Ce lundi 2 octobre, TF1 diffusera son nouveau téléfilm : Les Yeux Grands Fermés. Un film puissant sur l’inceste, dans lequel Muriel Robin campe une mère de famille tiraillée entre croire son petit-fils des violences qu’il subit ou défendre son fils, Stéphane (Guillaume Labbé). Un dilemme subtilement mis en scène par Clément Michel, tout en nuances, au travers les yeux d’une Muriel Robin extraordinaire, touchante, et d’un Guillaume Labbé, dont le déni nous emporte dans une vague de sentiments confus.
« Sur chaque rôle, j’essaie de comprendre et voir comment je peux incarner, moi, Guillaume, un personnage » – Guillaume Labbé
Avec « Les Yeux Grands Fermés », c’est un nouveau sujet fort que vous défendez et dénoncez, celui de l’inceste. C’est une des raisons qui vous ont poussé à accepter le rôle ?
Guillaume Labbé : C’est une des raisons, oui. Pourtant, lorsqu’on m’a proposé le rôle, j’ai lu une quinzaine de pages du scénario et j’ai arrêté. Je ne me sentais pas capable d’incarner ce personnage. J’avais déjà interprété des personnages difficiles, mais là, il y avait comme un blocage. C’est la note d’intention de l’autrice qui m’a touché, sa façon de traiter et de parler de ce sujet. J’ai donc eu envie d’essayer.
[…] Sur chaque rôle, j’essaie de comprendre et voir comment je peux incarner, moi, Guillaume, un personnage. Comment je pourrais le devenir ou l’être dans une autre vie. L’idée, c’est de mettre en avant une facette de moi-même dans chacun de mes rôles. J’essaie de trouver un lien pour me raccrocher à mes personnages. Là, c’était dur de trouver le lien avec un père incestueux. Il est trouvable, mais la question c’est : a-t-on envie d’aller le chercher, de plonger là-dedans ? Néanmoins, quand l’autrice à de belles intentions, que le texte est bien écrit et que ça permet de parler d’un sujet peu évoqué, on a envie de relever le challenge.
De quelle manière vous êtes-vous glissé dans la peau de ce personnage ?
GL : L’autrice qui connaît bien le sujet et le porte depuis longtemps, m’a aidé. J’ai lu des études pour essayer de trouver des profils psychologiques en suivant le travail des médecins qui ont pu interviewer certains d’entre eux. Ils en ont tiré des profils et j’en ai choisi un qui correspondait à moi, au personnage que j’avais envie de jouer, celui qui pourrait être le plus proche de moi et qui correspondait à la fiction et l’intention de l’auteur.
Clément, qu’est-ce qui vous a motivé à accepter la réalisation du téléfilm ?
Clément Michel : La première chose qui m’a plu, c’est de pouvoir réaliser un film avec Muriel Robin. C’est une proposition difficile à refuser. Il aurait fallu que je déteste le scénario pour dire « non ». Puis, en lisant le script, j’ai été très touché par la pudeur, la sensibilité de cette histoire mais aussi par le dilemme de cette mère de famille, qui ne sait plus comment agir, ni même si elle doit dénoncer son fils ou le croire sur parole. Quand on me propose des choses que je n’ai pas écrites, je me demande en premier lieu si je vais prendre un plaisir fou avec des acteurs. C’était le cas.
Il y a beaucoup de nuances dans le téléfilm. Le personnage de Guillaume Labbé a été agressé avant d’être agresseur. On s’aperçoit donc que c’est plus complexe que de ranger les gens dans la catégorie « monstre » ou la catégorie « bonne personne »…

CM : C’est là que je trouvais le scénario intelligent. La scénariste maîtrise ce sujet parfaitement. […] Les agresseurs potentiels, c’est tout le monde. J’avais lu un livre merveilleux qui s’appelle « Le berceau des dominations » dont la préface disait de manière puissante : « L’inceste, c’est formidable, il y en a pour tout le monde ». Comme si c’était la chose la plus égalitaire sur Terre. Ça touche tous les milieux. […] On est en empathie avec la mère, mais aussi avec ce père de famille. Il vit dans le déni. Son cerveau s’est éteint, sa mémoire a effacé son agression. Et s’il reproduit ce qu’il a vécu, ça peut justifier ce qu’il a vécu. C’est une mécanique de déni entre le corps et l’âme hallucinante. Évidemment, nous aimerions que ce soit un monstre, mais ce n’est pas le cas, et ce n’est pas aussi simple que ça.
GL : On confond beaucoup explication avec excuse, la compréhension avec le fait d’excuser des bourreaux. C’était notre problème avec les psychopathes avant de les étudier. Il y avait un côté religieux en se confortant dans l’idée qu’ils avaient le démon en eux. C’est plus pratique moralement, car ça les dédouane de nous et des gens qu’on aime et on se dit que c’est impossible qu’ils puissent agir ainsi. Je pense que le fait de les comprendre, ça permet de mieux les trouver, mieux les punir et, éventuellement, de les soigner. En cherchant le personnage et en lisant des études sur ces pédophiles, je me suis rendu compte que beaucoup avaient été victimes de violences sexuelles, près d’un tiers. Et 100% ont eu des enfances difficiles, ont été maltraités.
Ce déni créait même le doute chez le spectateur…
CM : C’était le but, effectivement. Dès le début, avec la scénariste et Guillaume, nous avons eu cette discussion sur ce mécanisme afin de savoir s’il était mythomane ou dans le déni total. Elle lui a dit qu’il était dans le déni total. Pour lui, tout ceci n’existe pas. Il ne ment pas puisqu’il est dans le déni. C’était le fil à tenir. Nous nous sommes même demandés si nous allions être plus explicites et tirer la corde du thriller. Mais finalement, ça n’aurait pas fonctionné aussi bien.
GL : Cette discussion m’a beaucoup aidé. Je l’ai interprété de cette façon : il a été aimé comme ça. Pour lui, son père avait une tendresse débordante incompréhensible pour le reste de la société. Il a vécu ça avec son père et on ne lui a jamais dit que c’était mal. Vu que personne ne l’a dénoncé, que son père lui a fait comprendre que c’était entre eux, que c’était leur relation, pour mon personnage, c’est donc normal de reproduire ce schéma, de reproduire un schéma qu’il connaît, un amour qu’il connaît. Il va devoir comprendre que c’est faux, et lorsqu’il le nie auprès de sa mère, il pense qu’il n’a pas été victime. Il va devoir accepter tout ça, que son père l’a mal-aimé, qu’il n’était pas quelqu’un de bien, mais aussi accepter qu’il est bourreau. Accepter que, malgré son amour pour son fils, il l’a traumatisé. Pour que son fils s’en sorte, il va falloir qu’il avoue.
« Avec Muriel Robin, on n’explique pas, on incarne » – Clément Michel
De son côté, la mère est face à un choix quasi-insurmontable…
CM : Elle a ce rat dans sa tête, qui la ronge. Elle ne peut pas imaginer son fils commettre une telle horreur. Donc, elle ferme la porte. Mais cette information, elle l’a reçue. Elle a beau vouloir oublier désormais, c’est dans sa tête. Elle regarde désormais son petit-fils différemment. Plus rien ne sera jamais pareil. Nous avons eu des scènes merveilleuses à tourner avec Muriel. Là, vous allez constater ce que sait d’être une comédienne immense. Je me rappelle de cette séquence où elle entre dans la chambre de son petit-fils et, en l’espace de quelques secondes seulement, vous avez mille expressions/émotions qui se lisent en même temps sur son visage et vous savez exactement ce qu’elle pense : ses craintes, ses doutes, ses peurs. Avec Muriel Robin, on n’explique pas, on incarne.
[…] Lorsque les acteurs acceptent ces films-là, je pense que c’est parce qu’ils se projettent dans ce qu’ils ont lu : respecter cette pudeur, cette ambiguïté et ce fil narratif. D’ailleurs, ils ont été extraordinaires avec les deux enfants. Ils les ont entourés humainement et artistiquement.
Le personnage d’Anne-Marie, incarné par Muriel Robin, est d’abord calme et posé et, lorsque les accusations tombent, elle devient plus agitée, excitée, maladroite. Comment on le perçoit ça, avec un point de vue extérieur ?
GL : Elle est touchante. Mais nous ne tournons pas dans l’ordre chronologique, c’est donc à l’acteur de ne pas se tromper dans sa continuité. La violence qu’elle éprouve, cette perte de repères, elle l’a mise par touches. Elle a ce truc des grandes comédiennes, c’est qu’elle croit en ses circonstances, aux situations qu’elle vit. Comme le dit Clément, elle joue tout avec sincérité parce qu’elle croit vraiment en tout ce qu’elle vit sur le plateau. Ça rend notre travail plus facile.
Parlez-nous de votre collaboration avec Muriel Robin…
GL : Le mot qui me vient, c’est simplicité. C’était au-delà d’une connexion mentale ou intellectuelle, nous étions bien ensemble. Il y avait une grande confiance et une grande liberté, c’est-à-dire qu’elle ne vous envahit pas. Muriel est constamment dans le partage. C’était simple comme travail.
Sur la mise en scène, quels ont été vos choix ?

CM : Nous voulions prendre, par moment, du plaisir, libre et que ce soit les acteurs qui passent avant la caméra, qu’elle suive les comédiens. Néanmoins, nous nous sommes autorisés à appuyer des plans formels, pour avoir un plaisir de confort et de fiction afin que le spectateur ne soit pas totalement dans une sorte de vision d’horreur permanente. C’est un film familial. Oui, il est éprouvant et émouvant, parce que l’histoire est dure, mais le film n’est ni crade, ni glauque. Ensuite, je voulais qu’on traite Muriel comme une bagarreuse, et qu’à la fin du film, je puisse la filmer, déterminée, de dos, aller à tel endroit, la voir foncer droit devant. Ça me plaisait. Je pense également à la musique de Marc Chouarain. Il a utilisé un instrument qui s’appelle le cristal baschet, qu’on entend dans « Drive » ou « Intersellar ».
Il offre des nappes sublimes, qui peuvent être angoissantes, belles, émouvantes, enivrantes. Ainsi, il a réussi a créer la brume de l’inceste et du déni. On dit que l’inceste est comme une petite musique, qu’une fois qu’on l’entend, elle ne s’arrête plus. C’est pour cela que Muriel Robin a toujours cette petite musique qui l’accompagne.
GL : Clément avait plein d’idées de mise en scène. En tant que comédien, c’est jouissif. Pour chaque plan, il avait une idée. Il nous mettait en valeur. Clément est très enthousiaste, il donne beaucoup de confiance et moi, j’ai besoin de ça pour travailler. Il communique ses émotions et, pareil, ça rend les choses assez simples. Il est clair dans ses directions. Après, c’est à nous de trouver en nous ce qu’il souhaite.
Sans spoiler la fin, est-ce qu’elle fut éprouvante pour vous, émotionnellement parlant ? Car la scène est dure…
GB : C’est éprouvant, mais c’est le cœur du plaisir de mon métier. C’est pour ce genre de scènes que j’aime jouer. On ressent des choses très fortes. Ça fait écho à des choses qui me touchent intimement, même si ce n’est pas mon histoire. Mon corps ressent aussi toutes ces émotions. Lorsqu’on sort de la scène, la tristesse ne nous suit pas. C’est comme jouer à la guerre sans mourir.
La colère est vraie, j’avais envie de tuer ces deux flics. Dans la vie, quand on ressent ces colères-là, ce n’est pas agréable. Elle nous poursuivent. Ici, une fois que la scène est déterminée, je ne ressens plus tout ça. Mais oui, ça prend de l’énergie. Je ne sais pas si j’arriverai à lâcher prise à chaque fois, il y a tellement de facteurs. Il faut de la confiance avec le plateau, que mon travail de caractérisation soit réussi en amont, etc… Quand ça ne vient pas, c’est horrible. C’est la respiration, qui va faire que je peux reprendre.
Les Yeux Grands Fermés, le 2 octobre sur TF1.
Synopsis :
Lorsque Anne-Marie remarque que son petit-fils, Adrien, 6 ans, manifeste depuis quelque temps des signes de mal-être, qu’il laisse entendre que son papa « lui fait des choses », le ciel s’effondre pour elle, jusque-là heureuse et « sans histoire ». Elle va devoir choisir entre croire et protéger Adrien ou fermer les yeux et ainsi défendre Stéphane, son fils. Aujourd’hui, Anne-Marie va devoir agir. Prendre parti pour l’un implique de sacrifier l’autre. Comment va-t-elle faire face à ce dilemme?
Casting : Muriel Robin, Guillaume Labbé, Pauline Etienne, Eden Lopez, Tiago Fernandez de Filippis, Blandine Papillon, Audrey le Bihan, Zakari Ali…
