Crédit photo : IMDB
Jean-Christophe Spadaccini est un des maquilleurs SFX et prothésiste dont le talent n’est plus à prouver. De « La Cité des Enfants Perdus » aux « Rivières Pourpres » en passant par « Les Frères Sisters » et « La Mémoire dans la Peau », il est aussi le créateur de monstres terrifiantes.
À l’occasion de la sortie au cinéma de « Gueules Noires », le nouveau film de Mathieu Turi, Jean-Christophe Spadaccini revient sur son travail au côté du réalisateur dans deux de ses premières productions : Hostile et Méandre.
« Quand vous travaillez avec un comédien comme Javier Botet, la moitié du travail est fait »
Racontez-nous votre rencontre avec Mathieu Turi…
C’est par l’intermédiaire d’un des co-producteurs d’« Hostile » avec qui j’avais collaboré il y a quelques années, Alain Grandgerard, que j’ai rencontré Mathieu. Et j’étais ravi. Il y a plein de films de genre qui ont pu nous échapper car, certains pensent à tort, qu’on est un peu intouchables, trop chers… Mais depuis que je fais ce métier, mon rêve est simplement de faire des créatures ou des maquillages sur des films que j’aime bien et qui ont pu bercer ma cinéphilie. De fait, j’étais heureux de collaborer avec un jeune réalisateur dont je partageais les envies. Nous avons eu un échange sur un terrain d’entente idéal avec cette volonté de faire des créatures sur un film, ce qui est la base de notre métier. En France, vous pouvez passer une carrière entière à faire des prothèses de faux ventres, par exemple, mais ce n’est pas tout à fait ce pourquoi j’avais envie de faire ce métier, au départ. Donc, lorsqu’on m’appelle pour faire des extra-terrestres ou des monstres, c’est fantastique !
Sur « Hostile », vous deviez créer une créature post-apocalyptique mi-homme/mi-zombie, notamment à partir de l’acteur Javier Botet. Comment avez-vous procédé sur ce film pour créer toutes les prothèses ?

Avant notre rencontre avec Mathieu, l’équipe avait travaillé avec des illustrateurs mais il n’avait pas été satisfait des propositions. Lorsqu’ils ont eu la confirmation que Javier Botet allait participer au film, c’est sa morphologie qui a guidé le personnage. Quand vous travaillez avec ce comédien, la moitié du travail est fait. Il a joué tous les rôles iconiques de monstres malsains du cinéma, comme dans « Mama », où il suffisait de lui mettre une perruque de femme et des prothèses de petits seins pour qu’il soit flippant. À cause d’une maladie, ce dernier a des membres qui sont un tier plus long que les nôtres. Nous avons donc principalement travaillé sur le visage de l’acteur puisque son personnage a été irradié.
Je ne suis pas un grand dessinateur, mais j’ai proposé des idées avant de passer à la sculpture que j’ai réalisée sur un buste en plâtre de l’acteur, afin de pouvoir ensuite faire des moulages et tirer les prothèses en silicone. Nous avions un masque en deux parties qui pouvait s’appliquer sur le comédien puis, un dégradé qui partait du bas du visage qui s’étalait un peu sur son corps pour créer des sortes de plaques de brûlures. Nous n’avions peu de re-sculptures de son corps à réaliser puisqu’il a cette morphologie très particulière avec des os saillants que nous n’avions pas besoin de reproduire en prothèses. […] Le but n’était pas de le transformer totalement en monstre, c’est aussi une victime de cette guerre apocalyptique. Il fallait qu’il conserve des aspects humains, des réminiscences de sa vie antérieure. C’est un peu la belle et la bête à la fin du film.
« Javier avait une aide oxygène sur le tournage à cause d’un problème pulmonaire, car il était tombé malade »
Vous maquillez les prothèses ?

Oui, il y a d’abord une pré-coloration au plus près de la peau du comédien. Lors de la pose du maquillage, tout est repeint à l’aérographe, au pinceau ou avec des éponges et des couleurs à l’alcool. Le temps pour un maquillage FX est variable. Nous posons la prothèse et nous nous occupons de tous les raccords, cela prend environ une heure. Ensuite, dans un deuxième temps, nous avons 1h-1h30 de coloration. Nous étions trois sur « Hostile », deux pour le visage et le corps, et une maquilleuse marocaine qui s’occupait des mains, des faux ongles, car le personnage a des doigts usés. Javier est habitué aux longues séances de maquillage, c’est son quotidien. Mais il avait tellement enchaîné les tournages, qu’il était épuisé quand il est arrivé sur « Hostile », un stade de fatigue vraiment avancé. Nous lui demandions de tourner 3/4 du temps nu, avec un simple slip couleur chair auquel nous avons rajouté des prothèses collées à cheval pour lui cacher les fesses. Il faisait assez froid puisqu’on tournait la nuit. Javier avait une aide oxygène sur le tournage à cause d’un problème pulmonaire, car il était tombé malade. Il avait une doublure lumière, Carl Laforêt. Javier attendait dans une voiture à côté du plateau, avec son masque à oxygène, et regardait ce que voulait Mathieu dans les déplacements. Puis, il sortait pour tourner les plans.
Au début, il devait avoir 6-7 jours de tournage, et nous avons réussi à faire toutes ses scènes en 4 jours. Tout le monde s’est concentré pour être sûr que Javier ne soit pas totalement fatigué.
Il y a eu un incident sur le tournage…
Nous avions travaillé le visage avec des prothèses silicone qui étaient bien rangées dans des caisses sur le tournage, et des grandes plaques de prothèses transferts, qui sont des moules en silicone dans lequel on étale de la Pros-aide cream, une sorte de colle en pâte qui permet de créer une prothèse auto-collante. Chaque soir, avec mon assistant, Pierre Parry, nous faisions des tirages avec notre colle. Dans la nuit, alors qu’il ne pleut quasiment jamais dans le désert marocain, une grosse averse est tombée. Pour protéger les prothèses, les gens sur place avaient mis des sacs poubelles par-dessus, ce qui ne fallait surtout pas faire (rire). Quand nous sommes arrivés, les sacs poubelles étaient collés sur les prothèses. Heureusement, ce fut sur notre seul jour de repos, et nous avons pu les refaire pour le tournage du lendemain.
Sur « Méandre », il y a cette petite créature qui sort du plafond d’une des pièces dans laquelle Gaïa Weiss est enfermée. Elle reviendra d’ailleurs une seconde fois un peu plus tard dans le film. Comment l’avez-vous conçue et actionnée ?

Quand vous devez désigner une créature, j’estime qu’il y a des gens dont c’est le métier. En France, vous avez d’excellents dessinateurs/designers et donc, ça ne me dérange pas de demander à une personne extérieure pour le faire. Puis, d’adapter le dessin lorsque c’est à nous de passer à la version réelle. Sur « Méandre », par manque de temps, j’ai demandé à Mathieu de faire réaliser les premiers designs par un professionnel, bien que ça nous arrive parfois de le faire aussi. Le designer lui a proposé une quinzaine de designs, en deux semaines. Nous nous sommes occupés simplement de la fabrication.
C’est à nouveau Pierre Parry, qui a réalisé la sculpture, et je suis intervenu sur la partie organique de la tête. C’est donc de la sculpture, du moulage, de la résine et un peu de mécanique à l’intérieur, dont s’est occupée Perrine Poirier. Il y avait la langue articulée qui sortait de la bestiole, une semi-marionnette. Tout était dirigé par câble. […] Toute la partie organique est peinte au plus précis pour la rendre réelle. Le chef opérateur Alain Duplantier nous a aussi beaucoup aidé à faire que cette créature en jette. L’angle, la lumière, c’est aussi très important. C’est un travail d’équipe.
« Quand vous devez coller les prothèses à même la peau, vous perdez du temps en préparation le matin ainsi que le soir, lors qu’il faut les retirer »
Dans le film, il y a également un homme totalement carbonisé. De quelle façon conçoit-on le maquillage et les prothèses pour donner cet aspect ?

Frédéric Franchitti, qui est réellement amputé. En réalité, il est chanteur d’un groupe de rock. A partir de son empreinte, Denis Gastou s’est occupé de la sculpture du visage et c’est Kazuhito Kimura qui a travaillé sur la partie corporelle. J’ai beaucoup délégué car il y avait énormément de travail sur ce film, des squelettes en décomposition à fabriquer, des mains coupées qui devaient exploser dans un ventilateur, des tas de prothèses à coller sur le dos de Gaïa Weiss lorsqu’elle se fait arracher la peau par des fils barbelés, etc. Mis bout à bout, plus la partie technique, c’est énormément de travail. Quand on bosse sur une sculpture, on doit être concentré dessus sans avoir à se préoccuper des autres soucis de fabrication – que moi je règle. Le principe était que Denis puisse être juste sur sa sculpture. […] Pour rester dans un budget raisonnable, toute la partie corporelle était faite de prothèses, mais collées sur une combinaison de plongée. Ce qui fait que nous pouvions réutiliser le même corps tous les jours. Quand vous devez coller les prothèses à même la peau, vous perdez du temps en préparation le matin ainsi que le soir, lors qu’il faut les retirer.

Puis, il fallait que ça soit solide car le personnage rampe dans des tunnels de 80cm de haut, il ne pouvait jamais se mettre debout. Nous avons pris au département costume des combinaisons fabriquées par Rachel Quarmby et nous les avons brûlés là où nous le voulions. Sur le visage, nous avions une cagoule que nous pouvions réutiliser, en silicone. Tout l’ovale du visage était un masque prothèse qu’on changeait tous les jours pour avoir de bons raccords autour des yeux, etc.
Tout est pré-peint en atelier. Ce sont des encres à l’aérographe qui sont fixées avec des vernis silicone. Une fois que c’est collé sur le comédien, nous nous occupons sur le tournage des raccords. Ce personnage avait aussi des prothèses dentaires qui étaient collées à l’extérieur de sa bouche, une espèce de dentition apparente un peu comme les zombies dans « The Walking Dead ». Ensuite, nous posions le masque par-dessus, avec un trou autour de la bouche pour avoir la sensation que les lèvres ont fondu.
Crédits photos : Instagram Jean-Christophe Spadaccini.
. Ma critique de « Gueules Noires » est à retrouver ici.
. Mon interview avec Mathieu Turi pour « Méandre » est toujours disponible ici.
. Ci-dessous, reportage sur le tournage du film.
« Gueules Noires », actuellement au cinéma.

2 commentaires sur “[INTERVIEW – GUEULES NOIRES, PARTIE 1] : HOSTILE & MÉANDRE, LES MONSTRES DE JEAN-CHRISTOPHE SPADACCINI”
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