Pour la sortie du film Marie-Line et son juge au cinéma le 11 octobre prochain, rencontre avec le réalisateur Jean-Pierre Améris. Il évoque avec passion le travail d’adaptation qui jalonne sa filmographie, la façon de filmer les rencontres humaines ainsi que son amour pour François Trruffaut.
« Marie-Line et son juge a été écrit pour Louane »
Marie-Line et son juge est tiré du roman de Murielle Magellan, « Changer le sens des rivières ». Ce n’est pas la première fois que vous adaptez un roman pour le cinéma. De quelle façon abordez-vous ce travail d’adaptation ? Et pourquoi ce roman en particulier ?
J’ai lu le roman à sa sortie. Il s’agit du 4ème roman de Murielle Magellan et je la connais bien puisqu’elle a été la scénariste de plusieurs de mes films : « La joie de vivre », « Une famille à louer » et « Profession du père ». Ce roman-là m’a beaucoup touché par sa thématique et par ses personnages. Je lui ai directement demandé si elle voulait l’adapter et elle n’a pas voulu. Elle m’a laissé libre d’en faire une adaptation assez fidèle, avec les libertés du réalisateur.
Sur 20 films, il y a effectivement 12 adaptations. Je suis un grand lecteur. Pour faire un film, il faut une étincelle qui va vous lancer dans un projet. Il peut s’agir d’une expérience personnelle comme ce fut le cas avec « Les Émotifs Anonymes » – je suis allé longtemps aux Émotifs Anonymes pour parler de mon hyperémotivité et de ma phobie sociale – ou tirée d’une histoire vraie comme « Les folies fermières ». À l’époque, j’avais été touché par l’histoire de ce paysan qui, pour sauver sa ferme, avait créé un cabaret à l’intérieur de celle-ci. Pour faire ce travail, il faut d’abord que vous ayez trouvé dans une histoire quelque chose qui fait écho à la vôtre. C’était le cas avec « Profession du père » où Sorj Chalandon racontait la violence paternelle, la violence dans la famille, chose que j’avais connu moi aussi. J’avais donc réussi à me glisser dans cette histoire pour raconter des choses personnelles. On se glisse dans l’histoire d’un autre. Avec Marie-Line et son juge, ce qui m’a touchée, c’est la thématique : est-ce que, lorsqu’on est parti du mauvais côté de la barrière sociale, issu d’un milieu défavorisé, on peut changer les lignes ? Ou est-ce que c’est joué d’avance ? J’aimais ce thème du choix. Marie-Line a de grandes difficultés matérielles et familiales (son père est handicapé) mais elle a une joie de vivre énorme, l’idée de la confronter à cette découverte, que les choses ne sont pas jouées d’avance, était une motivation.
Notons qu’il y a une différence de ton entre le roman et mon film. Marie-Line et son juge est moins dur que ne l’est le roman. Le personnage de Marie-Line, qui s’appelle juste Marie dans le livre, est plus introverti. Moi, je la voyais plus extravertie. Le père, par exemple, est plus dur. Je ne peux pas m’empêcher de sauver mes personnages, j’essaie toujours d’en tirer l’humanité. J’aime mes personnages. Je n’ai jamais su faire les méchants. […] Adapter, n’est pas illustrer. C’est une re-création à la base du livre. Avec la scénariste Marion Michau, nous avons essayé de trouver des équivalences car la romancière est beaucoup dans la tête de Marie-Line (« elle pense que… »). Au cinéma, nous sommes dehors. Il faut trouver les dialogues, les gestes, les attitudes qui font que le spectateur doit comprendre la mélancolie quand elle parle. Puis, j’avais envie que le personnage de Marie-Line soit un peu comme Giulietta Masina dans « Les nuits de Cabiria », ce genre de filles à la fois rentrées dedans, grande gueule, naïves, et too-much, avec un costume prolétaire. J’adore ça. Et dessiner. J’aime styliser. Ce n’est pas parce que nous faisons des films sur des pauvres que l’image doit être glauque. Michel Blanc ne l’avais pas vu venir, mais de leur rencontre, je voulais qu’il y ait de l’humour. Dans le roman, que ce soit le juge ou le père de Marie-Line, ils sont plus durs. Moi, je ne peux pas m’empêcher d’y mettre de l’humour. C’est le talent de Marion, savoir écrire des répliques, des punchlines, qui fassent rire. Que cette collision (je préfère ce mot à celui de rencontre) entre les deux mondes naissent du comique. Michel est un grand acteur de comédie. C’est pendant le tournage qu’il a compris que le film serait drôle, aussi. Et plus important encore, on ne rit pas des personnages, derrière leur dos, mais avec eux. Michel a ça dans la vie, un sens de la réplique caustique.
« Je me sens cette responsabilité que les spectateurs et spectatrices ressortent de mes films avec une pulsion de vie, une niaque »
Marie-Line et son juge, c’est avant tout l’histoire d’une rencontre humaine. Ils s’élèvent mutuellement. Les rencontres (et leurs impacts) c’est un thème qui revient souvent dans vos films. C’est ce qui vous guide en tant que cinéaste ?

Parfois, je ne m’en rends même pas compte. Mais en faisant le bilan, je m’aperçois que ce qui me motive à raconter et filmer une histoire, c’est le parcours de personnages enfermés (cf. Les Emotifs Anonymes et Marie Heurtin, sourde et aveugle) et la manière dont ils vont se libérer. J’aime filmer la libération, le lien. Cela va donc avec l’éloge de la rencontre. Mes films sont des histoires de rencontres. La rencontre est une chance. Pour Marie-Line, rencontrer ce juge en est une. Pour lui aussi. Ce qui me plaît, ce sont également les personnages cassés qui se réparent les uns et les autres. Avec la scénariste Marion Michau, excellente dialoguiste au demeurant, nous ne voulions pas faire l’histoire d’un Pygmalion. C’était important que ce ne soit pas l’homme qui ait le savoir et la femme qui ne sait rien.
Là, c’est une histoire d’affection, de transmission. Le cinéma m’a beaucoup apporté, aidé, quand j’étais adolescent, et j’aimais sortir des films ragaillardis. Je me sens cette responsabilité que les spectateurs et spectatrices ressortent de mes films avec une pulsion de vie, une niaque.
« La lecture du scénario est le moment le plus important du film »
C’est difficile de filmer les rencontres ?
C’est extrêmement lié au casting, aux comédiens. La rencontre de personnages, c’est la rencontre d’un acteur et d’une actrice. J’ai pensé à Louane dès l’écriture du film. Marie-Line et son juge a été écrit pour elle. Elle nous a inspirés Marion et moi, de par sa biographie personnelle : son hyperactivité, son impossibilité à se concentrer, les élèves qui se moquaient d’elle, la perte de ses parents à l’adolescence. Et, en même temps, comme chez Marie-Line, Louane a une pulsion de vie énorme. Michel Blanc est venu plus tard. Lorsqu’on avançait dans l’écriture, c’est devenu de plus en plus évident. Dans le cinéma, je crois que tout est affaire d’étincelles. Il s’est imposé par son physique et sa capacité – parfois même un peu inconsciente – à être drôle. Ce que j’aime dans les films de Michel Blanc, c’est qu’il résiste. On sent qu’il est serré, coincé on peut le dire et, dans le même temps, ça ne demande qu’à sourire.
Une fois que nous avons eu leur accord à tous les deux, il faut les faire se rencontrer. Nous avons fait une lecture de scénario. C’est pour moi le moment le plus important du film. Nous arrivons tous avec le trac, moi le premier, mais eux aussi. Louane avait le trac de rencontrer Michel Blanc, pas très à l’aise avec la lecture. Ils se sont très vite entendus. On nous en raconte au cinéma des histoires d’amour, où les acteurs ne pouvaient pas se blairer. Pour vous dire la vérité, cela m’est arrivé une fois, sur mon premier long-métrage. C’est dur ! Mais entre Louane et Michel Blanc, il y avait une grande complicité. Louane parvenait toujours à faire rire Michel sur le tournage, lorsqu’il ronchonnait un peu, en l’appelant Miche-Miche (rire). C’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un réalisateur, filmer le lien. J’ai eu la chance de filmer de très belles rencontres : Benoît Polveroode et Isabelle Carré, Jacques Dutronc et Sandrine Bonnaire ou Ariana Rivoire et Isabelle Carré.
De quelle façon avez-vous tourné les séquences en voiture ? Et, comment avez-vous choisi cette voiture, qui est un personnage à part entière dans le film ?

Il y avait 12 séquences en voiture. Quand j’ai rencontré Michel Blanc la première fois, il m’a dit qu’il sortait du tournage du film « Docteur » avec beaucoup de scènes de voiture la nuit, ça l’avait usé. Il ne voulait pas tourner en voiture réel. Pour répondre à cette demande, nous avons utilisé une technique qui s’utilise de plus en plus. Nous avons tourné en studio avec des écrans LED qui projettent les images de l’environnement (démocratisé avec la série The Mandalorian). Le film de Christophe Carion, « Une belle course », avait été tourné ainsi également. C’est un grand confort pour nous. La voiture-travelling, c’est fatiguant. Vous êtes dans une voiture derrière, avec un talkie-walkie pour donner vos instructions. Sur place, la cheffe opératrice peut mieux soigner la lumière sur les visages. Un luxe !
Cette voiture est effectivement comme un personnage. Je suis content qu’elle soit sur l’affiche. Elle me rappelle Choupette dans « La Coccinelle à Monte-Carlo ». Elle est à l’image des personnages, cassée, bringuebalante, et vaillante. Nous l’avons bien façonnée avec la décoration. J’avais toujours imaginé que la voiture ait une porte de couleur, du chatterton.
« Ce film allait bien avec l’univers de Truffaut, qui est un cinéaste des sentiments »
Dans le film, on évoque beaucoup le réalisateur François Truffaut. Quelle trace laisse-t-il dans votre filmographie et sur votre travail de metteur en scène ?
Quand j’ai découvert le cinéma à l’adolescence, c’est le metteur en scène qui m’a marqué, avec lequel je me suis, modestement, senti le plus proche. Tout me touchait chez lui, depuis « La Chambre Verte », film pourtant très sombre sur la mort mais qui m’avait bouleversé. Je me souviens encore de sa sortie, j’étais resté trois séances de suite, fasciné par cet univers. Je n’ai cependant rien inventé puisque son évocation est aussi dans le roman. Mais ça tombait bien et ça correspondait au sujet. Je suis toujours surpris, moi qui fait beaucoup de scolaire avec les films, de voir la méfiance des jeunes envers ces films-là pour diverses raisons : trop vieux, en noir et blanc… Néanmoins, lorsqu’ils sont devant, ça peut les toucher. C’est dommage ces à priori. C’est ce que Louane apprend à ses dépens puisque son copain est un amoureux de cinéma. Il va penser qu’ils n’ont rien en commun parce qu’elle n’y connaît rien. C’est émouvant. Louane est d’ailleurs comme Marie-Line, elle m’a confié qu’elle n’y connaissait rien. Notamment parce qu’elle a des difficultés à se concentrer sur tout un film. Et ce n’est pas dire qu’il faut se cultiver à tout prix. La culture c’est d’abord savoir ce que ça peut vous apporter. Un livre, un film, peut changer votre vie.
Après, il faut se méfier de la cinéphilie. Quand j’ai réalisé mes premiers courts-métrages, c’était trop cinéphile. J’adorais Robert Bresson, François Truffaut, Chantal Akerman, c’est dangereux d’être à leur trousse. Mais ce film allait bien avec l’univers de Truffaut, qui est un cinéaste des sentiments. Le juge aurait pu être joué par Charles Denner (L’homme qui aimait les femmes, Landru…). Il aurait, toute proportion gardée, sûrement aimé ce personnage de Marie-Line un peu comme « La petite voleuse » de Claude Miller, – que Truffaut n’a pas réalisé mais qu’il avait écrit et souhaitait vraiment faire – ces filles qui se battent avec la vie.
Dans la musique, il y a des mélodies qui rappellent les films de Truffaut…
La musique a été composée par Guillaume Ferran, c’est son premier film. Un très bon pianiste. Il est vrai que je souhaitais un côté lyrique. Et Truffaut était fort sur le lyrisme avec son compositeur George Delerue.
C’est pour cela que Victor Belmondo est au casting, parce que son grand-père avait connu cette période de La Nouvelle Vague ?

Inconsciemment, peut-être. Toutefois, là encore, ça tombait bien. J’ai découvert Victor Belmondo dans le film « Envole-moi » de Christophe Barratier. J’en étais content. Pour les scènes où Victor et Louane sont dans le lit, je n’ai pas pu m’empêcher de demander un mur blanc, des cartes postales accrochées, pour que ça fasse un petit coté « À bout de souffle ». C’est un petit hommage. Le cinéma est la passion de ma vie. Avoir ce personnage cinéphile, ça se recroisait. J’ai dû moi aussi être soûlant à ne parler que de cinéma dans des repas ou des soirées. Pour peu que l’autre n’est pas les références… c’est bête parce que les gens pensent que vous leur tendez des pièges. Les gens vous disent qu’ils n’ont pas votre culture. Mais je m’en fiche de la culture. Ce que je dis toujours « Tu ne l’as pas vu ? Quelle chance ! ».
Car oui, c’est une chance d’avoir encore à découvrir. Je ne fais pas cela pour écraser les autres. Alexandre (Victor Belmondo), non plus. Cependant, il est jeune et, lorsqu’il est avec ses amis, il a honte d’elle.
La scène du repas est violente…
Elle est cruelle, oui. Ce sont les mots aussi. Avec le Juge, elle va apprendre les mots. Je suis sensible à cela. J’ai fait un téléfilm il y a 5 ans sur l’illettrisme (« Illettré »). Il me semble que c’est 43% de jeunes qui arrivent en 6ème sans savoir lire et écrire, c’est énorme ! Certains ne possèdent que 500 mots de vocabulaire. Il y a une pauvreté d’expression qui crée presque la violence, la frustration. Je n’arrive pas à m’exprimer donc je suis violent. Ce qui peut expliquer beaucoup de choses…
L’action se déroule au Havre. Une ville avec une symbolique pour le film.
J’aime cette ville. Elle est belle et graphique. Pour cause, les rues sont rectilignes et il y a cette magifique architecture d’Auguste Perret. Je voyais ce film comme un road-movie, deux personnages dans une petite voiture prête à rendre l’âme. Et c’est peut être moins banal qu’une autre ville car, je le disais, elle a ce côté graphique. Ça lui donne du caractère. Puis, la présence de la mer, du port, de l’ailleurs, fait écho avec le thème du départ possible. Il y a cette symbolique forte et présente tout le long du film. On tend vers l’horizon. Il faut savoir partir, c’est le message du film. Avoir le courage, parfois, ce que n’a pas Alexandre, de partir. Pour se redécouvrir. Se réinventer.
Ma critique du film est à retrouver ici.
Marie-Line et son juge, le 11 octobre au cinéma.

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