En compétition au Festival de la Fiction de La Rochelle, la série « Enjoy ! » a reçu le Prix du Meilleur Scénario. Son lauréat, Benoît Marchisio, est revenu sur la façon dont il a conçu sa mini-série, adaptée de son roman « Tous Complices ! ».
Synopsis :
Abel est livreur pour Enjoy ! une application de livraison de repas à domicile – un job provisoire en attendant de décrocher le stage de ses rêves. Yass est stagiaire au sein d’une chaine d’info en continu, à la ligne éditoriale réactionnaire. Igor est un jeune avocat ambitieux qui rêve de défendre de grandes causes. Leurs destinées vont se percuter dans un monde régi par la vitesse et l’efficacité, bien loin de leur idéal de justice sociale.
La série « Enjoy ! » est une adaptation de votre roman « Tous complices ! ». Comment est venue l’envie de l’adapter ?
Mon roman avait été présenté par ma maison d’édition « Les Arènes» au cours d’une séance de pitch en présence de nombreuses maisons de production, quelque chose qui se fait de plus en plus. Deux producteurs de « Le Collectif 64 », Marc Dujardin et Axelle Rivière, étaient présents. Ils sont entrés en contact avec moi, après avoir lu les épreuves du livre. Je me suis super bien entendu avec eux, nous avions une vision assez similaire et nous avons commencé à travailler ensemble en vue de développer une série. Katell Guillou s’est rapidement greffée au projet.
Qu’est-ce que Katell a apporté au scénario ?
Katell a apporté un regard extérieur, neuf et très juste sur le livre, son potentiel mais aussi ses limites, et ensemble, nous avons travaillé à l’adaptation dans une ambiance particulièrement joyeuse et studieuse. Nous échangions des idées, des envies, nous alertions sur les risques, étudiions les opportunités, discutions quels personnages étoffer, quels autres réduire… Elle est aussi une ancienne élève de la Femis, donc possède plus de méthode que moi, notamment sur la structure d’un script, l’attention en détail, quand je suis un peu plus chien fou. Mais je pense que cette complémentarité a au final beaucoup apporté au projet !
Aussi, nous avons vraiment veillé à nous répartir la tâche équitablement. Par exemple, quand nous avions un séquencier de 40 scènes, j’en écrivais vingt, et elle en écrivait vingt. Puis, on s’échangeait nos travaux et les modifiait ensemble. Et ce jusqu’aux dialogués finaux. Notre collaboration fut absolument idyllique.
« Katell et moi détestons le misérabilisme, ainsi, il fallait toujours veiller à ne pas basculer dans le dolorisme ou la leçon de choses »
Dans la série, nous suivons 3 protagonistes : un livreur étudiant en master, une jeune journaliste dans une rédaction d’extrême-droite et un jeune avocat idéaliste. Tous sont confrontés à un monde violent, qui remet en cause leurs valeurs humanistes…

Nous voulions faire une série sur des jeunes gens de 22-25 ans, qui entrent dans la vie active, encore plein d’illusions et d’envies, mais qui vont être confrontés à la réalité. À l’image d’Abel, par exemple, étudiant brillant, qui a du mal à joindre les deux bouts, et se demande sans cesse s’il doit continuer à livrer ou se consacrer pleinement à ses études. Malheureusement, nécessité faisant loi, il poursuit les livraisons. La journaliste, Yass, tente de faire son travail correctement. Cependant, on lui met des bâtons dans les roues. Et derrière, il y a ce Graal du CDI car sans CDI, vous êtes limité. De fait, il y a plein de choses comme ça qui sautent aux yeux de nos personnages une fois qu’ils essaient d’imposer leur vision à la vision globale, structurante. C’était un thème qui nous tenait à cœur et que nous voulions mettre en avant dans la série.
Ensuite, nous voulions traiter le thème de la vitesse, qui revient beaucoup dans la série. Abel doit aller de plus en plus vite pour livrer ses repas, Yass doit courir après les réseaux sociaux pour essayer de garder son poste et empêcher, par la suite, Paul de faire n’importe quoi et, Igor, s’aperçoit que c’est extrêmement difficile de faire son travail dans les tribunaux, qu’il ne peut pas dire exactement ce qu’il veut, et pense avoir une tribune sur le plateau de H24, où il est lui aussi pris dans l’engrenage. Et lorsqu’ils pensent avoir attrapé le rythme de la société qui les entoure, la série ré-accélère. Par exemple, lorsque Yass parvient à prendre le poste de rédactrice en chef pour infléchir la tendance et la violence de l’émission, Paul reprend le dessus, impose ses sujets, son conducteur. Vitesse de l’information, vitesse de diffusion d’images hors-contexte, vitesse de devoir prendre position sur des sujets (Igor n’a souvent pas d’avis sur des sujets sociétaux et on lui demande sur le plateau d’en avoir un dans la seconde), vitesse des choix à faire pour survivre, courir après un peu d’argent, etc. Mais c’est une série que nous n’avons pas voulu misérabiliste sur les conditions des uns et des autres.
Comment traduit-on cet aspect de la vitesse à travers la réalisation ? Parlez-nous du travail de Lionel Meta…
Nous avions au préalable vu le court-métrage de Lionel, « Mariam », qui nous a particulièrement séduit. Rythmé, prenant, et porté par des acteurs flamboyants (dont nous retrouvons certains dans la série), le film concentrait tout ce que nous voulions voir dans « Enjoy ! ». Alors, embarquer Lionel dans l’aventure est devenu une évidence et nous avons vraiment été ravis qu’il accepte ce défi. Il a attaqué le projet par la face nord : il a réalisé les six épisodes, dans des conditions parfois difficiles (nous avons tourné par -10 une nuit de janvier 2024 !), en 41 jours, mais il a obtenu ce qu’il voulait, et ce sur quoi nous avions échangé : du rythme, une attention particulière au jeu et aux émotions des acteurs et une volonté de dévoiler les coulisses des arènes que nous explorons. C’est un grand metteur en scène et je crois pouvoir affirmer que le groupe qu’il a formé avec Julien Meurice, le directeur de la photographie, Cristina Freitas, la 1ère assistante mise en scène, et Judith Dozières, la scripte, a travaillé en bonne intelligence et le résultat se voit à l’écran !
De quelle manière avez-vous caractérisé ces trois personnages ?

Chacun de nos personnages est pris dans un conflit a priori insoluble : Abel est obligé de livrer pour maintenir son foyer à flot, au détriment de ses études, qu’il suit avec attention. Yass rêve de journalisme, mais fait un job qu’elle n’apprécie guère dans une rédaction qui la sous-emploie et dont elle méprise la ligne éditoriale. Igor se voit défendre de grandes causes, mais il refuse de passer par les étapes obligées pour un jeune avocat – c’est-à-dire faire attention à sa réputation, commencer petit et monter les échelons petit à petit… Et, pendant ce temps-là, le monde avance, autour, et il faudra bien renoncer à ceci ou cela pour suivre sa marche, et tenter de le changer. Et à chaque fois qu’ils renoncent à un de leurs idéaux, non seulement ils se mettent dans une situation difficile et conflictuelle, mais en plus, c’est leur identité, qui ils sont, qui est menacée.
En cela, Enjoy ! est aussi une série sur le regard qu’on porte sur soi, et comment il peut être influencé par celui que nous portent les autres (ceux qui sont en situation de supériorité ou d’infériorité par rapport à nous), et comment il peut changer l’appréciation que l’on a sur soi-même. Tous nos personnages flirtent avec une forme d’hubris, qui correspond à un moment où ils pensent avoir réussi la synthèse entre leurs ambitions, leur for intérieur, la place qu’ils veulent occuper et leurs contraintes. Plus dure sera la chute…
En parallèle de cela, nous avons fait très attention à ne pas « surcharger » nos personnages. Katell et moi détestons le misérabilisme, ainsi, il fallait toujours veiller à ne pas basculer dans le dolorisme ou la leçon de choses … Et nos producteurs étaient tout aussi à l’affût que nous !
Il y a aussi le personnage du présentateur télé incarné par Bruno Salomone. Un antagoniste grossier, entre la caricature et la réalité finalement…

Le personnage de Paul, nous l’avons voulu odieux. Et nous souhaitions un acteur populaire et surtout connu pour son travail dans la comédie afin que les gens puissent baisser la garde en le voyant. Il était d’ailleurs content qu’on lui propose ce rôle. Nous avons regardé beaucoup de talk-show et de chaînes d’informations pour créer ce personnage. De nos analyses, nous nous sommes aperçus qu’eux-mêmes sont déjà caricaturaux. Derrière le côté grand guignol de Paul, se cache un projet nauséabond. C’est ce qui nous a plu de dévoiler, peu à peu. Au départ, on se dit que Paul est juste un réactionnaire et qu’il n’est pas dangereux. Mais rapidement, on voit que son envie est tout autre.
Le côté presque inoffensif de l’énormité de la grandiloquence est ce qui fait baisser la garde. Il y a un épisode où Igor rentre chez sa copine, tandis qu’elle regarde l’émission Contre-Attaque. Elle confie que c’est cathartique, que les gens regardent ça pour se défouler. Je pense qu’il y a un peu de vérité là-dedans. Néanmoins, quand Igor et Yass entrent dans les coulisses, ils s’aperçoivent que Paul est fou parce qu’il s’est laissé emporté dans le buzz. Parce qu’un contenu haineux à plus de chances de se faire retweeter ou reposter qu’un post positif.
« À l’heure des fake news, je pense que la fiction a un rôle déterminant à jouer pour recentrer le regard »
Quand on regarde votre série, c’est assez effrayant de voir à quel point elle colle en tout point à la réalité, notamment dans le manque de nuance, le manque de réflexions et d’investigations de la part des chroniqueurs et des gens en général. Pensez-vous qu’il faille aujourd’hui un autre système d’information ?
J’ignore s’il faut un nouveau système d’information, et je pense que ce n’est pas notre rôle de donner des conseils ou des guides. Bien sûr, la série porte un propos, mais je crois surtout que le rôle de la fiction est d’éclairer la réalité différemment. Surtout aujourd’hui : nous avons tous des canaux qui nous sont dédiés, on est biberonné à des avis tout faits, pré-mâchés, et cela devient de plus en plus difficile de faire un pas de côté. Et à l’heure des fake news, je pense que la fiction a un rôle déterminant à jouer pour recentrer le regard. Donc s’il y a bien quelque chose que nous voulions faire, c’était de donner à « Enjoy ! » cette force-là. Après, chacun est libre d’interpréter la série comme il l’entend !
La fin de la saison reste ouverte. On ne spoilera pas son contenu mais, est-ce une vraie volonté artistique, une façon de laisser le spectateur définir sa propre fin ou y’avait-il une envie de finir sur un gros cliffhanger pour engager une seconde saison ?
Nous avons longuement réfléchi à conserver la fin du roman (qui est celle que l’on voit à l’écran). Et si nous avons décidé de le faire, c’est parce qu’il nous semblait important, comme vous le dites, de laisser au spectateur le loisir de décider sa propre fin. Alors, est-il complice à son tour, et pense-t-il que cette fin ouverte traduit un geste venu « d’en haut », ou se met-il de l’autre côté, et embrasse le mouvement final ? Et puis, qui décide que c’est la fin de la série, qui coupe l’image ? L’équipe créative de la série, ou Paul Parsène ? Mystère…
Ma critique de la série est à retrouver ici.
« Enjoy ! » dès le 20 septembre sur France.tv
Casting : Jean-Désiré Augnet (Abel), Camille Moutawakil (Yass), Baptiste Carrion-Weiss (Igor), Bruno Salomone (Paul), Solène Rigot (Jane), Carole Franck (Alix), Pierre Hancisse (Léon), Tom Pezier (Fred), Philippe Resimont (Jean), Boubacar Kabo (Mike), Jocelyne Vignon (Sana)…
