Dans « De Grâce », Astrid Whettnall incarne Laurence, une femme de docker, mère de famille aimante et dévouée. Alors que des drames successifs la heurtent, elle et ses enfants, de plein fouet, Laurence se retrouve à devoir gérer seule une famille au bord de l’implosion. Avec ce rôle, la comédienne Astrid Whettnall déploie tout son talent et dévoile une amplitude dramatique impressionnante.
Rencontre avec une actrice hors du commun.
« Cette histoire de la famille Leprieur elle est transcendantale »
La série est un vrai thriller haletant. À la lecture du scénario, vous avez ressenti cette tension permanente ?
Effectivement, la série est affublée de beaucoup de « pitch turner ». Il se passe énormément de choses. Il y a ce sentiment haletant, de suspens, avec beaucoup de non-dits, des détails qui s’entrouvrent petit à petit. On a envie d’en savoir plus. Et puis, les personnages vivent des évènements tellement intenses.
[…] C’est une des qualités qui m’ont fait accepté le projet. C’est une grande tragédie familiale, une fresque tragique. Il y a en toile de fond ce trafic de drogue, la vie au Havre, le port et le milieu des dockers, la mafia et ça, ça me fascinait, bien entendu, mais c’est davantage l’histoire de cette famille qui m’a persuadée de m’engager dans le projet. Plus que l’aspect thriller en lui-même.
Quand vous lisez un scénario, est-ce que vous vous plongez déjà dans le rôle que l’on vous a proposé, ou vous faites abstraction de cela pour vous laisser emporter par l’histoire générale ?
Avant de lire le scénario, je me renseigne sur le réalisateur afin de pouvoir me projeter dans son univers. Mais c’est un peu les deux. Est-ce que c’est un sujet qui m’intéresse ? Est-ce que c’est un sujet que j’aimerais voir au cinéma ou à la télévision ? Est-ce que ça me parle ? Quel est la fonction de mon personnage dans cette histoire et, est-ce que j’ai envie de l’incarner ? Une série, c’est un tournage de 4 à 6 mois, et on vit avec ce personnage alors, autant que ce soit avec une héroïne que l’on aime. Toutefois, c’est d’abord l’histoire qui m’intéresse, l’histoire qu’on raconte, le message du réalisateur ou de la réalisatrice, pourquoi on raconte cette histoire aujourd’hui, est-ce que c’est pertinent ? Ensuite, mon personnage.
C’est un travail que je fais pour chaque projet. Avant d’accepter un rôle, je relis au minimum trois fois le scénario. Pour être sûre, pour voir si mon attention était davantage portée par l’histoire et pas assez par mon personnage et inversement. C’est un temps pour bien comprendre le projet dans lequel je m’engage. Car, je donne ma parole et je n’ai pas envie de découvrir une fois sur place que plus rien ne me correspond. Puis, une fois que je rencontre par la suite le réalisateur, je sais où je vais.
Les rencontres avec les metteurs en scène sont toujours décisives dans le choix d’un projet…
Oui. je me rappelle que j’avais déjà accepté un projet, « Au nom du fils » de Vincent Lannoo, alors même qu’il n’y avait pas de scénario. Parce qu’on s’entendait à merveille avec le réalisateur et que j’adorais son univers. Un élément majeur dans ma décision de me lancer dans une nouvelle aventure, c’est le réalisateur ou la réalisatrice. Un metteur en scène transcende tellement le scénario.
Vous le disiez, au-delà du thriller, il y a aussi cette histoire familiale et leurs conflits internes. Comment, avec vos partenaires de jeu, avez-vous composé cette famille ?

Sur ce projet-ci, ce fut assez magique, spécial. Ça ne m’était pratiquement jamais arrivé. Nous avons démarré le tournage avec toutes les scènes dans la maison des Leprieur. Nous sommes arrivés au Havre, l’été, et nous avions déjà flashé pour la région et la ville. Nous étions dans un cocon. Et donc, pendant deux semaines, nous avons tourné nos séquences dans la maison des Leprieur. De fait, dès le premier jour, nous n’avions que des scènes familiales. Ça nous a aussi permis de nous rencontrer très vite. Les rapports familiaux étaient dès lors directement établis. Par la suite, sur le reste du tournage, nous savions exactement qu’elle était notre histoire, les enjeux, les frustrations, les manques de mots… Il y avait un vrai échange. Mais nous avons beaucoup été aidé par le scénario car, il faut le dire, c’était extrêmement bien écrit.
Puis humainement, c’était une équipe précieuse. Il n’y avait pas d’égo sur le tournage, mais un côté théâtral. Nous étions tous réunis pour que le projet soit le plus grand possible. Cette histoire de la famille Leprieur elle est transcendantale. C’est le ciel et la terre. Une histoire d’une famille qui veut plus que ce que la vie lui offre. Quitte à se brûler. Malgré ce fatum obscure qui pèse sur leur épaule, et nous avons tous vécu ça ensemble.
[…] Il y a un côté anglo-saxon dans cette série. On ne ressent pas le texte. Il vit. Mais on sent, à la fois dans l’écriture et dans la réalisation de Vincent Cardona ainsi que sa direction d’acteurs, qu’il y a mille couches, très peu de mots, mais on comprend les blessures de chacun, etc. Tout est là. On est alors touché par tous les personnages. On suit réellement ces êtres humains avec leurs failles, leurs peines.
« Laurence est une héroïne du quotidien qui, quand le drame la percute, la fracasse, se relève »
Plus personnellement, de quelle façon avez-vous construit ce rôle de mère de famille, qui subit drames et révélations inattendues ?
J’ai eu un coup de cœur au scénario pour cette famille, mais également pour ce rôle de Laurence qui incarne vraiment le destin de toutes ces femmes, sur des générations, qui se sont sacrifiées pour leurs hommes. Elles ont séquencé leur vie sur le destin de leurs hommes. Ce sont des femmes de l’ombre. Laurence, par exemple, s’occupe de tout le quotidien. Elle élève ses enfants, gère le budget comme elle peut, elle fait tout pour que son mari puisse avoir la carrière de Secrétaire Général dont il rêve, et dont elle rêve pour lui. Ça me touchait beaucoup. Elle peut paraître brut de décoffrage, mal à l’aise avec les mots, les sentiments mais profondément amoureuse de son mari. Aussi, pour le milieu des docks. Elle a énormément de respect pour les dockers, pour le syndicat. Et malgré les conflits avec ses enfants notamment, Laurence va se révéler. C’est une héroïne du quotidien qui, quand le drame la percute, la fracasse, se relève. Elle ne se plaint jamais. Alors qu’elle s’aperçoit que toute sa vie n’était peut-être pas du tout ce qu’elle croyait. À travers ces drames, elle va prendre sa place de mère dans toute sa puissance. Ça me parle, je trouve cela très actuel. […] J’en connais beaucoup des Laurence, je les admire et ce sont des personnes qui me touchent réellement. En préparation, c’était donc davantage de visiter et approfondir Laurence par rapport à la famille, comprendre cette famille, les enjeux, comprendre le docks et la vie au Havre, parfois difficile, qui est aussi une vie faite d’entraide. Nous avions un vrai un espace ouvert à l’autre, à nos partenaires. Vincent ne fige rien. Oui, il y a le scénario, mais c’est sur le plateau qu’il crée. C’était un processus créatif permanent.
« Le métier de comédien est un élargissement sur l’âme humaine »
De quelle manière êtes vous parvenue à retranscrire sa froideur, sa colère, les douleurs qu’elle éprouve tout au long de la série ?

C’est d’essayer de comprendre mon personnage et me laisser toucher par ce qu’elle vit. Lorsqu’elle est en colère, je la comprends, je sais pourquoi elle l’est. Quand elle s’effondre, aussi. Comprendre toutes ses réactions, me fait être avec elle. Les sentiments viennent sur le plateau. C’est quelque chose d’assez mystérieux. Souvent, il y a des histoires qui nous sont très éloignées et nous allons chercher des émotions intenses et, d’un coup, ça va raisonner en nous, dans nos plus profondes intimités. On se découvre soi. On apprend tellement de choses en incarnant des personnages. C’est la magie de ce métier. On explore tellement de vies et de destins différents par procuration, c’est un cadeau. C’est un élargissement sur l’âme humaine. […] Laurence, j’avais l’impression de la connaître.
L’action se déroule au Havre. Parlez-nous de votre ressenti sur cette ville…
J’adore cette ville. Symboliquement, c’est très fort car c’est une ville qui a été ratissée pendant la Guerre et que l’on a reconstruite. J’aime cette architecture, je m’y sens bien. J’ai été merveilleusement accueillie par les figurants et les figurantes. Parmi elles, il y avait des femmes de dockers qui m’ont donné des adresses de petits bistrots, d’endroits pour me balader. Il y a une vraie vie dans cette ville. Ce n’est pas un lieu touristique, les gens y vivent, travaillent là. […] Ce qui est fascinant, c’est que vous avez d’un côté une ville aérée, familiale et, de l’autre, tout le symbole capitaliste du port avec ces énormes conteneurs, ces grues et là, on peut imager quelque chose de dense, c’est toute la mondialisation. Ce sont deux villes qui s’entrechoquent. Je pense qu’il a plusieurs Havre.
Ma critique de la série est à retrouver ici.
« De Grâce », dès le 31 janvier sur arte.tv
Synopsis :
Pierre Leprieur est né au Havre, avec du pétrole et du sel dans le sang. Homme de tous les combats, il est devenu par son engagement politique et syndical une figure respectée parmi les dockers. Mais le soir de ses 60 ans, alors que ses proches sont réunis pour son anniversaire, tout s’effondre. Son fils cadet, Simon est arrêté au volant d’une voiture que son frère Jean, concessionnaire, lui a prêtée pour la soirée. Un kilo de cocaïne est retrouvé dans le châssis.
Casting : Olivier Gourmet, Panayotis Pascot, Julia Piaton, Pierre Lottin, Astrid Whettnall, Alyzée Costes, Margot Blancilhon…

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