotion. Le reste n’a pas tellement d’importance. C’est un travail d’équipe et j’adore ça. Un réalisateur est surtout pour moi un directeur ou une directrice d’acteurs. Je sais ce que je veux pour l’histoire. La direction d’acteurs est de ma responsabilité à 100%. Les acteurs me guident également. Au départ, je les choisis, et je vois si on va vibrer ensemble. Si je sens que ça va être le cas, je sais qu’on va alors faire vibrer l’histoire.

Interview réalisée au Festival Sœurs Jumelles.

Extrait du film LOL – La dispute