Pour son quatorzième long-métrage, Jean-Pierre Améris adapte le roman de Murielle Magellan « Changer le sens des rivières ». Rebaptisée Marie-Line et son juge, le cinéaste met en scène une rencontre entre deux êtres humains que tout oppose. À travers cette rencontre improbable, Jean-Pierre Améris va au-delà de la confrontation sociale, pour délivrer un magnifique message sur le partage et la transmission.
De l’autre côté du mur…
Marie-Line a 20 ans. Elle est serveuse dans un petit bistrot de quartier. Elle n’a pas fait de hautes études, ne lit jamais un livre et ne regarde aucun film. Sa vie est une succession de petits boulots, pour survivre. Dans ce café, Marie-Line rencontre Alexandre (Victor Belmondo), passionné de cinéma et futur réalisateur. Tous les deux tombent amoureux mais leurs différences culturelles les séparent, notamment à cause d’un environnement où les préjugés poussent à la solitude, à l’exclusion. Alexandre rompt. Une dispute éclate, violente. Alexandre est blessé par Marie-Line. Pour cette altercation, elle va être jugée et, c’est ici, dans ce cadre de justice que la jeune femme va rencontrer un juge bougon (Michel Blanc). Il lui propose d’être son chauffeur durant un mois, en échange des 1500e d’amendes dont elle doit s’acquitter. De là, naissent des confrontations d’idées et une grande question : peut-on s’élever socialement sans avoir fait d’études supérieures, ni être né dans un milieu défavorisé ? Pour Marie-Line, c’est une fatalité. Pour ce juge taciturne et droit, une question de volonté. Mais la volonté suffit-elle pour résoudre d’un claquement de doigts, toutes les difficultés de départ ?

Deux portraits et deux visions que le réalisateur Jean-Pierre Améris et sa scénariste Marion Michau développent en toute intelligence, pour y exploiter chaque cliché, chaque préjugé, et en fournir une autre vérité, profonde, en adéquation avec la vie réelle. Il y a des parcours, différents et, Jean-Pierre les filme avec sincérité et humilité, sans jugement. C’est là que réside toute la puissance émotionnelle du long-métrage, cette simplicité, cette authenticité, ce respect dans la manière de traiter la vie des gens, leurs galères, leurs espoirs, leurs inspirations, mais aussi dans l’exploration de leurs sentiments intimes. On reproche parfois au cinéma d’être faux. Ce n’est pas le cinéma de Jean-Pierre Améris, toujours très juste pour parler des êtres humains et d’en traduire cinématographiquement toute la beauté : amour, volonté, désir, désespoir, douleur, humanité…
Culturellement vôtre
Au-delà de l’aspect social, Marie-Line réapprend le goût de la culture, le goût de la curiosité, à se rouvrir au monde. François Truffaut parcourt le film de son ombre. D’abord un poids pour Marie-Line, durant sa relation avec Alexandre (sa méconnaissance du réalisateur est sujet aux préjugés/moqueries de la part de ses amis.es), le cinéaste devient l’élément déclencheur d’une prise de conscience. En effet, sa rencontre avec l’œuvre de François Truffaut marque le début d’une nouvelle vie. Elle s’ouvre alors à de nouveaux horizons. Car avec la culture, le goût d’apprendre revient naturellement. Au contact du juge, elle réveille une soif de connaissance et se dessine, en parallèle, une vocation. Marie-Line découvre qu’un juge ne fait pas que punir, qu’il est également une aide, un soutien, un médiateur pour de nombreuses personnes et familles. Cela sera un second déclic pour elle qui envisagera donc un autre avenir…
De son côté, le juge va se libérer d’un gros fardeau. Cet homme renfermé, replié sur lui-même, et davantage depuis la disparition de sa femme, va lui aussi fendre l’armure. Cette nouvelle compagne avec laquelle il tente de vivre une aventure connaît beaucoup de tempêtes, dues à son caractère. Grâce à Marie-Line, il se dégourdit amoureusement malgré sa raideur. Petit à petit, il opère à son tour une conscientisation. Il accepte alors d’aimer et d’être aimé.
Plus qu’un film sur la différence sociale et les discours sur l’importance de se hisser socialement, Marie-Line et son juge est avant tout une rencontre humaine où, s’élever humainement, prendre des risques, s’accomplir, devient une forme de résistance face à une vie où l’on ne jure que par l’ascension sociale, la méritocratie et le travail. Parce que la beauté de la vie, c’est par-dessus tout les rencontres et ce qu’elles vous apportent, c’est les découvertes et ce qu’elles peuvent déclencher en vous, c’est la révélation de l’amour, sous toutes ses formes, qui embellit votre quotidien.

Louane incarne cette jeune femme avec toute sa rage et sa générosité. Il y a du caractère dans sa proposition, comme une volonté d’en découdre. Elle confirme, par ailleurs, son immense talent d’actrice que La Famille Bélier avait déjà révélé il y a 8 ans. Louane se glisse parfaitement dans la peau de cette jeune fille grande gueule et prolétaire, que la vie n’a pas épargné. Des similitudes avec sa vie personnelle qui offrent à sa prestation une émotion plus vive, plus intense, plus émouvante. Michel Blanc, lui, en impose en juge fermé, coincé, réfractaire à toutes envies passionnelles depuis le décès de sa femme. Engoncé dans son imperméable, Michel Blanc dégage une mélancolie touchante, viscérale, qu’il cache par une posture verbale caustique, tantôt violente, tantôt comique, souvent malgré lui, mais qui apporte du charme aux débats avec Marie-Line, à leurs échanges.
Conclusion
Marie-Line et son juge porte en lui la beauté des grands films. Avec ses références Truffautiennes, Jean-Pierre Améris compose un récit social percutant, où le fatalisme et le déterminisme se confrontent dans des joutes verbales puissantes et vibrantes. Le film doit beaucoup à ses deux personnages, terriblement attachants, incarnés par Louane et Michel Blanc qui forment un duo de cinéma précieux.
Mon entretien avec le réalisateur Jean-Pierre Améris est à retrouver ici.
Marie-Line et son juge le 11 octobre au cinéma.

1 commentaire sur “[CRITIQUE] – MARIE-LINE ET SON JUGE : S’ÉLEVER MUTUELLEMENT”
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