[CRITIQUE] – TOMBÉS DU CAMION : RENDEZ-VOUS SUR LA TERRE FERME

Dans cette comédie dramatique signée Philippe Pollet-Villard, le réalisateur s’empare d’un sujet de société sensible et complexe pour en tirer une œuvre singulière, puissante et émouvante. « Tombés du camion », l’histoire d’une rencontre entre un pêcheur et un petit immigré, une rencontre impromptue et improbable, qui s’avère être comme une renaissance pour ce marin replié sur lui-même. Ou quand la vie vous heurte à l’innocence d’un visage porteur d’espérance…

Droit devant, Moussaillon !

Stan (Patrick Timsit) est un marin bourru, au mauvais caractère. La mer et la pêche, c’est toute sa vie. C’est sur les eaux qu’il se sent lui-même. Sur son chalutier, à l’historique chargé, il côtoie la beauté et la sérénité de la mer, cependant troublées par les embarcations touristiques d’un rival sans aucune moralité. Alors que son bateau tombe en panne, Stan se retrouve cloué sur la terre ferme à la recherche d’un emploi pour réparer le moteur de son petit rafiot. On lui propose alors une combine qui rapporte gros : voler la marchandise de routiers en se faisant passer pour des policiers. Si sa femme et ses deux fils gendarmes sont habitués à ses petites manies et manigances, les choses prennent une ampleur inédite lorsqu’il rentre accompagné d’un petit réfugié de 10 ans, trouvé dans un carton volé.

« Tombés du camion » n’est pas la banale comédie dramatique sur l’immigration à laquelle nous pouvons nous attendre. Il y a, que ce soit dans la narration, sa structure et son rythme, un côté baroque charmant, entre le burlesque et le pondéré, deux forces opposés, deux genres qui s’entremêlent avec une intelligence redoutable.

Dans l’écriture, les scénaristes offrent des parallèles très intéressants à analyser avec, notamment, deux visions de la mer. Stan ne vit que pour la mer, la pêche et son chalutier. La mer, une forme d’idéale, de plénitude, source inépuisable de vie. Et malgré un métier de plus en plus difficile, elle est son refuge, sa liberté. Chez le petit Bahman, la mer est un obstacle. Un obstacle pour venir en Europe et, désormais, pour atteindre l’Angleterre, terre promise où l’attendent ses parents. La mer, c’est pourtant ce qui va réunir ces deux êtres que rien ne prédestinait à rapprocher.
Pour traverser les mers, un seul moyen de locomotion : le bateau. Là aussi, subtilement, le film met en parallèle deux fonctionnalités différentes. Le bateau de Stan a une histoire particulière.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, il a servi à secourir des résistants. Objet de convoitise historique par son rival pour en faire un bateau-circuit, il se met en totale opposition avec l’utilisation noble faite par le père de Stan mais aussi celui des passeurs, qui vendent des traversées hors-de-prix à des immigrés souhaitant fuir les conflits au sein de leur pays. La noblesse face à l’horreur. D’ailleurs, la première fois que Stan cache Bahman, c’est dans son chalutier (aujourd’hui posé dans son jardin), souvenir d’un temps révolu où le bateau menait sa guerre contre le nazisme. L’héroïsme du cœur face à l’abjection humaine. Une image forte, qui positionne Stan comme un héros des temps modernes.

Au-delà des parallélismes et des allégories, « Tombés du camion » est une véritable histoire humaine. Bien que Stan ait arraché malencontreusement Bahman du camion où il était caché avec ses parents dans des cartons d’ustensiles de cuisine, le destin ne fait jamais les choses par hasard. Grâce à cette rencontre, le pêcheur s’émancipe de sa condition, sa famille se reconstruit – autour de deux enfants qui reprochaient à leur père d’avoir été si souvent absent – et se ressoude. Autour d’un « problème » commun, chacun se révèle, révèle ses non-dits et ses failles, dévoile ses sentiments et ses regrets. C’est parce que le regard pur et angélique du jeune Bahman les touche, peut-être plus que son statut, que les personnages de cette famille un peu brisée peuvent à nouveau communiquer, se comprendre et prendre un virage qu’ils espéraient tous, sans se l’avouer.
À travers une réalisation sobre mais terriblement belle, Philippe Pollet-Villard impose un rythme doux. Certains qualifieront le film de « lent », toutefois c’est cette « lenteur » qui transcende le film en quelque chose d’authentique, d’élégant et de délicat. Ainsi, « Tombés du camion » s’intéresse davantage aux sentiments humains, à la dualité des protagonistes et aux dilemmes plutôt qu’à des enjeux superficiels et à l’action. Chaque décision est difficile, chaque conflit semble insurmontable, chaque confrontation est rugueuse et poignante. Et le réalisateur saisit tout cela d’une caméra à l’unisson de ce rythme, toujours dans une finesse et une bienveillance en harmonie avec ses héros.

Conclusion

Avec « Tombés du camion », le réalisateur Philippe Pollet-Villard met en scène une histoire commune mais avec une exigence et une profondeur telles qu’il octroie à son film une originalité rare. Une comédie dramatique conçue comme un petit film d’auteur, à la photographie qui tend vers la lumière d’un avenir radieux et une écriture viscérale, oscillant entre générosité des sentiments, – naïfs mais essentiels -, beauté d’une humanité qui se perd et allégories qui donnent au récit une ampleur tragique absolument sublime.
Porté par un Patrick Timsit exceptionnel et une Valérie Bonneton toute en retenue, le film est surtout emporté par les yeux de Saaden Sada Balius (Bahman), enfantin et magnétique, lequel nous émeut par sa candeur et sa fragilité.
Mention spéciale à Jules Garreau, fils meurtri par l’absence du père. D’une générosité folle, le comédien livre toute sa sensibilité dans des instants de jeu qu’il maîtrise admirablement.

Vous pouvez retrouver mon interview avec Patrick Timsit et le réalisateur Philippe Pollet-Villard ici.

« Tombés du camion », le 28 février au cinéma.

Synopsis :
Lorsque son chalutier tombe en panne, Stan, vieux marin bourru, peine à trouver sa place sur la terre ferme. Françoise, sa femme, et ses deux fils gendarmes, ont l’habitude de son mauvais caractère et de ses petites embrouilles, mais ses ennuis prennent une autre ampleur quand il rentre à la maison avec Bahman, 10 ans, trouvé dans un carton volé…

Casting : Patrick Timsit, Valérie Bonneton, Mélanie Doutey, Sebastien Chassagne, Jules Garreau, Karim Barras, Saaden Sada Balius, Samir Guesmi…

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