2023 aura été marquée par la sortie du film fantastique « Le Règne Animal » de Thomas Cailley, consacré par 5 prix au César. Présent au Festival Sœurs Jumelles pour une rencontre artistique autour de sa carrière aux côtés de deux de ses compositeurs, Benoît Rault et Lionel Flairs, le cinéaste s’est confié à mon micro sur quelques aspects de sa filmographie, thèmes, questionnements et réalisation, mais aussi sur sa vision du monde.
« Avec ce tournage, j’ai appris à beaucoup dessiner »
En se replongeant dans votre filmographie, il y a plusieurs points communs. Sur vos deux premiers films, c’est la nature, la forêt. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces lieux ?
Ce sont des lieux dont on vit de plus en plus coupé, alors que nous constatons qu’ils nous manquent régulièrement. Je crois que ce sont aussi des lieux qui ont structuré mon imaginaire d’enfant parce que je suis né dans le Puy-de Dôme dans une zone très rurale et, lorsque j’ai démangé dans le Sud-Ouest à l’âge de 10 ans, le premier souvenir que j’ai c’est la découverte de la Forêt des Landes de Gascogne. Ça a sûrement compté dans mes envies de réalisateur. Puis, que ce soit « Les Combattants » ou « Le Règne Animal », ce sont des films d’initiation et d’aventure et, par conséquent, la forêt est un décor qui s’y prête parfaitement. Elle est souvent synonyme de mystère et ouvre des portes vers des mondes inconnus. […] Parmi les références que j’ai pu avoir, je pense à « La balade sauvage » de Terrence Malick avec ces magnifiques espaces sauvages ou « Les 7 Samouraïs » d’Akira Kurosawa, très important pour moi, dans lequel la nature, la topographie des lieux, et le climat (la pluie, le vent) contribuent toujours à la narration. Nous manquons en France d’un cinéma connecté à la Nature. Peu de films mettent en avant le rapport, la connexion entre l’Homme et la Nature, entre l’Homme et son territoire. Il y a une tradition d’un cinéma urbain.
D’un point de vue cinématographique et purement technique, filmer en forêt est-ce plus complexe, notamment pour les déplacements et les rapports d’échelle ?

C’est plus complexe pour différentes raisons. La première, c’est que nous ne pouvons nous protéger de rien. C’est-à-dire que nous ne pouvons pas nous protéger de la tombée du jour en ajoutant des projecteurs, nous ne pouvons pas nous protéger de la pluie, des moustiques, de la chaleur ou, comme ce fut le cas sur le tournage du Règne Animal, des incendies. Nous avons perdu des décors importants dans les gigas feux de 2022. Il y a quelque chose de réel où nous filmons un décor vivant, un décor dans un état préoccupant au fil des années. Nous filmons une nature déréglée, un climat ou des lumières déréglés. Dans le film, vous pouvez d’ailleurs observer – dans certaines séquences – une lumière assez étrange qui vient du fait que le soleil était filtré par des nuages de cendres.
Le respect des zones dans lesquelles nous tournons, qui étaient des zones sauvages, protégées, implique des contraintes encore différentes. Nous devions tracer un chemin au cœur de la forêt, précis, et tout le monde devait se suivre à la queue leu leu. L’organisation des journées était donc contraignante pour respecter l’endroit. Enfin, la question de la mise en scène. La forêt est verticale et le cadre cinéma est horizontal. Comment fait-on entrer du vertical dans de l’horizontal ? Ce n’est pas simple. De même que la profondeur de champ en forêt était une difficulté, car elle a tendance à disparaître très vite, dès qu’il y a du relief ou un peu de végétation. C’est un apprentissage. Avec ce tournage, j’ai appris à beaucoup dessiner. Venir sur les lieux pour comprendre comment capter certaine profondeur, figures géométriques qui ont tendance aussi à s’effacer dans un décor vivant et obstrué.
Vous aimeriez tourner un court-métrage expérimental en vertical ?
J’aime l’idée de l’horizontalité. Et j’aime l’horizon, qui est un thème récurent au cœur de mes films. C’est le générique de ma série (« Ad Vitam »), c’est le dernier plan de mon court-métrage (« Paris Shanghaï »), c’est ce que regarde les personnages à la fin du film « Les Combattants » et, «Le Règne Animal », je l’envisageais aussi de cette manière. Une humanité qui essaie de repousser l’horizon un peu plus loin. Je suis attaché à l’horizontalité.
« Le film avait cette volonté de fabriquer un univers cohérent, crédible, au sein duquel le spectateur pouvait se projeter »
De quelle manière on retranscrit toute l’intensité, toute la beauté d’une forêt comme celle-ci ?
La beauté de la forêt n’est pas difficile à retranscrire, elle est là. Certes, elle est plus présente à certains moments qu’à d’autres, parce qu’il y a des moments qui sont plus flatteurs (horaire). C’est une question à laquelle répondrait mieux un chef opérateur. Néanmoins, la question que nous nous sommes posés ici c’était la façon de donner un traitement homogène et organique à des éléments à l’image qui ne le sont pas. Ici, nous avions une forêt primaire qui a 1000 ans d’existence par dessus lesquels nous mettons alors des acteurs contemporains prolongés avec des prothèses ou du maquillage, par dessus lequel nous devons ajouter des VFX, tout ça fait qu’il y a une temporalité et des couches d’images qui sont différentes. De là, comment parvient-on à fondre tous ça là-dedans, comment trouve-t-on la bonne granulosité de l’image, les bonnes températures de couleurs ? Le film avait cette volonté de fabriquer un univers cohérent, crédible, au sein duquel le spectateur pouvait se projeter.
Dès le départ du projet, quelles ont été les ambitions artistiques concernant le rapport au corps et aux mutations que certains êtres humains subissent ?

C’était de suivre l’idée qu’on avait dès le scénario à savoir, faire en sorte que cette mutation ne soit pas magique. Nous sommes dans du cinéma fantastique, mais la mutation doit nous paraître crédible, réaliste, presque viable scientifiquement. Ce fut difficile car la plupart des films qui traitent de la mutation entre homme et animal, partent directement dans le monstre ou le super-héros. De fait, nous sommes capables d’accepter tout et n’importe quoi : qu’un être humain puisse voler alors que son poids ne le permet pas, par exemple. Nous nous affranchissons d’un tas de contraintes par contrat avec le spectateur. Nous ne pouvions pas nous permettre ça avec ce film. Nous avons eu une sensibilité aux détails. C’est une des raisons, je pense, pour laquelle le film recourt aux gros plans pour questionner : qu’est-ce que la peau ? Comment le corps se transforme avec les détails ? Nous avons été soucieux de ça. L’approche vient de là.
En tant que réalisateur et scénariste sur « Le Règne Animal », « Ad Vitam » et « Trepallium », vous dépeignez des futurs potentiels. Si vous les imaginez pour le cinéma, l’homme lui, comment perçoit-il l’avenir ?
Je suis partagé. Comme beaucoup, je garde une foi en l’Humanité, en notre capacité à construire des lendemains meilleurs, dans tout ce que l’Homme a de particulier et d’intéressant sur l’innovation, la capacité à se connecter les uns aux autres, à être dans l’empathie. Et, en même temps, je suis forcé de constater qu’il y a certaine pente difficile à renverser. Ce qu’on fait à notre planète, à nos semblables, la montée des extrêmes, tout ça m’inquiète. Je suis vigilant. Sur le fond, je reste toutefois optimiste. J’ai l’impression que nous allons nous en sortir. Nous avons la curieuse tendance à devoir toucher le fond pour rebondir.
La leçon à tirer du Règne Animal, c’est de prendre soin de la Nature, être plus attentif à elle et à ses besoins. Comme avec « Avatar », pensez-vous que la prochaine grande religion de l’Humanité pourrait être la Nature ?
Peut-être que la diversité pourrait être une religion intéressante. La diversité dans tout ce qu’elle englobe, dont le vivre ensemble, et ainsi imaginer un lendemain plus apaisé, plus en harmonie avec ce qui nous entoure y compris avec ce qui n’est pas humain. Qu’on ne s’envisage plus comme une espèce dominante, exploitante, destructrice mais comme faisant partie d’un tout. Je pense que ça serait une belle avancée. Cela étant dit, je ne sais pas si ça doit passer par une religion.
« Andrea Lazlo de Simone joue de la musique comme il respire »
Nous sommes au Festival Sœurs Jumelles, Festival de l’Image et de la Musique. C’est l’italien Andrea Lazlo de Simone qui a composé la B.O de votre film. Qu’est-ce qui vous a touché chez cet artiste, au point de collaborer ensemble ?
Il avait sorti un EP de 4 titres qui s’appelle « Immensità », qui est sûrement un des plus beaux albums sorti en 2019. Je l’ai écouté en boucle en écrivant le film. C’est un peu devenu la bande-originale du scénario. C’était donc assez logique de faire appel à lui pour la musique du Règne Animal. Ensuite, nous avons procédé de façon classique. Nous avons commencé à tourner et, au milieu du tournage, nous avions déjà quelques scènes montées que nous lui avons envoyées. Les images l’ont inspiré, il a tout de suite proposé énormément et des choses dans un registre très mélodique, très lyrique, épique même. Ce sont les tonalités que je recherchais avec un rendu organique, analogique. Andrea joue de la musique comme il respire. Donc, il y a quelque chose de l’ordre du sensible, du charnel dans sa musique. L’histoire du Règne Animal, le sujet, ce sont des personnages qui se connectent à un monde inconnu, à un monde plus vaste. Il faut arriver à raconter cette amplification sensorielle et la musique d’Andrea a ce pouvoir.
Interview réalisée au Festival Sœurs Jumelles.
