[CRITIQUE] – FORTUNE DE FRANCE : UNE SÉRIE HISTORIQUE IMMERSIVE ET PERCUTANTE

Adaptée du roman éponyme de Robert Merle, « Fortune de France » retrace la vie de la famille de Siorac durant la période des guerres de Religions de la seconde moitié du XVIème siècle. Dans un monde intolérant et hostile, les Siorac devront se battre pour survivre sans trahir leurs convictions humanistes. Une fresque religieuse et romanesque tragique, violente et intense.

Vivre sa religion en paix

1557. Les guerres de Religions menacent la France. Sous la pression du Vatican, aidé par le Roi de France, les Huguenots (protestants) sont traqués dans tout le royaume. En rejetant l’autorité du Pape, ne croyant ni aux Saints et ne vouant aucun culte à la Vierge Marie, les protestants s’attirent en effet les foudres de l’autorité chrétienne et sont obligés de se cacher, de cacher leur foi et leur croyance. Ainsi vit la Famille de Siorac, famille noble du Périgord. Au cœur du château Mespech, où résident le futur baron Jean de Siorac, sa femme Isabelle de Caumont, son frère Jean de Sauveterre (Nicolas Duvauchelle), ses enfants et ses servantes, « Fortune de France » dépeint, sur près d’une quinzaine d’années, la façon dont les Siorac vont cohabiter entre désillusions, crainte d’être découverts, rébellions, et les espoirs d’un jour nouveau. Car au sein cette « cour », tous ne sont pas protestants, à commencer par Isabelle de Caumont (Lucie Debay). Et les conflits intérieurs seront rythmés par les nombreuses prises de position des uns et des autres, tandis que leur voisin, Bertrand de Fontenac (Grégory Fitoussi), n’attend qu’une seule chose : s’approprier le domaine de Siorac.

Pour mener ce projet aussi dantesque que représente « Fortune de France » et sans trahir l’essence de l’œuvre originale, le choix s’est porté sur le réalisateur franco-américain Christopher Thompson. Le cinéaste, qui a récemment fait sensation avec la série « Bardot », signe ici une série à la hauteur des enjeux scénaristiques du roman. Dans une mise en scène presque en huis-clos – la majeure partie des scènes sont tournées au cœur du domaine des Siorac -, Christopher Thompson parvient à faire ressentir l’amplitude des guerres de Religions en France et la traque des Huguenots, dans un espace pourtant restreint.

Cette prouesse est possible grâce à deux choix : le concertum des affrontements religieux au sein même de la cour de Siorac et au découpage du récit sur presque deux décennies, poussant les Huguenots à se terrer ou à se dévoiler au grès des changements politiques. C’est dans ce climat de suspicion et de doute constant que l’histoire prend sens, que ce huis-clos devient vivant et véritablement vif. Une intensité dans la narration, où l’on saisit parfaitement la peur de vivre reclus sous un régime dogmatique, entre les perquisitions et les interrogatoires, l’effroi de la surveillance oppressante des milices au service du Roi, la complexité entre les responsabilités envers son pays (se battre pour lui, pour le Roi) alors que, dans le même temps, il persécute. Et on y voit clairement les méthodes de Rome pour réprimer tout ordre qui ne correspondrait pas à leur vision. Tout cela est évoqué à l’image sans vergogne, dans une brutalité physique et verbale poignante, où le fanatisme religieux s’extasie de cette violence car persuadé d’être dans le « bon camp ». Et puis, il y a les autres frasques de l’Histoire qui viennent pimenter la série, comme une période de Peste, et rabattre les cartes des alliances.

Dans ces mouvements tempétueux, Jean de Siorac et son frère Jean de Sauveterre devront maintenir le cap pour ne pas éveiller les soupçons et tenter de convertir les gens de leur cour. Ironiquement et comme leurs bourreaux, ils seront intransigeants avec les autres mais également avec eux-mêmes. Et lorsque Catherine de Médicis accédera au pouvoir, sa clémence envers les Huguenots va permettre à Jean de Siorac de vivre sa foi au grand jour. Sa femme, Isabelle de Caumont sera la première à en faire les frais. Des conversions de force lesquelles impacteront la vie de chacun (servantes, amis.es, enfants…) dans des temps troublés.

Parce que « Fortune de France » évoque en parallèle une histoire d’amour (Jean de Siorac / Isabelle de Caumont) contrariée par des croyances qui s’opposent et le passage des enfants à l’âge adulte d’une génération qui doit apprendre à garder son humanité dans un monde polarisé et cruel.

D’ailleurs, les femmes ont une part importante dans ce récit modernisé. Leur place dans la série est revue par le prisme des questions qui traversent et secouent la société contemporaine à savoir le rejet de l’autre, le rejet de la différence, la liberté de culte. C’est là que « Fortune de France » diverge du roman et se permet quelques libertés scénaristiques. Pour la bonne cause puisque ces chemins ouvrent la voie à davantage d’enjeux dramatiques qui pousseront parfois les héros de cette fiction à remettre en question leur façon d’agir.

Conclusion

Si on reprochera à la série son manque de grandeur et une dimension épique, un volume trop verbeux, ainsi qu’une théâtralité déroutante dans les dialogues, « Fortune de France » n’en reste pas moins une représentation télévisuelle audacieuse et intéressante d’une partie de l’Histoire de France. À travers un récit intelligent, où le manichéisme est proscrit, et des personnages attachants bien que parfois froids et distants à l’instar de Jean de Siorac, la série nous plonge dans l’horreur des guerres de religions, où la foi dépasse souvent la raison.

Mon interview avec Lucie Debay, Nicolas Duvauchelle et Guillaume Gouix est à retrouver ici.

« Fortune de France », dès le 16 septembre sur France 2.

Casting : Nicolas Duvauchelle, Lucie Debay, Guillaume Gouix, Grégory Fitoussi, Blandine Bellavoir, Antoine Gouy, Simon Zampieri, Lou Lampros, Lucy Loste Berset, Angelina Woreth, Marcel Thompson, Oscar Pauleau, Aurore Broutin, Isabelle de Hertogh…

3 commentaires sur “[CRITIQUE] – FORTUNE DE FRANCE : UNE SÉRIE HISTORIQUE IMMERSIVE ET PERCUTANTE

  1. J’ai regardé fortune de france sur France tv. J’avais lu l’œuvre de Robert merle dès sa parution il y a très longtemps. Et c’est peut être là l’erreur. Ça n’est pas possible de retrouver le même enthousiasme. Par contre si vous découvrez l’histoire en regardant la série vous ne serez pas déçu ni par l’interprétation ni par les décors.

    1. Dommage que la série ne soit pas fidèle : que devient miroul le serviteur fidèle qui a un rôle important tout au long de la saga, ne parlons pas du fils aîné qui qui est disgracieux cela est sorti du chapeau

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