[INTERVIEW] – TOMBÉS DU CAMION : ENTRETIEN AVEC LE COMÉDIEN PATRICK TIMSIT ET LE RÉALISATEUR PHILIPPE POLLET-VILLARD

À l’occasion de la sortie du film « Tombés du camion » ce 28 février au cinéma, le comédien Patrick Timsit et le réalisateur Philippe Pollet-Vilard se sont livrés à quelques confidences autour de leur production, entre genèse du projet, écriture et composition des rôles et choix de casting.

Synopsis :
Lorsque son chalutier tombe en panne, Stan, vieux marin bourru, peine à trouver sa place sur la terre ferme. Françoise, sa femme, et ses deux fils gendarmes, ont l’habitude de son mauvais caractère et de ses petites embrouilles, mais ses ennuis prennent une autre ampleur quand il rentre à la maison avec Bahman, 10 ans, trouvé dans un carton volé…

« Au départ, le film se déroulait à Marseille et le personnage principal n’était pas du tout pêcheur »

La mer a un rôle majeur dans le film. En quoi est-elle importante dans la narration ?
Philippe Pollet-Villard : La mer est importante parce que c’est la liberté de Stanislas. C’est l’endroit où il est chez lui, c’est un homme de la mer et il n’a jamais vécu que sur son bateau. Le jour où on lui dit que son bateau va être immobilisé, ça devient un mec qui tourne en rond. C’est la vie de beaucoup de gens, lorsqu’ils perdent leur boulot, leur passion. Du jour au lendemain, ils sont obligés de vivre autrement. Parfois, ça peut créer de gros problèmes. Ce n’est pas qu’une histoire d’argent, on enlève aux gens leur base de vie, leur liberté. Les métiers marins sont des métiers difficiles mais ils n’échangeraient ça pour rien au monde. Il n’y a rien d’équivalent.

Le fait que Stan soit pêcheur et qu’il rencontre des difficultés avec son bateau, qui a par ailleurs une histoire singulière, était-ce déjà des idées présentes à la genèse du projet ?

PPV : Non, il y a eu une première genèse du projet. Au départ, le film se déroulait à Marseille et le personnage principal n’était pas du tout pêcheur. J’ai changé car la direction marseillaise ne me satisfaisait pas. Nous n’y arrivions pas. Nous sommes donc revenus dans le Pas-de-Calais avec un homme de la cinquantaine, et ce problème de bateau. D’un coup, l’histoire était plus nette, plus franche. Patrick Timsit porte ce rôle de marin merveilleusement, au point que les gens ne le reconnaissent pas dans les premières minutes du film. C’est dire si l’acteur est étonnant. Puis, il le joue avec beaucoup de naturel.

[…] Pour le bateau, c’est le propre de toutes les histoires. On cherche un historique. Ici, il y a un historique familial avec ce père qui a autrefois était un héros et a construit ce bateau qu’il a légué à son fils.

Lui-même a eu deux enfants, qui sont devenus gendarmes. Ils n’ont pas suivi la voie de leur père. Stan le vit comme une malédiction. Ce bateau est l’objet emblématique de ce film. Quand Stan va demander à mettre son bateau dans le jardin de sa maison, c’est l’image forte de ce film. C’est la folie du personnage.

Ce n’est pas un hasard donc, si Stan cache le petit Baham sur son chalutier…
PPV : C’est comme le ventre d’une baleine. C’est un endroit, un refuge un peu étrange. Mais c’est là où Stan est chez lui, il y a donc une logique à ce qu’il cache cet enfant réfugié ici. Même si ce dernier est sur la terre ferme, Stan est chez lui dans le ventre de son bateau.

« Ce film est une extraordinaire histoire d’amour » – Patrick Timsit

De quelle façon vous êtes-vous emparé de cette histoire pour composer votre rôle ?
Patrick Timsit : Je me suis intégré à l’histoire, plutôt que m’en être emparé. J’ai voulu intégrer cette histoire, ce monde, par le prisme de la vérité. J’avais la volonté d’être vrai, d’être crédible, auprès d’un réalisateur qui m’a raconté son histoire. Lui-même, lorsqu’il filme, filme caméra à l’épaule afin d’être totalement immergé dans le récit, de manière organique comme on dit. Même dans le casting des rôles secondaires, tout était vrai. Il n’y a rien de plus difficile que d’arriver pour une journée de tournage et d’être bon. Ils l’étaient tous ! Sans exception. Je devais donc être aussi bon qu’eux. D’ailleurs, Philippe me disait que je devais être aussi bon que le chien (rire). Il n’y avait pas seulement une vraie volonté de servir un film mais de servir une entreprise. C’était une entreprise forte ce film, fait dans des conditions financières qu’il fallait défendre. Finalement, nous étions tous nous-mêmes un peu des Stan, à se battre pour ce qu’on aime et pourquoi nous n’échangerions pas notre place pour rien au monde. C’est marrant car ça me fait penser à quelque chose. Dans la vie, chaque fois que j’ai eu un coup de mou, je m’en voulais parce que je me disais que c’était très impudique de ma part, surtout quand nous avons la chance d’être privilégiés. La phrase qu’on me disait : « Est-ce que tu échangerais ta place ? », la réponse était « non ». Alors, on me répondait : « Alors, ne me fais pas chier et continue ».

[…] Quand on lit le scénario, ce n’est pas fabriqué. L’empathie pour Stan (ou les personnages) se construit, on finit par aimer ce personnage, bien qu’il soit dur et peu commode au début. Et de cette femme qui l’engueule, qu’on finit par trouver formidable. Ce film est une extraordinaire histoire d’amour. Une histoire de famille et de cette femme qui tient cette famille à bout de bras.

Vous avez tourné à Boulogne-sur-mer et ses alentours, est-ce que cet environnement vous a aidé à rentrer plus facilement dans votre personnage ?
P.T : Bien sûr. J’ai travaillé il y a longtemps au Grau-du-Roi sur une petite embarcation de pêche, comme Stan, et j’apprenais déjà les gestes en regardant les pêcheurs. C’est un métier difficile mais de passionnés. À Boulogne, c’est l’humain. C’est celui qu’on croise au restaurant, au bar, c’est celui qu’on voit dans la rue et avec qui vous pouvez échanger quelques mots. Il y a quelque chose de fort. Ce port est ultra-présent à Boulogne. En traversant le pont, vous êtes transportés ailleurs, presque sur un autre continent, avec ce port industriel, ces énormes frigos, ces énormes bahuts. Cette vie qui commence la nuit jusqu’au jour dans ce fameux restaurant « Le Châtillon », où vous avez encore l’occasion de les voir après. Ça n’arrête pas. C’est très vivant. Et tous les gens que vous croisez vous aident à construire ce personnage, sans le savoir d’ailleurs.

Stan est illettré. Pourquoi le choix de ce handicap ?
PPV : C’est un personnage qui va s’engager dans la voie de la délinquance et de la malhonnêteté, et quand on construit un personnage comme celui-ci, c’est toujours intéressant de lui donner une fragilité. Ça crée des choses intéressantes dans la narration et dans la réflexion. De fait, avec cet illettrisme, il ne peut pas trouver un boulot aussi facilement. Qu’importe le travail, il faut savoir lire. Stan avance mais avec une difficulté. Il pense pouvoir s’en tirer plus facilement en devenant délinquant mais, même là, il faut savoir déchiffrer l’intitulé des cartons à voler. […] Puis, l’illettrisme nous ramène à l’enfance. C’est peut-être pour ça que Stan est plus attachant.

« En réalité, la fin est un mélodrame. Nous sommes profondément dans les sentiments »

C’est Saaden Sada Balius qui joue Bahman. Philippe, comment l’avez-vous casté et vous Patrick, comment s’est déroulée votre collaboration ensemble ?
PPV : Nous avons une directrice de casting spécialisée dans les enfants. Nous faisons ensuite des essais. Mais ce que nous cherchons, c’est qu’ils conservent leur naturel. Saaden avait une candeur que nous avons tout de suite aimée. Une fois sur le tournage, nous essayons de le préserver. Patrick, de son côté, est une personne enveloppante, galvanisante, donc il était en permanence avec l’enfant, même en dehors des prises.

P.T : C’est un enfant attachant. Moi, je n’étais pas effrayé de jouer avec un enfant puisque j’avais déjà eu l’occasion par le passé d’avoir des partenaires en bas âge. Certains acteurs peuvent prendre peur, car ça peut parfois être compliqué de tourner avec un enfant ou un animal. Toutefois, si vous êtes cash, clair, et que vous attendez de l’enfant qu’il soit un partenaire, alors il le sera. Il n’attend pas que vous le surprotégiez ou le traitiez comme un enfant. Les enfants ont envie de raconter une histoire, d’être bons. Et être bon, c’est raconter la même histoire que celle que l’on vous a confiée. Vous avez un engagement.

Bahman va aussi mettre en lumière un père qui a été absent pour ses deux enfants. Ce film est également une histoire de famille…
PPV : Surtout une histoire de famille. Une histoire de paternité, de réparer la paternité, d’amour de famille. C’est pour cela d’ailleurs que le film démarre comme une comédie puis bascule dans l’émotion pure. En réalité, la fin est un mélodrame. Nous sommes profondément dans les sentiments.

« C’est toute l’histoire de cette famille, il a l’occasion d’être un héros du quotidien et il ne veut pas la laisser passer » – Patrick Timsit

Peut-on dire que Stan est, à l’image de son père avant lui, un héros des temps modernes ?

P.T : Quand Stan va dormir dans son bateau, la première chose qu’il fait est de retourner la photo de son père. C’est la vraie vie. Il peut arriver qu’on ne puisse plus supporter l’image d’un père présent avec une grosse personnalité. C’est aussi ce que j’ai connu avec mon père, ce sont finalement des hommes formidables, et on se dit toujours qu’on doit être à leur hauteur. Ce n’est pas de la hiérarchie sociale, c’est de la vie. C’est d’avoir cette dignité, ce courage, cette force. C’est toute l’histoire de cette famille, il a l’occasion d’être un héros du quotidien et il ne veut pas la laisser passer.

Je pense que l’on ressent ça, lorsque Stan regarde la mer, qu’il couvre le petit avec une couverture pour ne pas qu’il attrape froid. C’est peut-être son premier geste paternel, même si je pense le contraire. Parce que mon père, qui n’avait pas de grands gestes paternels, passait son temps me recouvrir les reins de peur que j’attrape froid, même après une longue journée de travail. Il me berçait lorsque j’avais une otite, d’après ma mère. Ce sont des gens, pour qui parler est compliqué.

Il y a une sorte d’émancipation de son passé au fil du film…
P.T : Oui et de remercier son père aussi. Parfois, je ne m’apercevais pas que mon père faisait des choses rien que pour moi. Par exemple, il allait sur une plage pour m’apprendre à pêcher, sur un pédalo, et nous nous faisions crier dessus par le plagiste car nous ne pédalions pas. J’avais honte de cet homme qui parlait fort avec son accent pied noir, qui voulait frapper le plagiste, et qui reprenais le lendemain le même pédalo. Un jour, on est fier. Il m’a appris à pêcher ainsi, parce qu’il n’avait pas de bateau. Il a trouvé cette astuce pour m’apprendre. On ne peut qu’être reconnaissant.

Ma critique du film est à retrouver ici.

« Tombés du camion », le 28 février au cinéma.

Casting : Patrick Timsit, Valérie Bonneton, Mélanie Doutey, Sebastien Chassagne, Jules Garreau, Karim Barras, Saaden Sada Balius, Samir Guesmi…

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