[INTERVIEW] – ADA : ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE ANAÏS VACHEZ : « C’est ma grand-mère qui m’a transmis l’amour pour les contes »

La conteuse et réalisatrice Anaïs Vachez dévoile son nouveau court-métrage : « Ada » produit par Bonne Pioche Cinéma. Après une dispute particulièrement virulente entre ses parents, Ada, une petite fille de 8 ans, assiste à la transformation de ses parents en créatures monstrueuses. Une réalisation allégorique pour traiter de l’impact des disputes sur la psychologie d’un enfant. Entre développement du projet, coulisses de tournage et de préparation et références, Anaïs Vachez se confie sur ce court-métrage inquiétant, angoissant mais d’une beauté à couper le souffle.

« Les films de Guillermo Del Toro sont une grande source d’inspiration ! »

Vous êtes autrice pour la jeunesse et votre travail en tant que réalisatrice est aussi axé sur l’enfance. Qu’est-ce qui vous fascine autant dans l’enfance ?
Ce qui me fascine c’est l’insouciance, l’imaginaire, la naïveté qu’on peut avoir tout petit mais qui est souvent mis à mal lorsqu’on grandit. Il devient difficile dans notre société de conserver cette insouciance et cet imaginaire. Notamment à l’école, qui nous brime un peu. Mon premier court-métrage « Il était une fois… », traite de ça. J’ai toujours détesté l’école, je m’y sentais comme dans une prison. Dès que j’ai terminé le lycée et commencé mes études d’audiovisuel, j’ai pu libérer ma créativité, et me reconnecter à moi-même. Je pense que je retranscris dans mes œuvres ce qui m’a marquée enfant et c’est pour ça que j’en parle autant. Un peu comme un moyen thérapeutique.

Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie de devenir autrice pour la jeunesse ?
Quand j’étais petite, je passais mes vacances avec mes cousins dans la maison de mes grands-parents à la campagne. Ma grand-mère nous lisait énormément d’histoires et notamment les contes d’Andersen, de Perrault et des frères Grimm. Elle nous écrivait aussi des contes dont nous étions les héros. J’avais l’impression de vivre dans une maison de contes de fées. C’est elle qui m’a transmis cet amour pour les contes.

« Andersen est une rencontre qui m’a façonnée »

Vous mêlez vos histoires avec du fantastique, du surnaturel et du mystère, des ingrédients qui viennent parfois en allégorie avec des thèmes sociaux forts. C’est le cas d’« Ada », où vous traitez, par le biais du fantastique, des disputes parentales et de l’impact sur l’enfant. Comment parvenez-vous à trouver un équilibre entre fiction et réalité ?

J’utilise en effet le fantastique pour parler de sujets importants et qui me semblent assez graves. Dans « Ada », je parle des violences parentales mais si je les avaient traités de façon classique, cela aurait donné un film social assez lourd. J’arrive mieux à m’exprimer par le prisme du fantastique car cela me permet de décupler les sensations de mes personnages et de les magnifier. J’aime que le fantastique arrive progressivement dans la réalité, puis qu’on bascule d’un coup dedans, pour plonger les spectateurs dans un tout autre monde.

Parmi les références, il y a Andersen, auquel vous avez consacré un petit documentaire. Quelle a été votre première rencontre littéraire avec l’écrivain ?
Les contes d’Andersen sont une des plus grandes influences de mon enfance. « La Petite Fille aux Allumettes » et « La Petite Sirène » sont deux œuvres qui m’ont marquée, surtout par leur cruauté. Le fait que les héroïnes meurent à la fin, c’est à la fois tellement triste et si peu courant dans la littérature pour enfant. Je trouve que ça manque dans les histoires actuelles. On ne parle presque jamais de la mort, car les héros et héroïnes ne meurent jamais. Je trouve que c’est important que les enfants apprennent à appréhender les choses difficiles de la vie par le biais des livres. Pour ma part, j’ai l’impression que ça m’a aidée à grandir. J’ai écrit beaucoup de contes sur mon site « Les Contes de Nina », dans lesquels je n’hésitais pas à tuer mes héros et héroïnes. Parfois, avec un humour noir. Les contes d’Andersen m’ont façonnées. Ce n’est pas un hasard, si mes films et livres, sont un mélange entre l’enfantin et le cruel, toujours teinté d’une morale.

Avec « Ada », vous poursuivez ce travail du fantastique. Vous y mettez en scène Ada, une petite fille de 8 ans, confrontée aux tensions entre ses parents. Un soir, après une dispute, elle assiste à leur transformation en monstres… D’où vient l’idée de ce projet et de quelle façon avez-vous créé les deux monstres ?
Les disputes et surtout les tensions entre mes parents lorsque j’étais enfant ont inspiré ce court-métrage. Je le vivais très mal, avec cette sensation d’être transparente. Comme si je n’étais pas considérée. Mais le plus dérangeant était qu’il n’y avait jamais d’explication ensuite. Je pense que c’était une autre époque. Quand j’en parle autour de moi, beaucoup d’amis me confient avoir vécu la même chose enfant, voire pire. Alors qu’aujourd’hui les parents sont beaucoup plus sensibilisés sur l’importance de communiquer avec leurs enfants.
Pour créer les monstres de ce court-métrage, j’ai fait appel à Mathieu Gasq de Tronatic Studio qui avait déjà fait les effets spéciaux de mon court-métrage « Le Petit Monstre ». Pour « Ada », nous avons obtenu une aide du CNC spécialement pour les effets spéciaux (aide CVS) qui nous a permis de mettre la barre beaucoup plus haute. Plusieurs semaines de recherches et de croquis ont été nécessaires pour créer le design des monstres.

Nous avons également fait des tests filmés sur le décor avec les comédiens en tenues de motion capture pour tester les combinaisons puis le rendu des monstres en 3D dans le décor réel. […] Sur le tournage, les comédiens qui jouaient les monstres (Pierre Rochefort et Fabien Houssaye) étaient en combinaison de motion capture, et ils avaient aussi une tige accrochée au dos avec une tête de monstre fixée dessus, imprimée en 3D par le studio. Cela nous permettait d’avoir la bonne hauteur pour cadrer les monstres et caler la lumière. Ensuite, nous faisions une passe à vide sans les comédiens et c’est sur cette passe à vide qu’ont été incrustés les monstres en post-production. Cela a fait gagner beaucoup de temps en animation au studio et nous a permis d’avoir des effets spéciaux plus réalistes.

Le sound design a également été primordial pour donner vie aux monstres. Tant que nous n’avions pas le sound design, le film ne fonctionnait pas. C’était la touche ultime qu’il fallait pour donner vie aux créatures et surtout pour qu’elles fassent peur. Le sound design a été réalisé par Benoit Déchaut et le mixage par Nassim El Mounabbih de Dinosaures Studio.

[…] Lorsque j’écrivais le scénario, j’imaginais les monstres comme des ours immenses et imposants avec une tête de loup. Dans « Ada », il ne s’agit pas de loup-garou, je voulais vraiment que les monstres soient plus cauchemardesques et gigantesques. En référence, j’avais les images des monstres du film « Attack The Block » avec cette créature et ses immenses dents ainsi que le monstre immense du « Voyage de Chihiro » ainsi que le loup Gmork de « L’histoire sans fin ». Pour animer les monstres, il fallait que leur morphologie et leur ossature soient cohérentes, c’est là-dessus que Tronatic Studio a énormément travaillé.

« L’idée de la déco était de créer une atmosphère étrange, sans pour autant qu’on puisse s’en rendre compte immédiatement »

De quelle manière avez-vous créé l’environnement dans lequel évolue la famille ? Dans la déco, la colorimétrie et les jeux d’ombre, il y a des airs de Guillermo Del Toro…

Les films de Guillermo Del Toro sont une grande source d’inspiration ! Notamment sa lumière et ses associations de couleurs. Nous avions d’ailleurs en référence une des images du film « Crimson Peak », dans laquelle l’héroïne avance dans un couloir, éclairée par la lumière orangée de son chandelier, avec une lumière bleue nuit en fond. Ada, elle, se déplace avec un doudou lumineux, qui éclaire son visage, avec la lumière bleue de la nuit derrière elle. Pour la déco, nous avons entièrement redécoré la maison de mes grands-parents à Montreuil, parce que nous n’avions pas trouvé de maison dans notre budget qui acceptait qu’on la re-décore entièrement. Plusieurs semaines ont été nécessaires pour tout retaper. L’idée de la déco était de créer une atmosphère étrange, oppressante, sans pour autant que l’on s’en rende compte immédiatement. Cela afin de plonger progressivement les spectateurs dans l’univers fantastique du film. Toutes les pièces ont donc été retravaillées dans cette direction. Il n’y a pas un accessoire qui ait été laissé au hasard. La cheffe déco, Alexia Merré, et toute son équipe ont fait un travail énorme pour donner vie à cette maison et qu’elle ait une atmosphère unique.

« Je suis vraiment tombée sur la perle rare avec Alizée »

Alizée Caugnies joue le rôle d’Ada. Comment l’avez-vous choisie ? Et, était-ce difficile de la guider sur le tournage par rapport aux monstres ?
C’est grâce à notre directeur de casting, Anton Lombart, que j’ai rencontré Alizée. Lors du casting, elle était d’une telle justesse et avait une telle sensibilité que j’ai tout de suite eu un coup de cœur. Et sur le tournage ça a été un bonheur de la diriger. En un claquement de doigt, elle devenait Ada. C’est une jeune comédienne très professionnelle, très assidue. Elle a commencé sa carrière d’actrice très jeune donc, elle était habituée aux tournages. Nous avions une coach enfant sur place, Violette Gitton, qui a été indispensable.

Notre ingénieur son, Lucas Goix, a trouvé une petit astuce, donner une oreillette à Alizée, pour qu’on puisse la guider pendant les prises. On pouvait lui dire où regarder et comment jouer à distance. Les comédiens qui jouaient les monstres étaient parfois là pour l’aider hors champ, mais quand ils n’étaient pas disponibles, nous utilisons des cartons découpés dans la forme des monstres, à échelle réelle, pour qu’Alizée regarde au bon endroit. Je suis vraiment tombée sur la perle rare avec Alizée, elle porte le film et le sublime par sa sensibilité naturelle.

« Ada » disponible sur OCSTV et MyCanal (pour les abonnés Mycanal qui ont souscrit à l’offre « Canal + Ciné Séries »). En diffusion le 5 mars sur OCS Pulp à 13h15.

Synopsis :
Ada, une petite fille de huit ans, est confrontée régulièrement aux tensions entre ses parents. Un soir, après une dispute particulièrement virulente, elle assiste à la transformation de ses parents en monstres. Ada va tout faire pour tenter de leur échapper.

Casting : Alizée Caugnies (Ada), Vanessa Fonte (mère d’Ada), Pierre Rochefort (Père d’Ada), Gabrielle Atger, Pierre Cachia, Loan Visioli, Fabien Houssaye…