[INTERVIEW] – RICTUS : ENTRETIEN AVEC ARNAUD MALHERBE : « Avec Rictus, nous voulions fabriquer un prototype, une série jamais vue nulle part »

Lauréate du prix de la meilleure série Compétitions Comédies décerné par le public au Festival Series Mania en début d’année, « Rictus » poursuit sa diffusion sur OCS. Le réalisateur et scénariste Arnaud Malherbe revient sur les partis pris scénaristiques et humoristiques de la série, la création des décors ainsi que les choix de casting. Une plongée dans les coulisses d’une série hilarante (mais chut, ne riez pas trop fort !).

Synopsis :
Dans un monde où le rire est interdit, Steph, employé et citoyen modèle, déclenche à son insu l’hilarité de Céline, sa stagiaire. Traqué par la police anti-rire, kidnappé par un groupe de rebelles, Steph sera-t-il l’élu, celui par qui l’éclat de rire général arrivera ?

« L’enjeu était que le bienveillant, le sucré, le rose, le jaune, le faussement gentil soit la dictature »

D’où vient l’idée de cette dystopie où le rire a été banni ?
C’est une idée que j’ai depuis une dizaine d’année. J’avais commencé à travailler sur un long-métrage, sur ce sujet-là, sans pour autant être le même contexte. Cela partait d’une réflexion car c’est une question centrale de société de savoir de quoi on pouvait rire, de quoi on avait le droit de rire, est-ce qu’il y avait des tabous dans le rire. Le film n’avait pas pu se monter mais, au fil des années, je trouvais que le sujet devenait de plus en plus d’actualité. Je voyais dans le réel, dans la société, des impératifs à rire pour tout et pour rien et, parfois, des interdits de rire pour telle ou telle raison qui ne sont pas toujours justifiés. Mais la question n’est pas là. Ce n’est jamais tout noir ou tout blanc. Ça m’intéressait, pour traiter ce sujet-là, de partir d’un postulat dystopique où le rire a été banni. Dès lors, qu’est-ce que ça impacte, que se passe-t-il chez les personnages et comment on peut – non seulement en racontant des choses qui font sens pour nous et font écho à notre société actuelle – s’amuser.

Pour créer une bonne dystopie, il faut un contexte solide mais aussi des décors qui nous plongent dans cet univers. Quelles étaient les ambitions artistiques autour de la série ?

Il y a deux façons radicalement différentes de faire une dystopie : soit nous partons sur quelque chose avec un hyperréalisme, c’est-à-dire que nous ne changeons rien à la société et nous disons simplement « c’est comme ça », soit ne faisons quelque chose de plus futuriste et de plus sombre. J’ai beaucoup réfléchi à la première option. D’autant qu’en termes de budget, cette option était plus pratique. Il y avait aussi un aspect ludique, spectaculaire, inventif qui me plaisait. Je trouvais ça dommage sur un sujet comme celui-ci de ne pas faire un monde artistiquement décalé. Ce qui nous a guidé avec Marion Festraëts, ma co-auteur, et l’équipe technique (déco, costume…), c’était faire le contraire d’une société à la 1984 de George Orwell. L’enjeu était que le bienveillant, le sucré, le rose, le jaune, le faussement gentil soit la dictature.

C’est pour cela que que nous avons fabriqué des décors avec des petits chats débiles qui sont censés créer une sorte de cocon bienveillant. C’est une dictature où le rire a été banni pour le bien-être des gens donc, les décors et les costumes devaient faire écho à cette idée, d’où ces choix artistiques.

Où a été tournée la série ?
98% de la série a été tournée au Commissariat de l’Énergie Atomique de Saclay. C’est un grand centre étatique et militaire, très surveillé. Nous leur avons proposé l’idée. Il est vrai que nous avions une ambition artistique au-dessus de nos moyens. Donc, ce lieu était idéal et remplissait toutes les conditions pour créer cet univers.

Il y a aussi les décors de bureaux où travaillent les auditeurs. Avec ces grosses têtes de chats. Comment vous les avez pensés ?
Dès l’écriture, il y avait tous ces éléments : la trappe entre les deux bureaux, les têtes de chatons… Nous avons tourné dans les décors d’une ancien accélérateur de particules où il y a des bureaux superposés façon Alcatraz. Il y a également une pièce centrale, tout en haut, où ont été tournées des séquences de la série, qui est en réalité un ancien noyau nucléaire. Nous nous sommes appuyés là-dessus pour créer l’environnement des auditeurs et surveilleurs de rire, que ce soit la cafétéria ou le bureau. Je suis très fier du résultat de direction artistique.

Ce qui est assez étonnant, c’est le contraste entre le contexte et les décors mais aussi certains détails. Car les personnages sont malgré tout entourés en permanence de choses qui prêtent à sourire ou à rire : La perruque de Youssef Hajdi, le mannequin avec la tête de Fred Testot, ce décor avec les têtes de chats…
Oui, l’idée était de rire de cette dictature. Il y a un contraste entre l’esprit de sérieux des personnages mais qui ne le sont pas parce qu’ils sont un peu pathétiques, un peu clown, un peu ridicules ou touchants. Et, distiller à côté de ça des choses qui nous faisaient rire dont celles que vous avez citées.

« J’ai des prises qui n’ont pas fonctionné parce que les comédiens jouaient leur texte avec un grand sourire »

Il y a un autre aspect intéressant dans la série. Dans le traitement de la comédie, il y a parfois beaucoup de gêne chez les personnages. En tant que spectateur, on peut être plus gêné par certaines scènes, plutôt qu’une envie de rire. Je me disais que comme ces personnages n’ont aucune référence dans l’humour (aucun nom n’est cité), aucune référence visuelle (pas de cassettes ou de vidéos…), ils étaient alors maladroits dans leur manière de vouloir faire rire les autres.
C’est exactement ça. L’espace et la création de moment de gêne chez le spectateur ou les personnages sont un délice. Le spectateur ne sait plus trop s’il doit rire, s’il doit juger si c’est drôle, s’il doit juger les personnages qui rient ou ne rient pas. Il y a une instabilité, une étrangeté que nous recherchions. Quand nous sommes chez les rebelles, la question n’est pas tant de savoir ce qui font nous fait rire ou non, mais de les regarder sans aucune référence du rire, de les voir perdus, mimer des situations qu’ils croient drôles et discuter du rire sans savoir ce que c’est. C’est quelque chose qui, pour nous, était poétique. Avec « Rictus », nous voulions aussi fabriquer un prototype, une série jamais vue nulle part et donc, nous sommes allés chercher des choses singulières, bizarres, inattendues.
[…] Quand nous écrivons, nous sommes les premiers spectateurs et auditeurs de ce que nous écrivons. Il y a donc notre ressenti : qu’est-ce qui nous faire rire ? Qu’est-ce qui nous émeut ? Si cela nous fait rire, il y a moyen que ça fasse rire quelqu’un d’autre. C’est une question d’intime conviction. Ensuite, il peut y avoir des surprises. Des éléments que nous pensions pas forcément drôles, qui fonctionnent et inversement. Puis, les comédiens interviennent aussi. J’ai tenu à faire des répétitions pour voir ce que les uns et les autres pouvaient apporter. L’écriture, elle, continue pendant la préparation, sur le tournage et en post-production avec le montage, notamment au niveau du son, où l’on peut rajouter des éléments.

Le postulat de départ, c’est aucun rire. Je me suis aperçu que sur le tournage, c’était extrêmement difficile. J’ai plein de prises qui n’ont pas fonctionné parce que les comédiens jouaient leur texte avec un grand sourire. C’est là qu’on s’aperçoit que c’est très collé à nous. Les comédiens ont eu du mal, ils ne savaient plus comment bannir certaines émotions.

« Pour aller contre les tragédies, il faut développer le rire, l’humour, l’ironie… »

La série pose bien évidemment la question que tous les journalistes posent aux humoristes depuis quelques années, peut-on rire de tout ? Moi je me demande surtout, depuis quand se pose-t-on cette question et pourquoi ? Se poser cette question, n’est-pas le début d’une auto-censure démocratique ?

Sincèrement, je pense que c’est une question qui se pose depuis l’aube de l’humanité. Le roman « Au nom de la rose » d’Umberto Eco et le film de Jean-Jacques Annaud, ne parle que de ça. C’est-à-dire qu’il est interdit de rire car nous rions de Dieu et si nous rions de Dieu, nous n’avons plus peur de Dieu, nous ne croyons plus en lui. C’est quelque chose qui est très ancien. Je pense que nous sommes dans une époque où – et parfois pour de bonnes raisons des choses ne peuvent plus se raconter publiquement en se moquant ou en dégradant les autres – à partir du moment où nous mettons un doigt là-dedans c’est chaud. Où est la limite ? Où que nous nous arrêtons ? Si quelqu’un considère qu’il est blessé en fonction de sa condition, ça devient complexe.

La question des thématiques sur lesquelles on peut rire n’est pas de limite. La question c’est qu’est-ce qu’on en fait ? C’est : de quoi tu ris ? Comment tu ris ? Ce n’est pas une question d’échelle, de savoir s’ils ont ri bien ou pas. Par exemple, il y a une différence pour moi entre Dieudonné et Desproges lorsqu’ils se moquent des juifs. Quand Dieudonné se moque des juifs, il les dégrade. Quand Desproges se moquent de la Shoah, il se moque avant tout de l’absurdité de la Shoah. Il n’y a pas de solution parfaite, que des grands mouvements et des positions que nous pouvons avoir. Pour ma part, il m’arrive de faire des blagues devant mes enfants qui trouvent que ce n’est pas politiquement correct et que je ne peux pas rire de ça. C’est une question de génération. Il n’y a pas de réponse particulière à donner. La seule chose que nous avons mis dans la série et résume tout, c’est lorsque le personnage de François Rollin raconte l’anecdote sur Le Baron de Kerven qui avait dit : « On ne peut rire que de tout ». Quand on rit de tout, il n’y a pas de victimes particulières. Juste une façon de voir le monde et de s’en amuser.

Quand on lit le pitch ça va même au-delà du rire, puisqu’il est noté qu’« une légère grimace est tolérée en cas d’émotion ou de contrariété ». Dès lors, interdire de rire, c’est finalement être interdit de vivre…
Exactement. Ce qui est intéressant également, c’est de savoir comment cela se déroule dans les vraies dictatures. Que ce soit en Russie ou au Brésil, il n’y a pas d’espace pour le rire. On ne peut pas rire du pouvoir, par exemple. C’est interdit. […] Pour aller contre les tragédies, il faut développer le rire, l’humour, l’ironie… C’est libérateur. Le rire produit des endorphines, comme faire l’amour ou du sport. C’est un des socles sur lesquelles repose une humanité bien dans sa peau.

J’en viens donc au casting. Pourquoi avoir choisi Fred Testot, pour sa capacité à faire des grimaces ?
Pas uniquement (rire). Nous avions tourné ensemble pour mon court-métrage, « Dans leur peau », et gagné le prix du film fantastique à Gerardmer en 2010. C’est un acteur qui m’intéresse beaucoup et j’avais envie de le revoir dans une palette qu’il avait développé dans sa période Canal + en rajoutant un personnage à défendre. Ils sont peu à avoir ça, et Fred a une capacité à développer de l’émotion et de la folie en 1/4 de seconde. C’est un comédien très fin et, en même temps, un showman et un authentique clown. Et, comme tous les clowns, avec un petit truc triste en lui. Nous avons écrit pour lui.

Il va rencontrer Patrick, interprété par Pascal Demolon, le chef de la Résistance. Il est aussi un des piliers de l’humour en France. C’était donc un choix évident ?
Nous nous sommes rassemblés avec l’équipe, la production et nous sous sommes interrogés sur les comédiens que nous voulions embarquer dans cette aventure. Les noms sont venus de toutes parts. Des amis de Fred, des amis à moi, etc. Encore une fois, c’est une série avec un budget limité donc, quand des gens comme Youssef, Anne Charrier ou Pascal nous rejoignent, ce n’est pas pour l’argent mais parce qu’ils aiment le projet, la proposition, leur personnage. Pascal est incroyable. Il s’est emparé du personnage et un fait un truc extraordinaire.

Il y a un côté Joker avec le personnage d’Eddy Leduc et son rire infernal. Parlez-nous de ce personnage…
Il collait parfaitement au personnage. Il a apporté sa façon de se déplacer, sa gestuelle, son rire, son énergie. C’est un cadeau. C’est un Joker punk sous coke. Il a dessiné un personnage vraiment chelou. Je l’ai croisé lors d’une projection « Furie » d’Olivier Abbou, et Eddy jouait dedans. C’est un comédien qui me fait peur, qui me fait rire, qui m’inquiète. Il avait tout. […] Ce personnage était présent dès le début de l’écriture. L’idée avec cet antagoniste était qu’il soit investi d’une mission et le seul – grâce à sa fonction – qui a le droit de rire ou de manipuler l’humour. Avec ce personnage, nous ne savons jamais s’il prend du plaisir, s’il est fou ou s’il fait juste correctement son travail.

Et puis, il y a François Rollin. En le voyant dans ce rôle, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à la fin de sa carrière dans le one-man-show. Et son rôle m’a rappelé ses heures de gloires en tant qu’humoriste. Il y avait, à travers ce rôle, une envie de lui rendre hommage ?

Oui. Je ne me l’étais jamais formulé ainsi mais je pense qu’il y a un truc comme ça. Pour moi, c’est une personne qui a un vrai monde, une vraie poésie, une vraie distance avec les choses avec un humour très fin. Il a traversé le monde du rire, de Palace aux Guignols en passant par le cinéma et le théâtre. Je le suis depuis que je suis gamin et c’était un honneur de l’avoir à nos côtés. Quand je l’ai rencontré, nous avons beaucoup parlé du rire et il me racontait qu’il faisait des conférences sur le rire, sur ces questions-là. C’est un personnage qui a un regard distancié, poétique, et amusé. Il partage d’ailleurs des séquences avec Jos Houben, qui joue Le Mime.

Il a créé un spectacle « L’art du rire ». Avec « Rictus », nous voulions aussi balayer toutes les catégories du rire. Du mime au stand-up. Je profite de parler de cette scène pour glisser un mot sur Ophelia Kolb, une fée. Elle a une candeur, beaucoup de fantaisie, un côté faussement naïve. J’adore.

Mon interview avec Fred Testot est à retrouver ici.

Rictus, actuellement en diffusion sur OCS.

Casting : Fred Testot, Ophelia Kolb, Youssef Hajdi, Constance Dollé, Anne Charier, François Rollin, Eddy Leduc, Pascal Demolon…