JACK MIMOUN ET LES SECRETS DE VAL VERDE : ENTRETIEN AVEC LE SCÉNARISTE TRISTAN SCHULMANN

C’est un des films français les plus ambitieux de cette année, Jack Mimoun et les Secrets de Val Verde est un essai important pour le cinéma en France. Peu enclin à réaliser des films d’aventure, la France a pourtant tout le potentiel d’offrir un spectacle étonnant et surprenant. Avec Jack Mimoun, Malik Benthala et son équipe prouve que oui, c’est possible. Jack Mimoun et les Secrets de Val Verde est une véritable comédie d’aventure, vibrante, spectaculaire avec une dose d’humour maîtrisé, un film qui, avec un succès au box-office, pourrait ouvrir les portes d’une nouvelle ère pour le 7ème français.

Dans cet entretien, Tristan Schulmann revient sur son amour le cinéma d’aventure, son évolution depuis les années 80, les difficultés pour le divertissement américain de bâtir de nouvelles figures héroïques mais aussi sur la conception scénaristique de Jack Mimoun et les Secrets de Val Verde et la caractérisation des personnages.

Quel est votre rapport avec le film d’aventure ?
Je suis né au début des années 80 et j’ai grandi à la grande époque d’Amblin et de Spielberg. Si beaucoup de mes amis étaient fans de Star Wars pour ma part, c’était Indiana Jones et Retour vers le Futur. Indiana Jones c’était un rêve inaccessible lorsque je suis arrivé dans le cinéma. J’ai vu « La Dernière Croisade » en salle et c’est une séance que je n’oublierai jamais de ma vie. En tant que français, le film d’aventure est un genre qu’on s’est toujours interdit, même s’il y a eu les films de De Broca. À l’image de la comédie musicale, le film d’aventure est un genre « roi », de ce que le cinéma peut proposer de mieux en termes de dépaysement, de surprises… Les Goonies, par exemple, c’est un film que j’ai vu soixante fois. Pareil pour Jumanji avec Robin Williams. C’est un grand film. C’est pour ça que je paye pour aller au cinéma, pour vivre une aventure. Ces films-là allient le rêve, la comédie et c’est un cinéma très visuel, avec une certaine magie de par ces effets mécaniques. Je suis un grand fan d’effets spéciaux depuis toujours et, dans ces productions, il y a toujours des effets visuels et spéciaux impressionnants, des maquillages et des décors extraordinaires. Ce sont des films qui continuent à nous faire rêver la nuit comme le jour. Avec Jack Mimoun, Malik, Flober et moi-même, nous voulions vraiment recréer pour les enfants d’aujourd’hui, des kiffes que nous avons eu nous étant jeunes. C’était notre motivation principale, que les jeunes aient envie de sortir de leurs écrans pour aller dehors et explorer les forêts, construire des cabanes… Pourtant, je n’étais pas certain que le film parle aux enfants – qui est le meilleur public car il est réactif – et c’était un plaisir de les voir aussi enjoués, enthousiastes durant les AP. Ce sont eux qui, d’ailleurs, posaient le plus de questions. C’est un vrai rappel de ce pourquoi j’ai décidé de faire ce métier.

« Il est vrai que depuis La Momie, le cinéma n’a pas réussi à inventer de nouveaux héros iconiques, qui soient à la fois très forts mais aussi très humains avec ce bagage d’humour qui les accompagne ».

Comment percevez-vous l’évolution des films d’aventure ? J’ai la sensation qu’Hollywood, notamment, n’arrive plus à créer de grands films d’aventure comme Indiana Jones ou La Momie, ni même des grandes figures héroïques comme Indy, Rick O’Connel ou Benjamin Gates.
Je partage ce constat. Il n’y a plus beaucoup de films d’aventure et le genre peine à se renouveler. Les Jumanji avec The Rock sont plutôt réussis, mais on voit bien qu’Hollywood a du mal à proposer de la nouveauté en termes d’histoires et de décors. Uncharted, c’est la même chose. Le film est spectaculaire mais trop désincarné. Je ne me suis pas ennuyé mais ce sont des héros que je n’ai pas forcément envie de revoir. Je n’ai pas vibré pour eux. Effectivement, nous n’avons pas su créer de nouvelles figures héroïques. L’arrivée des super-héros a changé la donne, à mon avis. Ce sont des héros qui ne peuvent pas mourir. Est-ce que cela a ringardisé le film d’aventure ? Dans ce genre, chaque personnage a une épreuve et on se demande s’il va réussir, s’il va mourir. Avec les Marvel, les super-héros ont les pouvoirs nécessaires pour accomplir chaque tâche, sans grande difficulté, et nous n’avons alors plus cette vibration de savoir s’ils vont s’en sortir ou non. Peut-être que le film d’aventure a perdu quelques-unes de ses lettres de noblesse. Je n’ai pas vraiment d’analyses, d’explications à tout ça. Cependant, il est vrai que depuis La Momie, le cinéma n’a pas réussi à inventer de nouveaux héros iconiques, qui soient à la fois très forts mais aussi très humains avec ce bagage d’humour qui les accompagne. Je pense aussi que nous nous sommes trop habitués aux images numériques et que le film d’aventure est un genre qui nécessite du décor réel, mais cela a un coût.

En tant que scénariste, quels sont les bons ingrédients d’un film ou d’une comédie d’aventure réussi ?

Le principal , comme je le disais, c’est d’abord qu’on ait peur pour les personnages. Néanmoins, cela vaut pour tous les scénarios. Puis, il faut des personnages auxquels nous soyons accrochés, que nous ayons de l’affect pour eux, pour que même leur affect rentre dans la résolution des épreuves et suffisamment casse-cou pour se permettre beaucoup de choses. Un film d’aventure réussi c’est avant tout un aventurier réussi. Ensuite, je pense que ce sont la variété des décors, le dépaysement que le film va procurer, un environnement qui surprenne et galvanise, du fun, un bon méchant et une quête à laquelle le spectateur puisse aussi s’accrocher. C’est ce que nous avons essayé de faire avec La Buse. Ce n’est pas le personnage le plus emblématique de notre histoire française mais nous nous amusons à réinventer une histoire à nous. C’est génial de pouvoir se réapproprier notre histoire pour en délivrer une mini-leçon.

« Il y a une vraie jubilation à voir des personnages, comme celui de Bastos, à les faire se confronter à des épreuves comme les nôtres et qui prennent ça avec un décalage humoristique ».

Pour revenir sur le film d’aventure, ceux des années 90, notamment, avaient une certaine fraîcheur, une forme d’innocence et parfois même une certaine insolence dans leur regard et leurs dialogues. Des caractéristiques qui manquent aujourd’hui dans le cinéma de divertissement américain mais qu’on retrouve dans Jack Mimoun. C’était un souhait de conserver ça aussi ?
Je ne sais pas si c’était conscient mais comme nous avons été biberonnés par ces films, cela s’est sûrement injecté tout seul. Nous, nous voulions traiter le film avec l’angle de la comédie. Pour autant, ce n’est pas une parodie. Notre souhait a toujours été de réaliser un vrai film d’aventure avec des personnages dysfonctionnels dedans. Dans une aventure comme celle-ci, avec de vrais dangers, nous n’avions pas envie d’avoir des personnages arrogants et premier degré, nous avions envie de légèreté par rapport au niveau des dangers qu’ils affrontent et des risques mortels. Le rire est important. Il y a une vraie jubilation à voir des protagonistes, comme celui de Bastos, à les faire se confronter à des épreuves comme les nôtres et qui prennent ça avec un décalage humoristique. C’est pour ça que les héros Marvel sont un peu lisses, car ils n’ont aucun dilemme humain. Désormais, il leur suffit d’ouvrir une porte dimensionnelle pour tout arranger. C’est le problème des héros récents, leurs histoires s’arrangent trop facilement. Puis, c’est bourré de références, des références à leurs propres films, avec des enjeux internationaux (marché asiatique) qu’ils sont obligés de lisser leurs personnages pour que ce soit universel et simple à comprendre. Sur l’humour, j’ai beaucoup de mal avec celui de Marvel ou des productions comme Bullet Train, qui est un humour qui se veut universel mais finit par ne pas être marrant. L’humour doit être compris à la fois par le spectateur de Shanghai que celui du Texas. À l’instar de la comédie, leurs héros sont désincarnés. C’est une histoire d’écriture et d’ambition.

« Aurélie est, notamment grâce à Joséphine Japy qui a été extraordinaire à tous les niveaux, la colonne vertébrale du film ».

Comment avez-vous pensé et imaginé les 5 personnages de Jack Mimoun ? Parlez-nous de leur caractérisation…

Pour Jack Mimoun, dès le début de l’écriture, nous savions quel genre de personnages nous voulions avec une dimension comique. Nous voulions « un poisson hors de l’eau » et une grande gueule qui se fait passer pour un aventurier, qui a ce déguisement d’aventurier mais n’en a pas les qualités. C’est l’aventure qu’il va vivre, qui va l’amener à en devenir un. Nous souhaitions un Jack Mimoun antipathique, qui mise tout sur le paraître, très confiant et arrogant, et n’a aucun scrupule à être à être un escroc. En le confrontant à ces difficultés-là, nous voulions le rendre par la suite attachant et montrer que, malgré les apparences, il y a des valeurs qui subsistent et vont lui permettre de se transcender pour devenir la personne qu’il aimerait être. […] Si nous avons la chance de poursuivre son histoire, nous aimerions en montrer plus sur ses origines.

Rapidement, nous voulions avoir Jérôme Commandeur dans le film. Son personnage, c’est le mec parisien qui aime son confort. Nous avons vu le potentiel comique de Jérôme dans ce rôle-là. Bastos est venu plus tard dans l’écriture. Nous voulions notre « gros bras », notre force brute. Nous sommes passés par plusieurs réflexions pour dessiner ce personnage, plus bagarreur, plus dangereux, etc… Lorsque nous avons commencé à avoir l’image de François Damiens à l’esprit, sans savoir s’il accepterait le film, nous nous sommes inspirés de sa personnalité et de sa folie. Penser à François Damiens, ça ouvre beaucoup de perspectives sur la folie d’un personnage parce qu’on aura toujours de la tendresse pour lui, quoi qu’il fasse. Son verbe aussi, a largement contribué à la création du personnage.

Ensuite, Aurélie Diaz (Joséphine Japy). Ce personnage a eu le plus de versions, d’hésitations. Nous avions peur de faire d’Aurélie, la fille un peu accessoire, surtout dans cet univers assez masculin. Elle a moins de comédie que les autres, mais c’est un personnage qui nous représente nous, en tant qu’auteurs, et spectateurs. C’est-à-dire que c’est elle qui nous fait croire à cette histoire, cette aventure. Elle y va à fond, parfois de manière inconsciente, comme nous, auteurs, nous y allons inconsciemment en voulant imposer le film d’aventure dans le cinéma français. C’est nôtre personnage cathartique à la fois pour nous et, on l’espère, pour le spectateur. La chasse aux trésors n’est pas une blague. Aurélie est, notamment grâce à Joséphine Japy qui a été extraordinaire à tous les niveaux, la colonne vertébrale du film.

[SPOILER] : Enfin, le personnage incarné par Benoît Magimel. Nous faisons gaffe dans les interviews à ne pas spoiler, même si tous les spectateurs vont vite comprendre son rôle dans le film. Nous n’avons jamais voulu le cacher, ni que ce soit un twist. Ce qui nous importait en revanche, c’était d’avoir un acteur qui ne vienne pas de la comédie pour amener de la gravité à notre histoire et, dans le même temps, d’avoir un vrai antagoniste qui fasse peur. Nous ne voulions pas révolutionner le genre et, je pense que la plus grosse erreur que nous aurions pu faire c’est de se croire plus malins que le genre. Nous y sommes allés humblement, en respectant les codes des maîtres du genre. [FIN SPOILER]

Malik a pris 12kg pour le rôle. C’était une volonté de casser aussi le mythe de l’aventurier viril, baraqué…
Il y avait en effet deux dimensions à cela. La première c’est que ça nous faisait rire qu’en devenant une star, il se laissait aller à cette vie, à s’embourgeoiser sans réfléchir au fait que ça puisse le décrédibiliser en tant qu’aventurier. Et la volonté de dire aussi que les aventuriers peuvent être enrobés. Sans vouloir être inclusifs à tout prix, nous voulions que des « petits gros » puissent s’identifier à un héros. Enfin, ça lui permettait aussi de galérer dans la jungle. Que ce ne soit pas qu’un clown qui tombe bêtement. De là, vient la comédie.

« Notre limite, même si les personnages peuvent être de temps à autre ridicules, c’était avant tout d’avoir un univers crédible ».

Jack Mimoun jongle habilement entre hommages et références, tout en conservant une identité scénaristique propre. De quelle manière parvient-on à écrire son propre film, en évitant les pièges des hommages qui finissent par plomber le récit ?
C’était l’avantage d’être à 3. Nous sommes très exigeants en termes de comédie ou d’aventure. […] Notre démarche n’était pas cynique. Nous avons créé ce film avec le cœur. Nous ne sommes jamais allés à des choses simplistes, évidentes ou trop « clin d’œil ». Une fois que nous étions d’accord sur l’identité du film, le ton, nos envies, et les émotions que nous voulions transmettre aux spectateurs, il devenait facile d’enchaîner. Les éléments qui devenaient parodiques, nous les voyons tout de suite. Dès que nous écrivions quelque chose en ce sens, nous avions le réflexe de nous dire que ça casserait la crédibilité du récit.

Il y a la difficulté de mêler humour et aventure. Quelles étaient les limites à ne pas franchir entre les 2 ?
Beaucoup de films d’aventure, que ce soit Indiana Jones ou Les Goonies, sont aussi des comédies. Ce sont deux genres qui se marient à merveille. Pour éviter la parodie, il faut que les personnages aient vraiment mal, qu’ils soient réellement en danger, que rien ne soit ridiculisé. Tout ce qu’on admire, respecte et qu’on a mis dans le film, nous ne devions jamais en casser la magie. Dans les films parodiques, les personnages sont dysfonctionnels mais l’univers l’est également donc ça fonctionne. Alors, lorsqu’il y avait un danger, nous ne mettions jamais de vannes ou de gags visuels qui pouvaient dénaturer, ridiculiser le contexte. Notre limite, même si les personnages peuvent être de temps à autre ridicules, c’était avant tout d’avoir un univers crédible.

Franchir un pont bancal et en piteux état, c’est une obligation dans les films d’aventure ?

Non (rire). À l’écriture, nous avions pensé à plusieurs choses. Au départ, nous voulions faire une scène plus originale. Mais ce sont des éléments qui survivent parce que c’est efficace. Puis, nous ne sommes pas habitués à réaliser des films comme ça, donc il est difficile de réinventer des contextes et des décors différents. Nous nous sommes inspirés de ce qui existait déjà. Ce sont des choses qui nous ont été reprochées. Toutefois, ce sont des aspects qui sont venus de façon plutôt naturelle. Et il y a toujours une petite joie de retrouver ces « épreuvettes » et de se dire : comment ces personnages, un peu nouveaux, vont réagir dans ce contexte que je connais déjà ?
On revisite des formes existantes, des passages obligés. Nous nous sommes rapidement enlevés de la tête l’originalité à tout prix. Ce n’était pas l’objectif.

« S’il y a un second opus, nous aimerions en tourner une bonne partie en France pour filmer des décors français qui sont propices au cinéma d’aventure et qui n’ont donc jamais été filmés ainsi ».

Le film est en partie tiré de faits réels. De quelle façon utilise-t-on l’histoire pour créer un récit fictionnel ?
Nous devions trouver une quête. Nous nous sommes dit que ça pouvait être intéressant d’y intégrer une légende française. Derrière, nous voulions aussi que les gens jubilent en rentrant chez eux en se disant que cette histoire existe vraiment. Flober avait réalisé une vidéo pour Youtube où il évoquait La Buse. Et nous sommes immédiatement partis là-dessus. C’est un vrai pirate français et son trésor n’a encore jamais été découvert. Nous ne pouvions pas imaginer un truc plus kiffant. Ça manquerait au film si nous n’avions pas eu ce petit terreau réel qui puisse continuer à faire rêver après le film et, pourquoi pas, créer des vocations. Le côté méta, c’est également de dire que notre pays à un pan de culture entier non-exploité par le cinéma. S’il y a un second opus, nous aimerions tourner une bonne partie en France pour filmer des décors français qui sont propices au cinéma d’aventure et qui n’ont jamais été filmés ainsi. On a de quoi faire en France, en termes d’histoire, en termes de mythe… Nous avons tort, tous, de ne pas exploiter notre extraordinaire histoire française.

On sous-estime le potentiel du folklore français…
Oui. Nous avons des régions entières comme La Bretagne, qui sont des contrées de légendes. J’ai toujours eu ce fantasme, et j’avais écrit pas mal de projets en ce sens, où j’avais envie de faire ce rappel. La France est un pays grandiose pour narrer au cinéma des histoires fantastiques, surnaturelles… On a du rêve à vendre.

« Un de nos rêves, très hypothétique, serait de faire une série spin-off sur Bastos ».

Une trilogie est-elle prévue ? Quelles seraient vos autres idées pour un second volet ?

Nous avons plein d’idées mais nous ne sommes pas encore posés pour en parler. Ce que nous voulons, c’est surtout de continuer à raconter les histoires de chaque personnage, développer l’histoire d’amour entre Jack et Aurélie… […] Un de nos rêves, très hypothétique, serait de faire une série spin-off sur Bastos. C’est un personnage touchant, il a sûrement un passé intéressant à raconter.

Jack Mimoun et les Secrets de Val Verde, actuellement au cinéma.