[INTERVIEW] – UN MÉTIER SÉRIEUX : DISCUSSION AVEC LE RÉALISATEUR THOMAS LILTI ET LES COMÉDIENS VINCENT LACOSTE ET WILLIAM LEBGHIL

À l’occasion de la sortie au cinéma le 13 septembre du nouveau film de Thomas Lilti, « Un métier sérieux », le réalisateur ainsi que les comédiens Vincent Lacoste et William Lebghil ont échangé quelques mots autour de ce projet et partagé leur expérience.

« Il y a toujours de la place pour la comédie, au sein d’une histoire plus dramatique » – Thomas Lilti

Quelle a été la motivation pour réaliser un film sur la profession d’enseignant ? Et dans un second temps, comment retranscrit-on cet univers pour rester crédible sur les faits ?
Thomas Lilti (réalisateur) : La raison principale pour laquelle j’ai réalisé ce film est l’envie de raconter la vie des professeurs est que j’ai moi-même grandi dans une famille d’enseignants. En dehors de moi, qui ai choisi la médecine, tout le monde enseigne. Mes grands-parents, ma tante et ma mère étaient instituteurs et professeurs. Je voyais ma mère rentrer, fatiguée, parce que c’était dur et, en même temps, continuer de bosser à la maison pour corriger les copies. Ou, se questionner pendant les vacances sur ce qu’elle va faire comme nouveauté à la rentrée prochaine, quels nouveaux livres elle va faire lire à ses élèves. De voir cette émulation, cet engagement pour son métier, ça m’a donné envie de dévoiler ça. De plus, je voyais la passerelle avec tous ces films que j’avais fait sur les soignants, c’était intéressant car ce sont des métiers d’utilité publique. On y retrouve les mêmes problèmes dont l’impossibilité de faire du on/off (lorsqu’on rentre à la maison le soir, on ne peut pas déconnecter. Les problèmes, on les ramène chez soi). Comment fait-on alors, lorsqu’on est prof, pour le jumeler avec sa vie intime ? Comment fait-on, le matin, pour se retrouver devant 30 personnes et avoir encore assez d’énergie, de foi ? Je voulais simplement raconter ça. Pas une histoire de pédagogie entre un élève et son professeur, ni le professeur exceptionnel, ni les élèves insupportables. Simplement montrer la vie des professeurs.

Pour répondre à la seconde question, comment parvient-on à ce sentiment de réalité ? J’espère avoir réussi mais cela tient beaucoup à une observation de ce que j’avais vécu chez moi, à travers mes souvenirs. Également, des professeurs que j’ai pu rencontrer et des films que j’avais pu regarder sur le sujet. Néanmoins, c’est essentiellement à l’idée d’accepter l’écriture chronique – se dire de raconter le quotidien. Ensuite, ce sont les acteurs. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fait appel à des acteurs que j’aime, pour qui j’ai de l’affection. Les réunir, c’est ça qui fait qu’ils peuvent investir leur rôle et donner ce sentiment de réalité.

Il y a toujours ce mélange subtil entre comédie et drame dans votre écriture. « Un métier sérieux » n’échappe pas à la règle…
TL : Mes scénarios sont toujours écrits ainsi. Il y a toujours de la place pour la comédie, au sein d’une histoire plus dramatique. Ensuite, c’est comment nous le restituons au montage. Sur le tournage, il y a pas mal d’improvisations. Ils sont rarement gardés au montage mais ils sont indispensables. […] Ça nous permet de revenir petit à petit au cœur de la séquence.

Vincent, William, vous avez commencé comme étudiants. Dans « Les beaux gosses » pour vous Vincent et dans « Soda » pour vous William. Interpréter des professeurs, vous le voyez comme une finalité ? (rire)
Vincent Lacoste : Comme le dit William, nous avons pris un coup de pioche (rire). Je ne sais pas si la boucle est bouclée mais c’est toujours amusant de se retrouver de l’autre côté du miroir. Dans ce film-là, j’ai pris conscience de la difficulté d’être professeur, d’intéresser toute une classe de trente personnes (parfois plus d’ailleurs). Nous nous sommes retrouvés presque en condition réelle. Thomas adore l’improvisation donc, sur le tournage, nous étions face à une vraie salle de classe à gérer. Nous devions canaliser tous les élèves, même entre deux scènes. On se rend compte qu’il y a un côté théâtral à être professeur.

« J’ai aussi découvert ça, être intimidé de faire cours » – Vincent Lacoste

De quelle façon avez-vous abordé ces rôles de professeurs ?
William Lebghil : C’est déjà jouer avec soi-même. Il y a aussi la façon dont on travaille avec Thomas. C’est essayer de trouver ce côté théâtre qu’évoquait Vincent et la manière dont le professeur se met dans un rôle. Dans une des scènes du film, le personnage de Louise Bourgoin dit à celui de Vincent de porter des lunettes, parce que les lunettes donnent soi-disant de l’autorité. Pour ma part, c’était assez simple puisque mon personnage, Fouad, est un professeur aimé de ses élèves. Il a un rapport assez tendre avec eux, il les considère limite comme ses enfants. C’est cela que j’aimais dans ce rôle-là.

Vincent Lacoste : Mon rôle est celui d’un professeur remplaçant qui débarque dans un collège pour continuer de payer ses études et continuer sa thèse. J’ai aussi découvert ça, être intimidé de faire cours. Je me suis laissé porter, guidé par mes sensations. Je ne vous cache pas que j’ai également dû repotasser mes cours de maths car il y a quelques scènes où j’explique les théorèmes de Thalès et de Pythagore. D’ailleurs, je les ai oubliés instantanément après le tournage. Puis, j’ai regardé le film « Le plus beau métier du monde ». Là, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas eu tant de films qui racontaient le quotidien des professeurs. Ici, c’est un vrai film du point de vue des professeurs, qui parle d’eux et qui leur rend un véritable hommage.

W.L : Ce que j’aimais beaucoup c’est le matin, lorsque nous arrivions pour des grosses scènes, il y avait tout un temps de mise en place, tout un temps de recherche de la scène. Les caméras tournent déjà. Et nous jouons la scène, nous improvisons, nous cherchons ensemble, nous nous questionnons. Dès que la scène apparaît à tout le monde, nous nous calons sur ça et nous la rejouons ainsi. C’est un bonheur d’avoir ce temps au début de la journée. C’est un luxe  !

Vous avez déjà tourné tous les deux sous la direction de Thomas Lilti avec « Première année ». Mais vous vous êtes recontrés « Jacky et le Royaume des filles » de Riad Saddouf. Qu’est-ce que ces deux films ont crée chez vous en termes de complicité ?
VL : Nous nous étions effectivement rencontrés pour la première fois avec William sur « Jacky et le Royaume des filles ». Depuis, nous sommes amis dans la vie. Et c’est très agréable de tourner, de jouer avec ses amis car nous avons crée une complicité, nous nous comprenons. Cela dit, ça ne doit pas être si évident, cela dépend de ce qu’on joue. […] Toutefois, il est vrai que ça nous aide. Il n’y a pas à feindre la complicité. Elle est déjà là. Dans « Première année », nous avions un rapport fusionnel. Cela, c’est encore plus agréable de le jouer avec un ami. Surtout, ça permet d’être tout le temps ensemble. Peut-être trop d’ailleurs (rire).

W.L: Ça me rappelle une anecdote sur « Jacky et le Royaume des filles ». Riad m’avait fait passer des essais et il m’avait demandé de gifler Vincent alors que c’était la première fois que nous nous rencontrions. Je lui mettais des immenses gifles. La violence nous a réunis (rire). C’était marrant de jouer des ennemis.

« Ils savent que je les admire, que je les aime et ils se sentent alors plus autorisés à essayer des choses » – Thomas Lilti

Thomas, vous tournez souvent avec des acteurs qui vous sont chers, vous le disiez. On retrouve sur « Un métier sérieux » Vincent Lacoste, William Lebghil, Bouli Lanners, François Cluzet ou encore Louise Bourgoin. Ils étaient une évidence, une fois de plus, pour ce film ? Et il y a des petits nouveaux, comme Adèle Exarchopoulos…

TL : Ils m’inspirent. Si je les ai choisis une première fois, c’est que je les aimais et que j’arrivais à projeter des émotions sur eux. Parce que c’est de ça dont il s’agit. Le plaisir d’avoir travaillé avec eux me donne envie de les retrouver, l’envie aussi de les faire se rencontrer. Sur ce film, rapidement, je me suis dit que j’aimerais beaucoup que Vincent, le héros d’« Hippocrate », fasse un film avec François Cluzet, héros de « Médecin de campagne ». C’était une idée qui me faisait envie. Comme celle de retrouver William et son amitié avec Vincent. Pareil avec Louise Bourgoin et Bouli Lanners, il y avait le désir de ramener mon travail en série, les ramener dans cet univers de films de cinéma. Je crois que la clé, c’est la confiance qu’ils me portent.

Ça me donne ensuite une liberté plus ample. Avec eux, je peux essayer plein de choses. Ils ne vont pas me juger. D’une certaine manière, ils savent que je les admire, que je les aime et ils se sentent alors plus autorisés à essayer des choses. Aujourd’hui, nous nous comprenons, ils savent ce que je cherche, ils connaissent mes méthodes de travail.

[…] Si cela ne tenait qu’à moi, je ne travaillerais qu’avec des gens que je connais. Ça me rassure. Je suis tellement anxieux que oui, ça me rassure. Néanmoins, il y a un tel plaisir à découvrir de nouveaux acteurs surtout pour ceux pour lesquels on a de l’admiration comme Adèle Exarchopoulos mais aussi Lucie Zhang. Adèle m’a étonné par sa capacité à se fondre dans l’univers de quelqu’un. Elle avait cette familiarité, cette convivialité.

La séquence de l’alarme incendie est une scène de chaos. Elles sont difficiles à gérer ces scènes dans un film choral comme celui-ci ?
TL : J’adore réaliser ces séquences-là et lorsqu’il y a du monde à l’image. C’est quelque chose qui fait peur aux réalisateurs, mais j’adore quand il y a du monde qui s’agite devant la caméra. Ma méthode de travail fait que ça n’est pas si compliqué. Je suis plutôt inquiet lorsqu’il y a une scène de dialogue entre deux personnes. Ce sont des scènes que nous avons vu tellement de fois, qu’elles sont difficiles à tourner, notamment pour aller y chercher de l’originalité.

Durant l’interview, vous avez évoqué la scène du conseil de discipline. Une scène très émouvante…
VL : C’est une séquence que nous avons tournée en temps réel. Il n’y avait que des bribes de scènes écrites avec des ellipses. Sur le tournage, nous n’en avons fait aucune. Les prises pouvaient durer plusieurs quarts d’heure. C’est une expérience que nous ne vivons qu’au théâtre. Ça donne un côté réaliste. Nous avons le temps de nous plonger dans la scène, de la ressentir. C’est ce qui est super sur les tournages de Thomas, c’est qu’on joue énormément. Sur un tournage, les acteurs passent plus de temps à attendre qu’à jouer. Avec Thomas, c’est le contraire.

Ma critique du film est à retrouver ici.

Un métier sérieux, le 13 septembre au cinéma.

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