[INTERVIEW] – DIFFÉRENTE : ÉCHANGE AVEC LA RÉALISATRICE LOLA DOILLON : « L’image, le son, le montage, tout devait rester minimaliste, notamment pendant les moments de crise de Katia »

Avec tendresse et pudeur, Différente raconte l’histoire d’une femme qui découvre son autisme sur le tard. Lola Doillon nous confie comment elle a construit ce récit intime, à la croisée des émotions, de l’amour et de la différence.

Comment est née l’histoire de Différente, et de parler de l’autisme par le biais notamment d’une histoire d’amour ?
Je ne pensais pas parler de l’autisme. Je voulais simplement écrire une histoire d’amour. En parallèle, j’ai reçu plusieurs projets qui traitaient de l’autisme avec des enfants. Je me suis vite rendu compte que je ne connaissais rien sur ce sujet. Et plus je me renseignais, plus je découvrais un monde inconnu. Je ne me sentais pas légitime pour parler de ça, et lorsque j’ai découvert l’autisme par le biais féminin, ça m’a parlé. Je me suis sentie proche de ces femmes et j’ai eu envie d’en parler. Puis, ça me paraissait important. Et de fait, relier ça à une femme qui découvre son autisme sur le tard et l’intégrer dans cette histoire d’amour. […] Les histoires d’amour, ce sont avant tout les émotions des personnages, et c’est ce qui est vraiment intéressant. Dans celle-ci, l’héroïne ne rentre pas dans les codes et, de quelle façon on vit son histoire d’amour avec cette différence fut le point de départ.
Pour composer le récit, ce fut donc des mois de recherche, via tous les moyens (livres, internet), et des rencontres avec des personnes autistes ainsi que des spécialistes du sujet. Il fallait que j’approfondisse le sujet si je souhaitais être sincère dans ma démarche. Le scénario a donc été relu par plusieurs personnes, professionnelles ou non. Par exemple, pour le rôle de la psy, elle et moi avons aussi recorrigé son texte.

Le film a aussi cet aspect pédagogique dans sa construction narrative… C’était l’un des objectifs du film ?
Pour les gens concernés, je devais dire le moins de bêtises possible, j’avais cette responsabilité. Je voulais juste être juste avec ce personnage, sur l’autisme de cette femme, que sa différence soit crédible pour pouvoir exister. Pour ceux qui ne connaissaient rien à l’autisme, je souhaitais leur donner les clés pour comprendre ce personnage. C’était un équilibre entre ce qu’il faut dire, ce qu’il est nécessaire de donner comme information, et éviter le trop-plein. Tout ce que j’apprenais, j’avais envie de le mettre dans le film. Au premier jet, j’avais un scénario épouvantable. Il n’y avait que de l’info. Mais on ne peut pas tout partager et mettre des mois de connaissances dans un script, ça en devient indigeste. Alors, il y a eu une vraie réflexion. Ensuite, c’était du ressenti : mettre en scène les ressentis du personnage. Parfois, nous n’avons pas besoin d’expliquer, simplement de montrer en images.
[…] De mon côté, j’aime aller voir des films qui me touchent émotionnellement. Cependant, si j’apprends des choses en sortant, je suis ravie. C’est ce que j’ai voulu avec Différente.

« Il fallait être proche de Katia, de ce qu’elle voit, de ce qu’elle ressent »

On apprend des choses assez folles, comme le fait que 88 % des femmes autistes sont victimes de viol. À quoi cela est-il dû ?
C’est un taux énorme. Et ce n’est pas parce que ces femmes n’ont pas les codes. C’est aussi lié, par exemple, au fait qu’on isole très jeunes les petites filles autistes lorsqu’elles sont diagnostiquées. C’est l’un des facteurs parmi tant d’autres. Alors, c’est le rôle de notre société d’être vigilante et de prendre soin de ses enfants et de ses femmes.

Dans la réalisation du film, il y a beaucoup de sobriété pour évoquer ce sujet et une vraie immersion de la caméra dans l’intimité de Katia. Comment avez-vous réussi à instaurer cette proximité entre ses émotions, ses sensations et nous, spectateurs ?

Il n’y a pas beaucoup de personnages dans le film, ce n’est pas un film choral. Le but était vraiment de suivre Katia : Katia et Fred, Katia et sa mère, etc. Tout est centré sur elle, même si l’histoire d’amour avec Fred est importante. Il fallait être au plus près d’elle, de ce qu’elle voit, de ce qu’elle ressent, avec une caméra plutôt à l’épaule pour capter ses regards, ses respirations. Ensuite, il y avait cette volonté de jouer entre son intérieur et l’extérieur. Chez elle, Katia ne s’habille pas pareil, ne réagit pas de la même façon. Là, on pouvait utiliser des plans larges ou serrés, selon ce qu’on voulait raconter et ce qu’on souhaitait faire ressentir aux spectateurs. Néanmoins, nous n’avions pas de dogme. Au départ, l’idée était d’embarquer la caméra dans son appartement, mais finalement, nous étions parfois tellement posés que la caméra pouvait rester fixe sur certaines séquences. On s’adapte.

L’image, le son, le montage, tout devait rester minimaliste, notamment pendant les moments de crise de Katia. Pour la musique, nous sommes aussi allés vers quelque chose de très épuré, avec très peu d’instruments et quelques notes, simplement là pour accompagner son ressenti.

Katia est en couple avec Fred, on l’a dit. Avec Différente, vous proposez une autre vision de la comédie romantique, moins clichée, plus humaine, avec beaucoup de précision dans les gestes et les postures…

Le parti pris scénaristique était, comme vous le disiez, de faire un film profondément humain. J’ai construit mes deux personnages de manière totalement différente, en poussant à l’extrême leurs contrastes, pour montrer que chacun réagit humainement… mais pas au même moment. Quand Katia arrive vers Fred, heureuse, avec une belle idée en tête, Fred, lui, n’est pas forcément dans le même état d’esprit. Et inversement. Ce sont des croisements humains. Ils ont aussi le droit de se rater, de ne pas être parfaits. La méconnaissance peut amener à dire des bêtises. Moi-même, j’ai sûrement dit des choses maladroites, et les gens autour de moi m’ont éduquée. Dans le film, Fred s’éduque.
Sur le tournage, j’étais avec eux. C’était un vrai travail commun. Entre Thibaut et Jehnny, ça se passait très bien.

Nous avons fait plusieurs lectures, ils étaient très à l’aise dans leurs personnages. Même si le tournage a été court, comme nous avions beaucoup répété en amont, on s’est donné la liberté d’essayer des choses. Tout se faisait presque automatiquement. Il y avait une vraie souplesse entre eux, très agréable à observer. Nous testions des mouvements : se prendre dans les bras, s’éloigner, revenir… La chorégraphie se construisait ainsi, en direct sur le plateau. Katia, par exemple, tentait des gestes, je lui demandais parfois d’en faire plus, puis on affinait. Et ensuite, tout ce qui concerne le dosage de son jeu, ça s’est aussi ajusté en partie au montage.
Jehnny et Thibaut étaient les premiers à vouloir aller au bout des choses. Moi, j’avais tendance à vouloir les protéger. Il y avait une scène de dispute sous la pluie et je n’osais pas la faire tourner, de peur qu’ils finissent trempés. Mais eux, ils y sont allés sans hésiter. Ils ont fait preuve d’un courage et d’une témérité incroyables.

« Quand j’ai rencontré Katia, j’ai tout de suite aimé sa singularité »

Fred a une phrase très belle : « Tu es une myope de la vie, et c’est ça que j’aime. »
Je voulais jouer avec cette idée : elle est différente, elle voit autre chose que lui ne voit pas. Ils n’ont pas le même regard, pas les mêmes perceptions. Et lui dire qu’il aime cette différence, c’était essentiel. Nous vivons dans une société tellement normée, où l’on doit sans cesse rentrer dans des cases, dans des codes… Peut-être qu’au contraire, aller chercher et regarder la différence de l’autre, c’est ce qu’il y a de plus surprenant, de plus joyeux, de plus intéressant.
À l’écriture, je cherchais une image, et cette phrase est venue comme ça, naturellement. Moi, je la voyais avec beaucoup de douceur. Thibaut, lui, trouvait la phrase un peu dure. Je lui ai dit : « Si tu la dis avec amour, elle deviendra tendre. » Et puis, on peut se dire des choses qui ne sont pas forcément mielleuses. On peut se dire des vérités, parfois un peu rugueuses, mais qui sont pleines d’amour : « Oui, tu es comme ça… et c’est ça que j’aime. »

Jehnny Beth livre une performance vibrante et émouvante…
Jehnny n’a pas peur. Elle se lance dans le vide avec ce côté rock qui lui est propre. Quand je l’ai rencontrée, j’ai tout de suite aimé sa singularité. On a construit le personnage à partir de ça, de ses particularités, pour en faire une héroïne atypique. Je lui ai transmis beaucoup d’informations, et de son côté, elle s’est renseignée, elle a rencontré des personnes autistes. Non pas pour les imiter, mais pour comprendre. Elle se nourrissait des échanges, des réponses, des ressentis qu’on lui partageait. Ensuite, nous avons travaillé ensemble la gestuelle, les regards, les détails, pour être le plus juste possible. Parce qu’une fois encore, chaque personne autiste est différente. Notre plus grande peur, c’était de tomber dans la caricature. On a été très vigilantes sur ça, à chaque étape.

C’est Jehnny Beth et Thibaut Evrard qui jouent Katia et Fred. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Nous voulions simplement trouver la bonne personne, autiste ou non, pour incarner Katia. Et je me suis rendu compte que je connaissais déjà Jehnny. Quand je tournais Salade Grecque, j’avais une photo de référence d’elle, issue de son rôle dans le film de Jacques Audiard, Les Olympiades.
Thibaut, je ne le connaissais pas. C’est ma directrice de casting et l’une de mes meilleures amies qui m’ont dit : « Celui que tu cherches, c’est Thibaut Evrard. » Il m’a envoyé une self-tape depuis le Maroc, et j’ai tout de suite pensé qu’il pourrait parfaitement jouer Fred. J’ai attendu son retour pour organiser des essais avec Jehnny, afin de voir s’il y avait une alchimie entre eux. Et ça a été très rapide. Ils ont eu un vrai feeling, quelque chose d’évident.
Thibaut est un vrai bosseur. Je lui ai simplement demandé de ne pas se renseigner sur l’autisme, pour qu’il reste aussi ignorant que son personnage au début de l’histoire.

Différente actuellement au cinéma.

. Mon interview carrière avec Thibaut Evrard est à retrouver ici.

Synopsis : Katia est une brillante documentaliste de 35 ans qui fait preuve de singularité dans sa manière de vivre ses relations, toutes plus ou moins chaotiques. Sa participation à un nouveau reportage l’amène enfin à mettre un mot sur sa différence. Cette révélation va chambouler une vie déjà bien compliquée.

Casting : Jehnny Beth, Thibaut Evrard, Mireille Perrier, Irina Muluile, Julie Dachez, Fabienne Casalis, Philippe Le Gall, Johnny Montreuil, Emmanuelle Schaaff…

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