[SŒURS JUMELLES 2024] : DISCUSSION MUSICALE AVEC L’ACTRICE SANDRINE BONNAIRE : « Nous avons besoin de la culture pour contribuer à mettre en lumière les dysfonctionnements de notre société »

Présente au Festival Sœurs Jumelles pour animer deux rencontres, l’actrice Sandrine Bonnaire s’est confiée sur son rapport avec la musique, ses rencontres musicales dont celle avec le chanteur Jacques Higelin, artiste à qui elle avait consacré un documentaire en 2014.

En quoi la musique est-elle importante dans votre vie ?
Je vis avec un musicien. Je suis bercée par sa musique, ses compositions, je peux donc dire qu’elle est mon quotidien. Enfant, j’écoutais beaucoup de musique. J’étais très amie avec une famille, nos voisins, laquelle écoutait aussi beaucoup de musique. Je rêvais de devenir chanteuse ou danseuse. Avec une de mes sœurs, nous faisions des chorégraphies. La comédie est arrivée par hasard. Je pense que je n’aurais jamais pu être chanteuse parce que je n’ai pas suivi de cours et que ma famille n’était pas connectée avec le monde artistique. C’est en accompagnant ma sœur à un casting que j’ai été choisie. Un pur concours de circonstance.

Lorsque vous devez créer un personnage, faites-vous des playlists de chansons ?
Non, jamais. Néanmoins, lorsque j’écris un film, je me compose des listes. Je peux même écouter un morceau en boucle pendant très longtemps. Ça peut m’inspirer une scène et j’essaie alors de l’imaginer, j’imagine la façon dont je pourrais l’écrire, la construire, la mettre en scène. Pour mon film « J’enrage de son absence », par exemple, j’écoutais Arvo Pärt et Henryk Gorecki, qui sont des compositeurs contemporains mais classiques. Pour le documentaire sur Jacques Higelin c’était plutôt lui que j’écoutais mais, là aussi, il pouvait m’arriver d’écouter un seul de leurs morceaux en boucle.

« Chaque réalisateur avec qui j’ai tourné avait un rapport différent avec la musique »

Qu’est ce qui fait une bonne musique de film, selon vous ?

C’est comme un costume. Il ne faut pas que ça se voit, ni que ça s’entende trop, que ça envahisse l’image. La musique doit accompagner l’image mais jamais surligner les émotions. Si elle surligne l’émotion, c’est qu’il y a, pour moi, quelque chose de faux. Faux dans la mise en scène ou par rapport au morceau choisi. La musique est presque un personnage de plus, il doit s’intégrer naturellement à la narration du film.
[…] Chaque réalisateur avec qui j’ai tourné avait un rapport différent avec la musique. Claude Lelouch est très musical, il y a beaucoup de musiques dans ses films. Et il est assez passionné par le Jazz. Tandis que chez Maurice Pialat, il y en avait peu. Disons qu’il y avait une austérité que n’avait pas Claude Lelouch.

Sandrine Bonnaire et Maurice Pialat sur le tournage d’« À nos amours ». 
Photo : William Karel

Mais il y a des films qui ne nécessite pas énormément de musiques. Ça dépend de ce qu’on raconte, du style de mise en scène. Si Maurice Pialat avait mis trop de musiques dans ses longs-métrages, ça n’aurait pas fonctionné. Le silence peut être également une forme de musique.

Qu’est-ce qu’on apprend au côté de ces grands metteurs en scène ?
Je ne sais pas. C’est la même chose lorsqu’on me demande la façon dont je joue. Je n’ai pas de mots. C’est de l’ordre de la sensation, de l’échange. Je ne parviens pas à décrire ce que je ressens, je suis davantage dans les moments de partage, de vie. Ce que je sais, c’est qu’il y a une pensée de base et des gens qui n’aiment pas ce terme de « donner des messages » mais l’art et le cinéma servent à ça, à sensibiliser les gens, éveiller les consciences. Nous avons besoin de la culture pour contribuer à mettre en lumière les dysfonctionnements de notre société. Ces messages passent alors par l’art pour nous aider mieux cerner les choses. C’est ça que je retiens des gens avec qui j’ai travaillé. Je les ai choisi parce que ce sont des personnes qui avaient des choses à dire.

Vous présentez deux films au Festival Soeurs Jumelles, dont votre premier film « J’enrage de son absence » (2012). C’est André Dziezuk qui avait composé la bande-original. Parlez-nous de votre rencontre avec lui…
Comme le film était une co-production avec le Luxembourg, ce n’est pas un compositeur que j’ai complètement choisi. Il y avait des raisons de production. Néanmoins, je me suis parfaitement entendue avec lui et il a réalisé une très belle bande-originale. Les références que je lui avait données était donc Arvo Pärt et Henryk Gorecki. S’il y a des musiques d’eux dans mon film, certaines étaient trop chères en droits. J’ai donc demandé à André d’aller dans cette veine musicale. Et notamment le générique de fin, qui n’a rien à avoir avec les deux compositeurs, dont la mélodie est sublime. C’est une personne habituée au classique, au philharmonique et c’était parfait parce que je souhaitais beaucoup de cordes.

« Jacques Higelin s’engageait à travers la musique »

Vous présentez également le documentaire sur le chanteur Jacques Higelin (2014). Une rencontre importante dans votre vie ?

Oui, je l’écoutais quand j’étais enfant. C’était un chanteur qui, dans les années 80, avait explosé. Il a ensuite poursuivi sa carrière avait succès. C’est toujours touchant de rencontrer sur son chemin une personne que l’on a écoutée très jeune, dans sa banlieue parisienne où rien ne me prédestinait à rencontrer ce type de gens. Non seulement j’ai eu la grande chance de chanter à ses côtés sur son avant-dernier album mais, de surcroît, j’ai réalisé un documentaire sur lui. Pour moi, ce fut un rêve. Je ne sais pas de qui vous êtes fan mais imaginez que l’on vous dise que vous allez rencontrer cette personne, c’est magique.
[…] Ma première rencontre avec Jacques a eu lieu au Festival de Cabourg, toutefois je ne peux pas dire que nous nous soyons vraiment rencontrés.

Créateur : Thierry Le Fouille / VISUAL Press

Néanmoins, c’est la première fois que je l’ai vu. La seconde fut dans un train. Il m’a abordée en me demandant si je chantais, il cherchait une actrice pour chanter avec lui. Je lui ai répondu que je ne chantais pas bien. Pour lui, ce n’était pas grave. Il m’a dit cette phrase dont je me souviendrais toujours : « l’important c’est de savoir ce qu’on a à dire». Il désirait que ce soit moi et j’ai accepté. Parmi les textes proposés, j’ai choisi deux chansons que nous avons combiné en une seule. J’ai fait le montage du texte et c’est devenu ce morceau qui s’appelle « Duo ».

C’était une personne humaine, profondément altruiste. Comment vivrait-il les moments que nous vivons en ce moment ?
Il serait dépité. Mais il écrirait et chanterait sur ça. C’était de cette manière qu’il se battait, qu’il s’engageait, par le biais de la musique. Il a souvent défendu des prises de consciences politiques.

Interview réalisée pendant le Festival Sœurs Jumelles.