Crédit photo : Vincent Calmel
Star de la série Escort Boys et à l’affiche de la comédie romantique Différente signée Lola Doillon, Thibaut Evrard est un artiste touche-à-tout. Alors qu’il partage son temps entre l’écriture de one-man-show et la comédie, et qu’il vogue de la télévision au cinéma, Thibaut Evrard se trouve à un carrefour décisif. Chaque opportunité saisie l’a mené ici : celui d’un acteur désormais incontournable, que l’on s’arrache autant pour ses performances que pour ce physique un peu bourru, capable d’épouser des personnages tendres ou glaçants, et de se fondre dans des univers très variés (Borgia, Paris Police, Kabul, Escort Boys…). Rencontre.
D’où vient votre envie de devenir comédien ?
Je ne me l’explique pas, d’autant que mes parents ne sont absolument pas issus du milieu artistique : mon père travaille dans la finance et ma mère est institutrice. Mes frères étaient intéressés par le métier de mon père, alors que, pour ma part, j’étais moins à l’aise avec les chiffres. Au lycée, il y avait une option théâtre. Je m’y suis inscrit, surtout par envie de faire autre chose. Et ça m’a plu. Puis, j’étais fan d’un humoriste belge, François Pirette, qui avait un spectacle intitulé Le Futur a de l’avenir, dont je m’amusais à reproduire les sketchs. Mes parents sont tombés des nues lorsque je leur ai annoncé que je souhaitais devenir acteur. Ils m’ont donné deux ans. Au bout de ces deux ans, je devais leur écrire une lettre pour leur expliquer pourquoi je voulais faire ce métier… ou pourquoi je ne voulais plus continuer. Je suis parti au Cours Florent (2004-2007) et cela a confirmé mon envie d’être sur scène, de raconter des histoires. […] J’ai écrit cette lettre, à laquelle ma mère a répondu : « C’est beau. », et mon père : « C’est bien. » L’année suivante, j’ai eu la chance d’intégrer le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. En parallèle, dès 20 ans, j’étais produit par Juste pour rire et ce sont mes blagues qui payaient mon loyer.
Pour vous, ça représente quoi d’être acteur ?
J’étais un enfant assez perdu à l’école, j’avais du mal à comprendre ce qu’on m’enseignait. Je me suis rendu compte que la transmission pouvait aussi se faire par le divertissement, donc par le théâtre ou le cinéma. C’est une façon d’intéresser autrement les gens à l’Histoire, par exemple. L’acteur est comme un passeur d’histoires. Je nous vois ainsi.
Qu’est-ce que la scène provoque comme émotion chez vous ?

Après le Conservatoire, j’ai fait dix ans de scène, de tournées, avec différents metteurs en scène. Certains projets étaient des épopées absolues, autant dans les émotions qu’on traverse avec un personnage que dans ce qu’on éprouve ensuite avec le public. Ce sont des parenthèses de vie incroyables. Aujourd’hui, je travaille comme auteur avec des humoristes, et c’est fou ce qu’on peut provoquer – l’émotion, le rire – avec un simple stylo.
Je fais moins de théâtre car j’avais la sensation de passer ma vie en répétition, de redire les mêmes choses, d’avoir les mêmes conversations à la sortie des pièces. Je sais que j’y reviendrai mais j’attends le bon projet.
Être acteur, c’est véhiculer des émotions. Quel travail faites-vous sur les émotions en tant qu’acteur ?
C’est surtout avec un metteur en scène polonais, Krystian Lupa, que j’ai beaucoup appris. Il s’appuie sur la méthode du « monologue intérieur ». Et bien que je n’en aie saisi qu’un quart – ou alors la totalité, mais complètement à l’envers -, je travaille désormais avec cette méthode. Par exemple, je m’appelle Thibaut, et demain je serai un Thibaut différent ; hier, j’avais une idée du personnage, qui sera différente de celle de demain. C’est un mouvement perpétuel. Il s’agit donc d’entrer dans ce mouvement, comme dans un dialogue entre l’idée du personnage et moi. Une conversation entre le passé, le présent et le futur.
Vous avez eu votre propre one-man-show et vous avez également travaillé en tant que metteur en scène, coécrivant ceux de Pierre-Emmanuel Barré, Verino et de Mehdi Djaadi…
Un jour, un directeur de casting m’a dit qu’avec mon arcade sourcilière, je ne ferais jamais de cinéma. À l’époque, j’étais jeune, sûrement trop crédule, alors j’ai accepté cette idée et me suis lancé dans l’écriture de mon propre spectacle. Et rien que ça, déjà, m’a permis d’apprendre une leçon : On a besoin de personne d’autre que soi pour s’écrire un spectacle.
[…] Avec Pierre-Emmanuel, nous nous sommes rencontrés au Cours Florent. J’avais écrit un travail de fin d’études où il était comédien. Il m’a expliqué qu’il écrivait, lui aussi, à côté. Dans ce travail, nous avons réécrit des passages ensemble, et c’est tout naturellement qu’il m’a proposé de collaborer avec lui sur son premier one-man-show. La première version qu’il m’a fait lire était surprenante, nous l’avons ensuite retravaillé ensemble.
Verino, nous nous connaissons depuis quinze ans, depuis l’époque où nous étions tous les deux produits par Juste pour rire. Nous venons de terminer son prochain spectacle FOCUS, notre quatrième spectacle ensemble. Ça me fait du bien d’être dans l’ombre et de garder ce lien avec l’écriture. Et puis ce sont des gens que j’aime profondément, autant pour leur écriture que pour ce qu’ils sont.
Pour Mehdi Djaadi, avec qui je collabore également, on choisit chaque mot ensemble. Mais que ce soit avec lui ou avec Verino, la matière vient d’eux. Dès lors, on rigole, on se lève, on invente des personnages à travers tel ou tel storytelling… Au début, c’est assez sérieux : on aborde les thématiques qu’on souhaite développer. Et si ça nous fait rire, ça fera peut être rire les autres.
Avez-vous collaboré sur l’émission On n’demande qu’à en rire aux côtés de Verino ?
Très peu. Je n’aimais pas trop le concept de l’émission, même si je voyais le bénéfice que cela pouvait apporter à la carrière de Verino. L’idée d’être noté me gênait. Il y a un sketch qu’on avait retravaillé pour l’intégrer au spectacle, celui de la baguette (vidéo ci-dessous).
Au théâtre toujours, vous avez joué deux créations de Vincent Macaigne. C’est quel type d’artiste ?
C’est une personne aux idées débordantes. Les répétitions avec lui sont de vrais marathons. On improvise pendant trois semaines à un mois, tout en gardant en mémoire les improvisations au cas où Vincent souhaiterait en revoir une ou la retravailler. C’est très physique. J’avais envie de collaborer avec lui pour me cabosser. C’est des spectacles avec beaucoup de fumée, de cris, de peinture… Ce sont des spectacles de trop-plein. J’ai compris avec le temps que si nous faisions autant de cris, c’était pour créer des silences.
« Je ressens de plus en plus le besoin d’une forme de transmission, d’éducation à travers mes projets »
Parmi les films marquants de votre filmographie, on retrouve notamment La Nuit du 12. Un petit rôle aux côtés de Bastien Bouillon et Bouli Lanners. Il me semble que vous aviez rencontré Dominik Moll, le réalisateur, sur le tournage de la saison 1 de Tunnel…
Effectivement, Dominik m’avait casté pour un rôle de flic dans la série. Il se trouve que je tournais en même temps sur Borgia, et cela devenait compliqué au niveau du planning. Pour arranger tout le monde, il m’a finalement proposé le rôle du petit ami de Clémence Poésy. Un rôle plus modeste, mais j’ai au moins pu faire partie de l’aventure. Le temps a passé, il m’a vu dans Paris Police et m’a proposé le rôle d’un policier dans La Nuit du 12. Dès la lecture du scénario, j’ai trouvé ça incroyable. Et la manière dont Bastien Bouillon et Bouli Lanners se sont emparés de leurs personnages est exemplaire.
Le tournage, hors plateau, a été très joyeux, curieusement. Dominik laisse beaucoup de liberté aux propositions de chacun. Il donne quelques indications et crée un cadre très apaisé où l’on peut vraiment s’exprimer.
Vous avez été au casting du film Submergence (2017) de Wim Wenders. Parlez-nous de cette expérience aux côtés du cinéaste allemand.
Wim Wenders est l’un des cinéastes dont j’admire énormément la filmographie. C’était l’une de mes premières expériences après ma sortie du Conservatoire, donc toute opportunité était bonne à prendre – et surtout celle-là.
Ce qui m’a frappé, c’est que c’est un vrai meneur d’hommes. Il passait de l’allemand à l’anglais au Français avec une aisance impressionnante, s’adaptant à chacun et aux différents postes sur le plateau. Il dirigeait avec beaucoup de douceur. Je garde un excellent souvenir de ce tournage.
« Jouer des personnages historiques change beaucoup de choses »
Dernièrement, on a aussi pu vous voir dans la série Kabul. Ce n’est pas la première fois qu’on vous retrouve dans ce type de séries ; je pense aussi à No Man’s Land. Le tournage de Kabul a-t-il été intense ?

Sur No Man’s Land, j’étais moins présent, mes sessions de tournage étaient plus espacées. Alors que sur Kabul, j’étais plus présent, sans parler de la chaleur extrême à Athènes. J’incarnais le chef du RAID, donc rien que le costume était plus éprouvant physiquement. Toutefois, si on commence à se plaindre alors qu’on évoque un drame humain aussi lourd, ce serait franchement déplacé de notre part. D’ailleurs, je ne sais pas si c’est lié à des choix d’acteur engagés ou à mon rôle de jeune père de famille, mais je ressens de plus en plus le besoin d’une forme de transmission, d’éducation à travers mes projets. Que ce soit avec Kabul ou Paris Police, on aborde des périodes fortes de l’Histoire.
En ce moment, j’ai la chance de jouer dans Différente, un film de Lola Doillon. Et, au-delà de la comédie romantique, on aborde avec délicatesse le sujet de l’autisme Asperger. Le scénario m’avait beaucoup intéressé. Et si moi-même, j’apprends des choses à travers ces rôles, alors je me dis que ça peut apprendre des choses à d’autres.
Est-ce que jouer dans des séries d’époque comme Paris Police ou Borgia, ça faisait partie de vos fantasmes d’acteur ?

Parfois, quand je me vois dans un décor moderne, j’ai l’impression de me reconnaître, de savoir que c’est Thibaut à l’écran. Tandis que dans un cadre ancien, je me sens autre. Prochainement, il y aura la série Les Sentinelles de Guillaume Lemans, qui se déroule pendant la Première Guerre mondiale, et ce type de projet me plaît énormément. C’est des rêves d’enfants, des histoires de monstres.
[…] Jouer des personnages historiques change beaucoup de choses. Rien qu’en enfilant des bottes d’époque, comme celles de 14-18, ou les multiples couches de vêtements dans Borgia, votre façon de vous mouvoir se transforme, tout votre corps réagit différemment – et donc, par extension, votre jeu aussi.
« Aujourd’hui encore, me dénuder comporte une appréhension »
Dans la saison 2 d’Escort Boys, vous reprenez le rôle de Ludo, un personnage en pleine dérive, avec une addiction de plus en plus marquée au sexe. Comment vous êtes-vous préparé à cette évolution ?
C’est un personnage qui déborde : il déborde de joie, de colère, d’énergie. Il est dans le déni, mais il avance avec enthousiasme, sans réaliser à quel point il est perdu. Quand j’ai lu le scénario de la saison 2, il m’est littéralement tombé des mains. Je suis entré dans un univers totalement inattendu. Je ne m’attendais pas du tout à ce tournant pour Ludo. Cela dit, incarner tous ces débordements, c’est jouissif. Ce qui est agréable en saison 2, c’est qu’on se connaît désormais. Il y a un lien de confiance qui s’est établi entre nous. Pour mes deux tirades de cette saison, Ruben m’a invité à les réécrire. J’ai pu y mettre ma patte. J’ai pris beaucoup de plaisir à sentir cette liberté, cette possibilité d’être aussi un peu « dialoguiste » sur les textes de mon personnage.
[…] Ruben avait eu une idée très maligne avant le tournage de la saison 1 : il nous a logés tous les six, avec Marysol, pendant quelques jours. On faisait des lectures la journée, et le soir, on parlait de nos vies autour d’un verre. Ça a créé de vrais liens. Le groupe est né comme ça, et sur le tournage, cette complicité s’est retrouvée à l’écran, j’espère. Elle nous a permis une liberté de ton entre nous. Et ça, ça contribue beaucoup à faire vivre les personnages et à accompagner leur évolution.
C’est une série où le corps est omniprésent. C’est aussi votre outil de travail, quelles que soient les scènes. Au départ, est-ce que cela a été difficile de se dénuder, de se dévoiler et de participer à des séquences torrides ?

Aujourd’hui encore, me dénuder comporte une appréhension. Mais en saison 2, on sait que le cadre est bienveillant, et puis on a l’expérience de la première saison. Surtout, ces scènes ont du sens : elles servent le récit. Ce ne sont pas des scènes gratuites. Chaque lieu où se déroule une séquence intime raconte quelque chose. Il y a tout de même des scènes qu’on appréhende davantage.
Par exemple, celle avec Léopoldine, actrice en situation de handicap, me faisait un peu peur au départ. Mais très vite, elle m’a fait savoir que ce serait une journée très joyeuse. Et j’ai adoré jouer avec elle.
Et vous avez également de très belles scènes avec Josiane Balasko…
Une des particularités de ce projet. Quand j’ai appelé Ruben pour savoir à qui il pensait pour ces scènes-là, il m’a répondu directement : Josiane Balasko. J’étais très heureux de savoir que j’allais jouer avec elle, de la rencontrer.
Est-ce que la série vous a aidé à être plus à l’aise avec votre corps ?
Je suis assez à l’aise avec mon corps, disons plutôt que je suis pudique. Entre la saison 1 et la saison 2 d’Escort Boys, j’ai retrouvé le plaisir de faire du sport, et les tournages de GT Max, Kabul et Sentinelles sont des projets qui ont participé à ma parte de poids. Mais à l’image, je trouve que c’est parfois plus intéressant d’avoir du poids.
Il y a une grande scène d’orgie à la fin du premier épisode. Racontez-nous les coulisses de cette séquence et comment vous l’avez vécue…Nous avons tourné cette séquence en dernier, à la fin du tournage. Nous étions à Marseille. La séquence a été tournée en trois jours, salle par salle, où nous découvrions non seulement ce qu’ils avaient imaginé en décor, mais aussi 80 figurants, culs nus. C’était plein de paillettes, plein de folie. C’est lunaire de voir et de tourner ça. Puis, c’était également émouvant pour nous parce que c’était la fin.
Escort Boys – saison 2, actuellement sur Prime Video.
. Ma critique de la série est à retrouver ici.

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