Le 27 avril prochain, un objet cinématographique unique en son genre verra le jour en salles : Années 20. Long-métrage d’1h30, tourné en plan séquence sans jamais que la caméra ne soit coupée, le projet réalisé par Elisabeth Vogler fait se succéder au cœur de Paris une dizaine de duos de personnages, racontant ce « qu’ils ont vécu (pendant le confinement), pensé, ressenti, pleuré et aimé ici, à la surface de cette Terre ». Ainsi, Années 20 relie chaque petite histoire pour raconter notre époque.
Rencontre avec une partie de l’équipe du film, qui nous dévoile la genèse de ce projet fou, les coulisses du tournage et la manière dont ils ont fait cette expérience singulière.
Un projet innovant
Comment l’idée de ce projet en plan séquence est-il né ?
Noémie Schmidt (auteure et actrice sur le film) : Nous étions dans la période de confinement et nous avions potentiellement 2 mois devant nous. Nous venions aussi de regarder Slacker de Richard Linklater qui se déroule à Austin au Texas. Le film est une déambulation dans la ville, où plein de personnages différents se succèdent. Il y a une telle énergie dans ce film qu’on se serait dit que ça serait cool de faire ça avec nos potes. Puis, le plan séquence met les gens dans une dynamique de théâtre. C’était une idée jamais vue. On voulait la tenter. On avait envie de faire des choses. De créer.
Joris Avodo (auteur et acteur sur le film) : On aimait bien le procédé d’une caméra qui se balade dans la ville et raconte les pensées d’une génération. Le confinement nous a fait réfléchir à ce qu’on faisait dans nos vies. On s’est alors dit que c’était le moment parfait pour créer, crier notre envie de mouvement, de renouveau de nos années 20 qui commencent de manière assez rudes. Les auteurs du film, dont moi, nous vivons ensemble. C’est comme ça que naissent les choses. À force de vivre avec les autres, tu as envie de créer.
Ce titre, « Années 20 », est symbolique…
Joris Avodo : Totalement. On rentre dans nos années 20 et on voulait aussi faire une référence aux années folles. En 1920, il y a eu cette énergie née après la Première Guerre Mondiale. Il y a eu des créateurs, des artistes, des dadaïstes, qui se sont mis à célébrer la vie en parlant des choses les plus graves. Le but, c’est d’entamer clairement le nouveau siècle à partir de nos années 20 et le raconter, laisser une trace.
Plan de route
Comment avez-vous conçu le plan de route du film ?

Joris Avodo : On voulait raconter un parcours qui part d’un Paris qu’on attend. Un peu fantasmé, caricatural, du beau Paris, riche, un peu élitiste. On est donc partis du Louvre, pour aller ensuite vers les quartiers populaires et prendre de la hauteur sur la ville. On a aussi fait en fonction d’un minutage précis de nos scènes, avec des réflexions sur ce qu’on pourrait évoquer dans nos séquences si on passait par tel ou tel endroit. On voulait également une scène dans le métro, car cet endroit fait partie intégrante de la vie des gens. Il y a une volonté dramaturgique de commencer le film par un Paris qu’on connaît tous, vers un Paris qu’on connaît moins, plus populaire et, en même temps, ajouter quelque chose de concret, technique comme le plan séquence. C’est un mixte des deux.
Une fois le confinement levé, on a pu faire des repérages. Là encore, ça a modifié un peu notre plan puisqu’on a découvert des petites rues qu’on ne connaissait pas et qu’on trouvait intéressantes pour le scénario. Il y a eu beaucoup de préparation et heureusement car parfois, niveau timing, ça ne rentrait pas à cause d’une montée qui nous prend plus de temps à gravir à pied. Il y également le caractère des quartiers. Parfois, on se retrouvait avec une violence, la violence sociale de certains quartiers, où ce n’était pas possible. À l’inverse, des quartiers embourgeoisés, où l’on s’ennuie. Nous, nous voulions raconter la ville et ses habitants. Si c’est trop lisse, trop propre, ça ne fonctionne pas. On choisira toujours un PMU, où ça gueule un peu, qu’un quartier chic. Tous ces éléments ont déterminé notre trajectoire.
Les personnages
Il y a une dizaine de duos qui se succèdent dans le film. Comment avez-vous pensé les personnages et construit leurs tranches de vie ?

Joris Avodo : On plutôt pensé à des envies comme le racisme, la discrimination ou la pornographie. C’est davantage des thèmes qu’on avait nous quatre (auteurs) envie d’aborder. Les personnages se sont crées autour de ça et des acteurs/actrices que nous avons choisi parce que certains thèmes s’imposaient à eux. Ça oriente ensuite notre écriture. Par exemple, j’ai écrit une scène sur le noir. C’était donc d’avoir cette question du noir ou des noirs, dont on parle rarement de façon poétique. C’est toujours très concret comme si c’était obligatoirement la problématique ou la résolution de la problématique. Moi je voulais écrire un quiproquo sur la question du noir/des noirs. Mais qu’il n’y ait pas de résolution. Passer par la couleur noire (peinture), c’était parfait pour ça.
[…] Le problème avec les tabous c’est que ça uniformise les choses. Y’a tellement de diversités dans la vie, tellement de façon de faire. Pour vivre quelque chose, il faut déjà penser que c’est possible. Le format du film parle de ça, c’est un film différent. On peut tous être qui on veut. Essayer des choses en tous cas.
Expériences de tournage et imprévus
Y’a-t-il eu des imprévus sur le tournage à gérer ?
Noémie Schmidt : Ce qui est amusant c’est que nous avons tourné le film 6 fois et que les positions de jeu changent. Il fallait gérer avec les aléas du présent. Dans ma scène par exemple, il y a une fanfare et c’était imprévu. Une autre où un passant est venu faire un câlin à Léo. Puis, il y a cette séquence où Lila et sa copine Lilou se maquillent près d’une poubelle. Lila lui dit : « Viens on va se maquiller près des poubelles comme des vieilles meufs (rire) ». On bouge, on improvise un peu, on s’amuse.
Lila Poulet-Berenfeld : D’ailleurs dans cette scène, on voit clairement qu’on s’arrête. Il y a un blanc. Il se passe quelques secondes où l’on ne dit rien. Je me suis trompée dans le texte et, finalement, on a repris. Même si on ne le voit pas à l’écran, moi je sais (rire).
Comment avez-vous vécu cette expérience ?
Jean Thevenin : J’ai adoré ce tournage et notamment l’expérience de l’attente de la caméra avec tout ce qui se passe, avant qu’elle n’arrive. Il se passait tellement de choses. J’étais posté aux Buttes Chaumont. J’ai rencontré des gens, je chantais avec eux et des enfants assez intrusifs en attendant la caméra (rire). Si la caméra arrivait à ce moment-là, j’aurais eu très peur qu’ils chahutent le film. Mais c’était marrant. Ça mettait une énergie, un dynamisme très intéressant surtout après le confinement. Là, on se retrouve avec l’électricité de la vie.
Margaux Bonin : C’était excitant parce qu’on ne savait jamais si on arriverait jusqu’au bout, à chaque fois. On n’en revenait pas car on a fait les six fois, sans s’arrêter.
Joris Avono : Les gens avaient bien envie de venir vers la caméra. Moi ça m’a aidé pendant la scène. Toutes les interventions que je fais au loin comme si je connaissais bien le quartier, c’est une façon de stopper les gens et de les prendre en compte complètement. Et parfois, ils te répondent. Comme c’est toujours en mouvement, le temps que les gens réagissent, ils t’ont aidé à jouer.
AVIS
Années 20 pourrait s’apparenter à une succession de tranches de vie. À l’écran, pas moins d’une dizaine de duos se succèdent dans les rues de Paris, du Louvre à la Seine, en passant par Bellevue et les Buttes Chaumont. Chacun raconte sa vision du monde, ses désirs, ses espoirs, se questionne sur ses actions, d’autres vivent des instants aussi banals que la vie nous l’impose, tombent amoureux ou se font larguer. Chaque personnage est unique, chaque personnage a ses problématiques, et nous suivons chacun d’entre eux, l’espace d’un instant, avant de passer au duo suivant. Le film revendique cette énergie pour faire valser le public et l’entraîner dans sa course folle.
Années 20 résonne aussi comme un écho, l’écho d’un ancien monde, enfin libéré du confinement. Les gens se retrouvent, s’embrassent, s’enlacent à nouveau, s’aiment, vivent. Tout simplement. Mais cette période difficile, étouffante, violente, a changé les perspectives et les désirs profonds des individus. Ainsi, Années 20 soulève également des questionnements philosophiques, des raisonnements sur notre manière de vivre et de concevoir le monde au travers des sujets de société forts, parfois en éclatant des tabous : Les expressions « négatifs » sur le noir (peste noire, travailler au noir…), est-ce nécessaire de voler ?, la sexualité en période de confinement, la masturbation, réinventer sa vie et revoir la position de son avenir professionnel, autant de thèmes abordés intelligemment, sans caricature.

Les personnages sont construits avec beaucoup d’authenticité, d’humanité et reflètent la société dans toute sa diversité, dans tout ce qu’elle a de plus beau et de meilleur à offrir. Le film se compose alors avec eux et non l’inverse. Néanmoins, et c’est peut-être le seul défaut d’Années 20, la narration souffre parfois d’irrégularités. Les duos et leurs petites histoires sont assez inégaux dans l’intérêt qu’ils peuvent procurer. Toutefois, le film parvient toujours à se renouveler grâce à des petits moments de grâce, suspendus dans le temps, comme cette balade en scooter dans les rues parisiennes ou encore cette fin onirique, bouleversante.
Cette diversité, se retrouve aussi dans les décors du film, où tout a été pensé pour montrer la capitale dans sa pluralité, sa variété. Des quartiers chics aux quartiers populaires, on navigue dans un Paris ouvert sur le monde, sans nostalgie mais bienveillance. D’ailleurs, Paris est un personnage à part entière. La ville est le théâtre de rencontres, de rires, de pleurs, d’engueulades, un lieu de vie intense où les artistes de rues donnent leur plus beaux spectacles aux passants, où les klaxons se mêlent aux chants des oiseaux, où l’animation des bars côtoie la générosité d’un paysage hors du temps. Paris, symbole du cosmopolitisme. Ville d’Arts et d’Histoire qui continue de façonner ses personnages, ses succès et ses tragédies.
Conclusion
La prouesse technique, exigeante, fait d’Années 20 un objet filmique inoubliable et plein d’espoir. Ces duos se bousculent, nous bousculent. Une bouffée d’air frais dans les propositions cinématographiques actuelles et une ambition qu’il ne faut pas manquer de saluer et de soutenir.
Années 20, le 27 avril au cinéma.

Dommage, aurais bien aimé être présent lors du tournage et de la première