Crédit image : Louis Lepron
En quelques années, il est devenu une figure essentielle du cinéma français, Alexis Manenti consolide sa filmographie avec intelligence. Rarement là où on l’attend, enchaînant des rôles ambivalents et complexes, le comédien dévoile au fil du temps une palette de jeu immense, et séduit aussi bien dans des productions dramatiques qu’historiques. Pour la sotie de son prochain film « Karmapolice » – où il incarne un personnage local trouble – l’acteur césarisé revient sur son parcours et se confie sur ses plus beaux rôles sur grand écran.
« Il y a un moment où jouer devient une nécessité »
Pour vous ça signifie quoi être acteur ? Quelle définition vous en donneriez ?
J’en donnerai une définition très simple : être acteur, c’est mentir tout en vérité.
Vous, il est né quand ce besoin de faire du cinéma, cette envie de jouer ?
La première fois que j’ai joué dans un court-métrage, c’était pour accompagner mon ami Romain Gavras sur une de ses productions. J’avais 16-17 ans. Il m’a embarqué avec lui et, dès que j’ai commencé, j’ai aimé ça. J’ai aimé le jeu, sortir de ma vie, chercher autre chose, échapper au réel. À l’école, enfant, je faisais un peu de théâtre pourtant, je ne cultivais pas cette envie d’être acteur. Je n’avais aucune ambition là-dedans. Si Romain ne m’avait pas appelé pour participer à son court-métrage, j’aurais peut-être eu une autre vie. Lui et moi, c’est une amitié de longue date. D’ailleurs, je l’avais déjà épaulé sur des scénarios de courts-métrages précédents. Mais je n’osais pas faire davantage, me montrer devant la caméra, j’étais en retrait et assez timide.
Vous êtes parvenu à vaincre cette timidité ?
Au départ, comme nous étions entre nous, entre amis, la timidité est plus facile à vaincre. Et nous ne nous rendons pas compte de ce que nous faisons jusqu’à ce que nous voyons les images. Je ne réalisais pas ce que je faisais. Néanmoins, le cinéma est un chemin pour vaincre sa timidité de manière ludique. […] Aujourd’hui, je le suis encore un peu mais ça n’a plus rien à voir. À l’époque, j’étais le type qui ne disait rien en soirée, qui était caché et, même lorsque nous faisions des projections avec Kourtrajmé, je ne montais pas sur scène. Je fais désormais des choses que je ne me sentais pas capable de faire, notamment des interviews comme nous faisons là, qui sont des moyens de parler de soi, de se livrer de manière détournée.
Si aujourd’hui vous êtes une figure centrale du cinéma français, les débuts ont été difficiles. Vous avez enchaîné beaucoup de petits rôles. En tant qu’artiste, comment vit-on ces moments-là ?
Il y a des gros moments de doute. Bizarrement, ce sont souvent dans ces instants que vient la force de continuer parce qu’on a envie. Lorsqu’on choisit ce métier, quelque part, c’est aussi lui qui nous choisit. Ce qui est dur, c’est d’avoir le temps de suivre sa passion. Quand j’ai démarré, je prenais des cours du soir et, en parallèle, je travaillais également en journée. Je cherchais souvent des jobs à mi-temps pour pouvoir tourner l’après-midi, mais il est rare d’avoir le temps de faire les deux. Alors, il faut abandonner le travail. Et faire uniquement de la recherche de rôles. Le plus dur, c’est matériellement. Toutefois, à force de travail, on finit par y arriver. […] Si ce métier ne m’avait pas plu, si ça n’avait été qu’un amusement, il est évident que je n’aurais pas persisté. Mais il y a un moment où jouer devient une nécessité. Et donc, on ne lâche rien.
Une autre rencontre a été déterminante dans votre parcours, celle avec Ladj Ly, avec qui vous jouerez et/ou écrirez « Les Misérables » et « Bâtiment 5 »…

Notre première rencontre a eu lieu sur le tournage de « Easy Pizza Riderz » de Romain Gavras. Il était comédien, jouait un flic de la BAC et moi un voyou. C’est drôle comme clin d’œil. Je me rappelle que lui, il ne voulait pas trop être acteur et souhaitait se tourner vers la réalisation. L’un et l’autre, nous nous retrouvions donc autour d’une passion mais nous ne nous fréquentions pas plus que ça. Notre amitié s’est bâtie petit à petit, au fil du temps.
[…] Dans mon coin, j’écrivais déjà des scénarios. J’avais même écrit un long-métrage avec un ami pour m’offrir des rôles et me créer mes propres opportunités. Je démarchais des réalisateurs.
De fait, je m’intéressais déjà à l’écriture scénaristique, j’avais même acheté des livres sur le sujet. Au début, Ladj m’avait appelé pour lui faire des retours sur le scénario. Je lui faisais tellement des retours qu’il m’a proposé de l’écrire avec lui. Nous avons écrit le court-métrage ensemble et, la production nous a ensuite fait confiance pour la développer en long-métrage. Ladj voulait écrire sur ce sujet parce qu’il avait filmé des émeutes suite au décès d’un des enfants de son quartier ainsi que des interventions de la police avec des bavures. Il y avait chez lui une volonté de faire un cinéma social et de parler de ces sujets-là. Cependant, au lieu de faire un film du point de vue des jeunes, il voulait comprendre la vie de ces policiers, comprendre cette profession, et ce qui peut amener à cette violence.
« Qu’on le veuille ou non, lorsqu’on participe à une œuvre artistique, on fait de la politique »
La fin du film a provoqué beaucoup d’émoi. A-t-elle toujours été voulue ainsi ?
Il y avait plusieurs fins. Ladj, les producteurs et les monteurs ont beaucoup discuté et, ils se sont aperçus qu’une fin ouverte était plus forte que ce qui avait été écrit, à savoir une fin plus pessimiste. J’ai trouvé ça puissant, juste.
Vous avez beaucoup tourné dans des films dits sociaux, qui traitaient de l’actualité telles que les violences policières, la fragilité des banlieues ou les problèmes de logement. Vous sentez-vous un devoir de responsabilité en tant qu’acteur ?
Nous sommes là pour révéler certaines choses et révéler des non-dits de la société ou les évoquer d’une autre manière. Toutefois, je ne me sens pas une responsabilité particulière car je ne me dis pas que je dois faire des films sociaux à tout prix, ce n’est pas un désir. En tous cas, le cinéma est politique, l’art est politique. Qu’on le veuille ou non, lorsqu’on participe à une œuvre artistique, on fait de la politique.
Certains de vos derniers rôles, comme dans « Les Misérables » ou « Athéna », vous ont mis dans une posture de violence. Est-ce que c’est difficile de s’en extirper, entre deux journées de tournage et à la fin du tournage ?
Je suis, enfin je l’espère, une personne sympa et calme. Je n’ai pas de souci à m’extirper de ça. C’est davantage l’environnement auquel nous sommes confrontés qui est difficile et qui nous imprègne. Quand nous tournions « Les Misérables » dans le quartier Montfermeil ou à Clichy-sous-bois, pendant un mois, on se rend compte que l’environnement est violent parce qu’il y a beaucoup de misère, beaucoup de folies. Le désespoir rend fou. Et nous ne sommes pas étanches à ça. Après tout, nous sommes des êtres humains. Voir tout ça nous touche, nous émeut. Ce n’est pas le rôle mais plutôt l’endroit. Sur « Dalva », nous tournions dans des foyers, où il y avait encore des photos d’ adolescents, des chambres, etc… et je trouvais ça dures. Ce sont des lieux de souffrance. Mais que ce soit pour construire un personnage violent ou empathique, l’environnement nous nourrit.
Vous qui, vous le disiez, avez l’air d’une personne plutôt calme et réservée, où êtes-vous allé chercher cette violence ?

J’essaie de comprendre d’où vient cette violence et c’est ce cheminement que je fais dans ma tête pour déchiffrer mon personnage et sa brutalité qui m’aide. C’est plus facile d’être violent que n’être qu’amour. J’ai l’impression. On ne pose jamais la question aux artistes, comment faites-vous pour n’être qu’amour ? Où allez-vous chercher tout cet amour ? […] Dans « Bâtiment 5 », la violence de mon personnage se fait progressivement. Avec Ladj, nous aimons les personnages complexes. Parfois, lorsque nous sommes dans une posture immorale, injuste, nous n’en sommes pas toujours conscients. Et c’est cette complexité là qui est intéressante à nuancer, à trouver dans le jeu.
Souvent, c’est difficile moralement ou psychologiquement d’incarner ces personnages de « méchant ». Même si je crois qu’il y a des choses encore plus durs à incarner tels que des tueurs ou des violeurs. Aussi parce que dans le regard des gens, il n’y a pas de différences entre le personnage et l’acteur. Certains ne différencient pas. Je sens parfois une confusion. C’est surprenant.
Avec « Le Ravissement », vous vous essayez à un autre type d’exercice puisque vous êtes aussi le narrateur de l’histoire. Est-ce que faire de la voix-off a été un exercice difficile ?

Oui, ce n’est pas évident. Et, en même temps, c’était très agréable. Nous avons fait beaucoup de prises parce que j’ai l’impression que la réalisatrice cherchait quelque chose avec cette voix-off. En lisant le scénario, j’ai douté, je me demandais si cela apportait quelque chose, si nous n’étions pas en train de surligner un propos qu’on a déjà exprimé dans le film… Mais ce fut une expérience enrichissante. Je lui envoyais par Iphone des essais vocaux. Nous avons ensuite enregistré dans un studio de doublage. J’ai la sensation qu’au final, nous avons réussi à trouver une intensité, une mélancolie. Et elle était excellente dans sa direction d’acteur, sur la façon dont je devais appuyer certains mots avec plus ou moins de force, les temps, la rapidité ou pas, sur ma respiration…
Comme le personnage refait le film de cette histoire, je tenais à ce qu’on enregistre les dialogues en voix narrative à la fin du tournage. […] J’aimerais beaucoup, par ailleurs, faire du doublage.
C’est un rôle très tendre que vous avez ici. De quelle manière avez-vous construit cette relation très belle et très dure en même temps avec Hafsia Herzi ?
Le scénario était bien écrit. Puis, il y a parfois des rencontres entre des personnages, des caractères, où tous les deux nous avions compris les enjeux de chacun de nos rôles. Entre nous, ça s’est bien connecté. J’avais une grande admiration pour son travail. Elle travaille beaucoup, c’est une femme pleine d’humilité et, il y a dans son jeu une intensité folle, une vérité, une pudeur. Ce sont des personnages assez proches de nos caractères respectifs. C’est un des plus beaux films que j’ai fait.
Dans « Karmapolice », vous avez une démarche dans laquelle on vous voit peu. Aussi parce que vous avez une béquille. De quelle façon vous travaillez la démarche et la posture de chacun de vos rôles ?
J’essaie toujours de réfléchir en amont à cela. Il y a une certaine impulsivité dans nos corps, la façon dont on marche raconte beaucoup de choses sur nous-mêmes. Il m’arrive d’observer les gens marcher dans la rue et on voit tout de suite la manière dont leurs pas sont lents ou non, l’inclinaison de leur tête, comment leur dos est voûté ou pas. Ça en dit long sur la manière dont ils affrontent la vie. Ce personnage de « Poulet » est un boiteux. Pour tricher un peu, j’ai demandé au réalisateur si je pouvais mettre une prothèse qui me tenait la jambe droite. Il y a une sorte d’inconfort et ça m’a aidé. […] L’autre fait qui m’a aidé, c’est que le personnage de « Poulet » est inspiré d’une vraie personne. Le réalisateur Julien Paolini m’a raconté plein d’histoires de lui. Savoir qu’il existe m’a permis de mieux m’approprier mon rôle et de pouvoir poser des questions à Julien si besoin.
Le film a une ambiance particulière, entre le drame social et le polar noir. Comment vous êtes-vous approprié cette atmosphère pour constituer votre personnage ?
Nous avons tourné quasiment dans des conditions de cinéma de guérilla (désigne des films produits sans ou avec très peu d’argent par des équipes très petites) et le quartier où nous avons filmé faisait déjà très polar. C’était l’hiver, il y a plein de types louches, un environnement foisonnant des quartiers populaires avec plein de légendes, d’histoires. On sent qu’il y a plein de secrets dans ces rues. Tout était propice pour m’aider à composer ce personnage de « Poulet ».
« On me propose des rôles de plus en plus différents »
Dans une interview, vous avez déclaré : « Être acteur, c’est aussi se laisser aller et maltraiter son corps, parfois ». Qu’est-ce que vous entendiez par là ?
Parfois, il faut se faire violence car le jeu passe par le corps. Tous les jours, mettre cette prothèse, la porter, les engourdissements, devoir se changer à même la rue car nous n’avions pas beaucoup d’argent, nous donnons beaucoup de nous-mêmes. Dans ma carrière, j’ai eu des blessures. Déjà à l’époque de Kourtrajmé, nous n’y allions pas de mains mortes. Nous faisions nous-mêmes nos cascades.

Vous avez incarné aussi quelques personnages historiques. C’est le cas dans « L’Affaire Vinca Curie ». De quelle manière se prépare-t-on à jouer des personnages qui ont réellement existé ?
Je m’informe en amont et, sur ce rôle, je voulais inventer un personnage. Pour « L’Affaire Vinca Curie », par exemple, nous avons travaillé avec le réalisateur, Dragan Bjelogrlic sur le personnage et ce qu’il allait apporter au récit et à quel moment il devait se révéler ou non. Là, on peut se sentir une responsabilité. Nous n’avons pas trop trahi la personne qui a existé. Je crois qu’un peu de soi surgit toujours dans nos rôles. Le pire serait justement de s’éloigner de soi.
Qu’est-ce qui vous fait dire « oui » à un personnage ?
C’est instinctif. Mais je pense au film en premier, ce qu’il raconte. Je ne pense pas forcément au personnage que je vais jouer, sinon on devient juste égoïste et on accepte simplement pour aller faire une performance d’acteur. Ce qui prime c’est l’univers, l’envie du réalisateur, est-ce qu’il nous emmène quelque part, est-ce qu’il va nous surprendre nous et le public. […] Il est vrai que j’ai davantage de propositions qu’avant. Surtout, on me propose des rôles de plus en plus différents. Après « Les Misérables », on m’a longtemps proposé que des rôles de ce type. Désormais, on me fait confiance pour autre chose et c’est toujours flatteur. Ce n’est jamais facile de sortir d’un personnage ou d’un genre. On enferme souvent les acteurs dans des cases. Maintenant, je ne sais pas si j’accepterais de rejouer un flic comme celui des Misérables, ça dépendrait de l’histoire. Honnêtement, je préfère aller vers des choses qui me surprennent. C’est un profond désir que j’ai.
« Karmapolice », le 17 juillet au cinéma.
Synopsis :
Angelo, flic idéaliste, veut changer de métier. Il se jette corps et âme dans les histoires de son quartier afin de rééquilibrer son karma. L’histoire d’une amitié et d’une emprise dans le Paris de Château Rouge ; une ode aux invisibles, à la contrebande et aux poètes de la rue ; une équipée humaniste, plongée électrique dans le sillon du film noir.
Casting : Alexis Manenti, Syrus Shahidi, Karidja Touré, Foëd Amara, Hortense Ardalan, Steve Tientcheu, Sabrina Ouazani…
