Le 4 mai prochain, TF1 diffusera son nouveau téléfilm « Le Colosse aux pieds d’argile », adapté de l’histoire vraie de l’ancien rugbyman Sébastien Boueilh, violé de douze à seize. À la réalisation du téléfilm, Stéphanie Murat (Lycée Toulouse Lautrec). Elle revient à mon micro sur le travail d’adaptation de ce roman bouleversant, où la volonté sincère de faire bouger les lignes se conjugue avec le plaisir de tourner au côté d’Eric Cantona et de Françoise Fabian. Un téléfilm poignant, à ne pas manquer !
Synopsis :
Sébastien est un ancien rugbyman. Un vrai colosse. Entre 12 et 16 ans, tout le monde le voit comme un enfant plein de joie de vivre. Une caractéristique de son Sud-Ouest natal. Mais cette joie de vivre n’est qu’un écran de fumée destiné à protéger l’équilibre de sa famille. Quatre ans que Sébastien est violé. Quatre ans qu’il souffre et crie en silence car son prédateur n’est autre qu’un proche de ses parents, aimé de tous. Trente ans plus tard, Sébastien n’a pas réussi à parler, et ses démons le détruisent.
C’est donc la rencontre d’un gamin, un petit colosse abîmé comme lui l’a été, et le retour dans sa vie de celle qu’il n’a pas su aimer adolescent, qui le forceront à faire le bon choix. Celui de la justice… mais la justice à quel prix ?
« J’avais très peur des scènes d’agression ou d’ambiguïté avec l’enfant parce que c’est toucher à quelque chose de délicat »
Comment avez-vous travaillé sur l’adaptation du roman de Sébastien Boueilh, avec la scénariste Aude Marcle ?
Le livre de Sébastien partait de l’enfance et allait jusqu’au procès, pour terminer sur ses différentes rencontres avec les pédophiles, les victimes, dans des prisons. Il y avait quelque chose de chronologique que nous ne pouvions pas raconter. Nous avons donc rapidement déterminé qu’il y aurait un enfant pour jouer le rôle de Sébastien à 12-13 ans. Puis, nous sommes partis sur deux époques. La première pour montrer la manière dont Sébastien va être la victime de son oncle et la seconde avec Eric Cantona, juste avant le procès et la libération de sa parole. La bonne idée d’Aude Marcle c’est d’avoir intégré un autre enfant, victime de viol, qui serait en quelque sorte le miroir de Sébastien. C’est aussi grâce à cet enfant qu’il va prendre conscience que sa propre parole doit être libérée. C’est romancé car ça ne s’est pas passé tout à fait de cette manière pour Sébastien. Mais il fallait une triangulaire, qu’Eric ne soit pas seul. Il fallait qu’il réagisse à quelque chose c’est pour cela que nous avons créé le personnage de César.
En tant que réalisatrice, comment vous êtes-vous ensuite emparée du scénario pour réaliser cette fiction, quels ont été vos partis pris ?
J’avais très peur des scènes d’agression ou d’ambiguïté avec l’enfant parce que c’est toucher à quelque chose de délicat. Puis, il ne faut pas rebuter le spectateur. Donc, ce qui était difficile pour moi, c’était le choix de l’acteur qui allait jouer l’agresseur. J’ai eu beaucoup de refus de comédiens. Je cherchais quelqu’un d’extrêmement séduisant, de charismatique, de drôle, de vivant. Je ne voulais pas tomber dans le cliché du méchant pédophile. Car ce n’est pas souvent le cas. Je suis heureuse que ce soit Olivier Chantreau qui l’incarne. Ce fut des scènes difficiles à doser. Bizarrement, Timi-Joy Marbot qui incarne Sébastien jeune était plus à l’aise qu’Olivier. […] Nous avons créé une vraie famille autour d’Eric. Tous les acteurs et actrices sont magnifiques. Il n’y pas de caricatures. Je les aime tous. Et tous sont venus aussi pour le sujet. Je leur ai dit que nous faisions un acte politique. D’autant plus que c’est TF1 qui diffuse. On peut leur tirer notre chapeau. J’ai eu une immense liberté. Ils ne m’ont jamais imposé un casting.
Les scènes dans la voiture sont admirablement réalisées…
La plupart de ses séquences, à l’intérieur de la voiture, ont été filmées avec un appareil photo. Les visages, les mains, les frôlements, les caresses, ces images sont faites avec un appareil photo et c’était plus facile pour nous. Nous n’étions pas 50 autour d’eux. Je pouvais être seule avec mon chef op’ et je leur parlais. Ça donne des images extrêmement intimes je trouve. […] Ce sont des scènes dures mais c’est ce que j’avais demandé à Olivier, qu’on soit d’accord là-dessus, je ne voulais pas qu’on croit que les agressions sexuelles sur les enfants ne sont faites qu’avec violence et soumission. Le type dont on parle dans le film, et il y en a beaucoup comme lui, était effectivement amoureux du petit, et quand il lui dit qu’il est beau, qu’il l’aime, il est sincère. C’est une manipulation terrible, surtout lorsqu’on sait que ce genre de relation est interdite. Mais lui est d’une sincérité extrême. C’est ça qui est gênant. Si vous savez que c’est un méchant vous avez peur. Or là, vous n’avez pas peur durant ces scènes, vous êtes gênés.
« Eric est un acteur instinctif »
De quelle façon avez-vous dirigé Eric Cantona ?

Nous nous connaissons bien avec Eric. C’est notre cinquième film ensemble. Nous étions pris d’une grande responsabilité non seulement parce que nous touchions à un sujet sensible mais aussi parce que nous avions la personne réelle (Sébastien Boueilh) qui était présente avec nous et à qui nous avons d’ailleurs demandé énormément de « conseils ». Nous avons rapidement dîné ensemble tous les 3, et je crois qu’eux, dans leur relation de deux grands gaillards assez pudiques, qui ne laissent pas montrer leurs sentiments facilement, ils ont été un reflet l’un pour l’autre. Eric a beaucoup regardé Sébastien et moi j’ai beaucoup discuté avec Sébastien. C’était un réseau à 3. Parfois, la veille d’une scène, j’appelais Sébastien pour savoir par exemple comment réagirait tel personnage, à telle situation, s’il peut prononcer telle phrase ou non, même si ce n’est pas une copie de son histoire.
Nous voulions que ce récit soit universel. Que n’importe quel spectateur soit touché. […] Eric est un acteur instinctif. Il connaît son texte par cœur, il est très pro, mais il est surtout spontané. Il a eu un plaisir immense sur le tournage, notamment d’avoir la chance de tourner avec Françoise Fabian. Il en rêvait depuis longtemps. C’est un peu comme sa seconde maman.
Comment pose-t-on sa caméra sur une si grande actrice ?

Avec une intense émotion. Françoise c’est l’Histoire du cinéma. Lorsque je vois des photos d’elle au Conservatoire avec Marielle, Belmondo, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a vécu au côté de ces grands noms du cinéma. C’est une femme tellement singulière. Elle est magnifique et si drôle. C’est un enchantement. Elle peut vous raconter des histoires pendant des heures. C’est une actrice facile et elle a surtout ce truc à l’ancienne de prendre du plaisir quand elle joue la comédie. Elle fait partie de ces acteurs qui viennent pour jouer. J’étais fière. […] Elle a tout de suite accepté de rejoindre le projet. Elle a dit oui sans même lire le scénario. Elle a dit : « Si je suis la mère d’Eric, je le suis partout ».
Il y a une autre grande révélation dans ce téléfilm, c’est Timi-Joy Marbot. Parlez-nous de votre collaboration avec lui…
Nous cherchions un enfant qui ressemble à Eric, qui ait une pointe d’accent marseillais et un acteur. Et un acteur si jeune, il y en a peu. Notre recherche s’est réduite. Nous avons vu des jeunes hommes en casting sauvage mais ce n’était pas assez solide, surtout pour le sujet. Malheureusement, un téléfilm se fait en trois semaines, et nous n’avions pas le temps pour préparer quelqu’un. Timi a été incroyable. Il a passé les essais avec ma directrice de casting. Elle lui a fait écouter la voix d’Eric, simplement sa manière de parler. Il a de suite trouvé l’accent, léger. Il m’a bluffé. Il a un côté instinctif comme Eric. Lors de la scène où il doit tout casser dans sa chambre, je lui ai dit de tout défoncer. Il s’est mis dans le jardin, il a mis de la musique dans ses oreilles – je ne saurais dire quoi – et quand j’ai dit « Moteur ! », il a tout cassé. Nous n’avons fait qu’une prise. Puis, c’est un gentil garçon, un magnifique camarade. Mais tous les jeunes acteurs du film le sont. J’aime tellement ce film. Je vous avoue que j’ai peur car TF1 n’a pas pour habitude de diffuser ce genre de téléfilm et le sujet peut aussi freiner les gens à regarder.
Pourtant, TF1 a déjà touché à des sujets de société avec succès. Je pense à Il est elle ou même Toulouse Lautrec. D’autant que ce téléfilm est porteur d’un message d’espoir…
Vous avez raison. L’espoir, c’est qu’il faut parler. J’espère que nous aurons un beau score. Le but, c’est qu’après le téléfilm, il y ait des enfants ou des adultes qui appellent le 119 pour témoigner. Ils se préparent et sont sur le pied de guerre. Si on peut sauver ne serait-ce que trois enfants, ça sera exceptionnel. Lorsqu’on peut participer à des projets sociétaux forts, comme c’était le cas également sur Toulouse Lautrec, on se sent utile.
Le Colosse aux pieds d’argile, le 4 mai sur TF1.
