Tapie est le phénomène télévisuel de cette rentrée 2023. Il faut dire que la prestation de Laurent Lafitte dans l’incarnation de Bernard Tapie est bluffante, à l’image de ce récit enivrant et passionnant et de sa mise en scène, dynamique, entre instants de grâce, de tension et d’émotions. Une scène en particulier est devenue virale ces derniers jours, la rencontre entre Bernard Tapie et le procureur Eric de Montgolfier, dans un affrontement digne des joutes verbales les plus emblématiques du 7ème art. 25 minutes électriques, où la pression s’oppose à la droiture, l’intimidation à la résistance, 25 minutes dans lesquelles deux comédiens survolent au travers d’interprétations magistrales.
L’interprète du Procureur de la République Eric de Mongolfier, David Talbot, revient sur les coulisses d’une séquence déjà culte.
Quelle a été votre réaction en lisant la séquence de confrontation entre Bernard Tapie et Eric de Montgolfier ?
J’étais ému et ébloui par la séquence. Je n’en revenais pas. J’ai sûrement vécu ce qu’ont éprouvé les spectateurs en voyant la séquence. J’en ai eu les larmes aux yeux en la lisant pour la première fois. J’ai été pris, fasciné par ce duel et ces joutes verbales. Bernard Tapie est un personnage qui résonne, que j’ai connu étant enfant. De fait, j’avais une image assez forte de lui. Ce face-à-face, l’évolution de la scène qui en devient presque lyrique avec ces grands monologues, c’est magnifique.
À la base, j’avais auditionné pour le rôle de l’homme politique du mouvement divers gauche qui vient voir Tapie au stade de Marseille pour le persuader de se présenter aux élections de 95. J’ai passé le casting mais je n’avais pas été retenu.
En tant que comédien, lorsque vous lisez une séquence comme celle-ci, on parvient à deviner qu’elle va marquer les esprits, au point de devenir virale ?
D’abord, c’est très rare qu’on nous propose quelque chose comme ça dans le cadre d’un tournage. C’est rare que nous ayons autant de texte, que nos personnages parlent autant. Comme vous le disiez en off, c’est une vraie scène de théâtre. Mais je n’ai pas vraiment pensé à ça, au fait que cette scène deviendrait un phénomène. J’ai surtout pensé au travail, à bien me préparer, pour ne pas galérer une fois sur le tournage. Car, sur le plateau, c’est un moment de pression. Lorsque j’ai entendu parler de ce projet-là, il me plaisait déjà avant même que je sache que j’y participerai. Bernard Tapie est un personnage fascinant. Il a eu tellement de vies différentes, il a un caractère ambivalent et complexe, c’est un vrai personnage de fiction, lui aussi. Et ça fonctionne sur une série comme celle-ci.
De quelle façon vous êtes-vous préparé pour composer ce rôle ?

J’ai appris le texte (rire) au cordeau. J’ai passé un temps fou, car je savais que ça serait important pour mon personnage qui a une maîtrise de la langue. Ce personnage m’a profondément parlé. Pour me préparer, j’ai regardé une interview d’Eric de Montgolfier. Une longue interview pour KTOTV (voir ci-dessous) et j’ai repris une façon qu’il a de poser ses mains, de les croiser devant lui lorsqu’il parle, que je trouvais hyper intéressante. Il a beaucoup d’humour aussi et j’ai conservé cela. Je n’ai pas eu le temps de lire sa biographie, à mon grand regret. Je n’ai eu le rôle que 15 jours avant de tourner, c’est court pour se préparer. Toutefois, le texte est tellement fort qu’il ne fallait pas en rajouter dans l’interprétation. J’aime également l’humanité d’un personnage donc, j’ai cherché à lui donner plein de couleurs, à imaginer qu’il pouvait être fasciné par cet homme-là, par l’envie de le combattre, etc.
J’ai voulu jouer au-delà du texte dans ma réflexion, afin d’être traversé par une multitude d’émotions que j’imaginais possibles dans cette longue scène comme le trac, la peur, même s’il y a une maîtrise de sa part. Et comme les scénaristes ne voulaient pas coller à la réalité, la fiction est « inspirée » de la vie de Bernard Tapie, j’ai pu rêver, imaginer ce personnage, sans en faire une imitation ou une copie du vrai Eric de Montgolfier. C’est un personnage imagé.
[…] Je crois que c’est ça qui a plu, c’est qu’on ait un vrai plaisir de cinéma. Avec une vraie évolution et il y a du jeu. Nous nous sommes amusés à rentrer dans la fiction.
« Il y avait des objets sur la table comme le porte-cigarettes, ça implique une manière de prendre la cigarette différente que si j’avais eu un paquet de cigarettes ordinaire »
Comment a été tournée cette séquence, aviez-vous plusieurs caméras pour vous permettre une meilleure fluidité ?
Dans mon souvenir, certains moments ont été tournés à deux caméras, mais pas tout le temps. Ce n’était pas forcément possible, car la pièce où nous tournions était petite. Nous avons tourné en champ/contre-champ, et nous décidions, suivant le feeling, qui commençait entre Laurent et moi. Nous n’avons pas répété. Nous étions dans l’instant présent. Nous avons tourné chronologiquement, ce fut déjà une aide précieuse.
[…] Non ce n’était pas difficile de se replonger dans la tension entre deux prises ou lorsque nous revenions sur un moment précis de la scène. Au contraire, je sentais qu’il se déployait quelque chose au fur et à mesure des jours, qui devenait de plus en plus claire dans nos échanges. Laurent est généreux. Tristan Seguela, le réalisateur, ne nous disait pas grand-chose. Il nous laissait une liberté de jeu. Il y a également une autre personne qui a été très importante pour moi sur le tournage, c’était la scripte, Christine Richard, qui a fait un travail extraordinaire. Elle a été merveilleuse de douceur et de précision. Je voulais que mon personnage ait quelque chose de très précis dans ses gestes, une certaine élégance. Il y avait des objets sur la table comme le porte-cigarettes, ça implique une manière de prendre la cigarette différente que si j’avais eu un paquet de cigarettes ordinaire. Ce fut des détails importants que la scripte notait et elle venait me voir, entre chaque prise, pour que je sois raccord avec la prise suivante. Parfois, je n’avais même pas conscience de mes gestes donc, elle fut d’une grande aide. Ça me donnait aussi une contrainte dans ce champ des possibles, car nous étions dans une grande liberté et, en même temps, j’avais plein de petites obligations, de rendez-vous à respecter. C’était nécessaire d’avoir cette tenue.

[…] J’avais joué avec Laurent, il y a quelques années. Je pense qu’il y a eu une connexion rapide entre nous, en tant que comédien. Ensuite, c’est une disponibilité, d’être présent à chaque seconde. Laurent est un partenaire merveilleux. L’échange était fluide. Le fait que nous soyons cloîtrés dans un bureau, avec une équipe assez réduite, ça permettait cette concentration. C’était parfois éprouvant, car il fallait tourner ces 30 minutes en 4 jours. C’était dense et, en même temps, ça s’est fait simplement.
« J’ai été dans le plaisir du moi acteur, qui joue avec Laurent cette sublime scène »
Il y a des phrases chocs parmi vos nombreuses répliques telles que « Vous avez vécu par l’image et vous périrez pas l’image » ou « Vous auriez pu être une constellation, vous avez été un météore ». Est-ce que ce sont des phrases auxquelles on fait davantage attention dans le jeu et à l’interprétation ?
Nous avons beaucoup de plaisir à les apprendre parce qu’elles sont fortes, belles et marquantes. J’ai été à l’économie, c’est-à-dire qu’elles étaient si puissantes à dire, qu’il ne fallait pas en rajouter. C’est ainsi que je l’ai ressenti. Mais il se passe quelque chose au moment du tournage, ça passe par le corps, ce n’est plus intellectuel. C’est pour ça que c’était important pour moi de savoir le texte en amont, afin de m’en libérer et d’être dans une disponibilité par rapport à ce que Laurent proposait en face. Et lui répondre. En réalité, il ne s’agit que d’écouter et de répondre. J’ai éprouvé plein de choses, notamment à la fin, où j’ai ressenti une sorte de tristesse. Mon personnage le dit, il y a un certain gâchis, Tapie aurait pu faire plus et mieux. J’ai été aussi ému que mon personnage aurait pu l’être à cet instant. Pour faire écho à votre première question, j’ai voulu garder ces émotions de la première lecture en jouant. Je me suis ouvert à ce que j’ai ressenti, pour le restituer le plus simplement possible.
Vous avez été impressionné par la transformation de Laurent Lafitte ?
Complètement. Le premier matin, nous nous sommes vus lorsqu’il était habillé normalement et nous avons parlé. Une heure après, il était avec son costume, sa perruque, son maquillage, et c’était saisissant. Néanmoins, et ce que je trouvais intéressant, c’est que c’était toujours lui aussi. Il était les 2 : Laurent Lafitte et Bernard Tapie. Je pense que ce qui a marché dans cette scène, c’est que j’étais aussi dans cette ambivalence-là. D’un côté, j’étais Eric de Montgolfier qui parlait à Bernard Tapie et, de l’autre, David Talbot qui parlait à Laurent Lafitte. Ça jouait sur ce niveau-là, de nos situations mêmes d’acteurs. Laurent est plus en lumière que moi, et je me suis dit que c’était quelque chose à utiliser pour cette séquence. J’ai été dans le plaisir du moi acteur, qui joue avec Laurent cette sublime scène. Eric de Montgolfier est dans ce plaisir, cette excitation d’avoir cet échange avec ce personnage qu’il admire, qu’il réprouve. Eric de Montgolfier a des sentiments ambivalents sur Tapie.
Comment vivez-vous l’engouement autour de cette séquence ?
Je reçois plein de messages et c’est très joyeux. Je suis super heureux ! Pour un comédien, c’est merveilleux. On apprécie mon travail, la séquence. C’est émouvant. Quand tout est réuni et que le public suit, c’est fantastique ! Cependant, c’est un travail d’équipe, je tiens à le souligner. Si cette séquence est réussie, c’est grâce au scénario, à la réalisation, au montage, etc. Alice Plantin, la monteuse de cet épisode, a fait un travail remarquable. Je suis fier de cette scène et je suis fier de la qualité artistique.
Tapie, actuellement sur Netflix.

Super interview, merci!
Etant cinéphile depuis mes culottes courtes, il ne m’avait pas été donné, depuis très longtemps, l’opportunité de visionner avec forte intensité magnétique, un huis clos cinématographique d’une telle envergure, celui-ci vous confrontant au self-made man Tapie de la série éponyme. Les exemples de scènes d’anthologie ne manquent pas, tel que jadis, le face à face De Niro – Pacino, mais même celui-ci ne m’a pas autant frappé que le vôtre vous opposant à Laurent Lafitte. De cela, avec toute la déférence que je porte à l’excellence de votre interprétation: je vous tire mon chapeau bas Monsieur Talbot. Vous êtes un météore!!! Lionel, un fan helvétique.