[INTERVIEW] – SUR UN FIL : ÉCHANGE AVEC REDA KATEB : « L’enjeu était de faire un portrait de femme en mouvement, de raconter l’histoire d’une initiation »

Qui est le mieux placé que le réalisateur lui-même pour parler de son propre film ? À l’occasion de la sortie de « Sur un fil », Reda Kateb se confie sur son premier long-métrage. Univers du clown et du milieu hospitalier, mise en scène des sketchs des clowns, travail de l’émotion et de la musique, le comédien désormais réalisateur revient sur le processus créatif de son film.

« Sur un fil » est votre premier long-métrage. Qu’est ce qui vous a poussé vers la réalisation ? Quel a été le déclencheur ?
Le déclic a été la découverte du monde des clowns à l’hôpital, la découverte de ce métier. Puis, il y a eu aussi la lecture du livre « Le Journal du Docteur Girafe » écrit par Caroline Simonds. Le récit d’une clown à l’hôpital que j’ai tout de suite traduit en images, en émotions extrêmement fortes. Je ressentais parfaitement, à travers ce récit, aussi bien les rires, la douceur, la solarité, la tendresse que les choses plus difficiles. C’était du point de vue de cette clown, qui n’est d’ailleurs pas un point de vue pathos, ni de morbidité. Tout semblait plein de vie tout le temps. En même temps, cela me faisait peur de me lancer dans l’aventure d’un film là-dessus donc, j’ai eu besoin de confirmer ce désir par des immersions et un travail d’enquête qui a duré environ 6 mois, suivre les clowns à l’hôpital et les séances de coaching, les auditions faites à l’association. J’avais besoin de connaître à fond ce monde avant d’y inscrire une fiction. Ce fut d’abord la découverte de ce métier et ce territoire particulier que sont les services gériatriques du point de vue des clowns qui a été le déclencheur.

On suit une jeune acrobate qui suite à un accident intègre « Nez pour rire ». Une association qui permet aux enfants de vivre mieux leur hospitalisation grâce à des clowns. Le clown fait partie des nombreuses branches du métier de comédien qui sont très difficiles. Comment avez-vous guidé les comédiens vers les attitudes, la posture, le rythme ?

Cela a été une longue préparation. Aloïse Sauvage, attachée au projet très en amont parce que nous avons écrit pour elle, a pu se projeter dans cet univers plusieurs années auparavant. Par la suite, je lui ai également présenté Caroline Simonds, et elle a réalisé une immersion à l’hôpital avec les clowns un an avant le tournage. Dans les trois mois qui ont précédé le tournage, la préparation s’est intensifiée pour elle et pour Philippe Rebbot. Ils ont fait un stage de clown d’une semaine et ils ont multiplié les immersions à l’hôpital, où ils ont même pu jouer réellement dans les chambres des enfants. Sur le plateau, ils étaient vraiment prêts. Caroline a participé à tout ça avec moi, afin de faire éclore le clown de chacun. C’est elle qui a baptisé le personnage joué par Philippe « Poireau ».

Le personnage de Zouzou, incarné par Aloïse, était déjà écrit. Je l’avais imaginé comme un personnage de libellule blessée avec ses béquilles qui sont comme des pattes d’insectes. Avec elle, nous avons aussi travaillé sur la figure de la boxeuse, d’une clown guerrière malgré sa blessure. Au début du film, elle apparaît en kimono de boxeuse rouge en mode « petit chaperon rouge ». L’enjeu était de faire un portrait de femme en mouvement, de raconter l’histoire d’une initiation d’un personnage qui change à travers une multitude de figures.

[…] À savoir que les clowns que l’on voit dans le film durant les coachings sont vraiment des clowns de l’association « Rire médecin ». Surtout, il y a dans le film, Jean-Philippe Buzaud (Thierry Roger Chips), qui est clown pour l’association depuis 30 ans. C’était la première fois qu’il jouait devant une caméra. Il est extraordinaire. Je suis fan de lui. Il a gardé son clown. C’était important qu’il le garde son clown ainsi que son nom de clown pour le film.

« L’idée était de continuer d’écrire le film tous ensemble avec la caméra »

Votre petit job de clown vous a-t-il aidé pour guider les acteurs ?
Les mouvements des comédiens étaient réellement les leurs. C’était nécessaire pour moi qu’ils se sentent libres dans leurs personnages. Je n’intervenais pas sur ces choses-là. Je chorégraphiais l’ensemble, je travaillais sur des petits réglages, mais je voulais vraiment qu’ils soient à l’aise et libres dans leurs personnages et leurs clowns. Moi, j’ai davantage été clown d’anniversaire, d’animation, j’avais simplement le costume et j’essayais de survivre avec 50 gamins pendant 3 heures (rire).

Vous avez écrit le film avec Fadette Drouard dont j’aime beaucoup le travail. Comment avez-vous travaillé ensemble les multiples sketchs de clowns dans le film ?

Fadette a aussi rencontré Caroline Simonds, elle est venue avec moi à l’association, elle a assisté avec moi à un atelier de clown et je lui ai montré tout mon travail de notes et de vidéos. C’était important pour rentrer dans l’écriture du scénario, qu’elle rentre dans ce monde-là. Caroline lui avait d’ailleurs donné des heures de documentaires à visionner. Les numéros de clowns nous ne pouvions pas vraiment les écrire. C’est-à-dire que le clown a besoin d’improviser. Il y a eu beaucoup d’improvisation sur le tournage. Nous faisions des propositions canva, les numéros étaient notés dans le script mais, souvent, il n’y avait que deux lignes qui donnaient parfois une prise d’une demi-heure. Le script avait pour objectif de donner une idée de ce que le film pouvait être. Le tournage n’était pas la mise en boîte du scénario. L’idée était de continuer d’écrire le film tous ensemble avec la caméra.

Y’a-t-il un moment dans votre immersion que vous avez vécu et que vous avez introduit ensuite dans le film ?
Il y en a eu énormément. Celui où Jo’ est en observation et que les clowns jouent « La route de Memphis » d’Eddie Mitchell avec ses poubelles qui font les bouches qui chantent, en est un. Je l’ai observé dans un hôpital. J’ai réécrit le moment que j’avais vécu mais ce qui m’avait frappé, c’était le mélange. Vous aviez le côté marrant des clowns, cette chanson d’Eddie que j’adore dans ce lieu-ci, une infirmière faisant un pas de danse, et un couple qui pleure après avoir certainement entendu un mauvais diagnostic pour leur enfant. Il y avait tout : le rire, les larmes. C’était la vie en concentré.

« J’avais besoin d’adapter le process de tournage aux gens avec qui nous tournions ce film, à l’histoire que nous voulions raconter »

De quelle façon parvient-on à retranscrire la vérité des émotions qui parcourent le film à l’image ?
En étant soi-même vrai dans la manière de faire un film.

La réalisation est très portée sur les visages mais aussi sur le mouvement…

Il y avait une volonté de trancher avec la scène d’ouverture où nous envoyons la grosse artillerie du cinéma, avec quelque chose de très construit en termes formels, presque clipesque à certains moments et une caméra qui flotte avec l’utilisation d’une grue ainsi que des outils qui donnent cette sensation d’être en flottaison au côté de Jo’ (Aloïse Sauvage). Dès que Jo’ tombe, nous passons caméra à l’épaule et nous ne quittons plus ce dispositif. Pour que l’image nous ramène les pieds sur terre. Nous avons travaillé à deux caméras afin de mieux capter les instants de rires et d’émotions. Nous avions des champs-contre-champs en simultané, deux caméras dans le même axe avec des valeurs de plans, ce qui nous faisait économiser du temps. Surtout, comme je le disais, de capter des instants notamment avec les enfants.

Car si avec les enfants vous faites une pause pour changer la lumière, par exemple, vous perdez en spontanéité. Cela devient difficile de faire matcher les deux moments. J’avais besoin d’adapter le process de tournage aux gens avec qui nous tournions ce film, à l’histoire que nous voulions raconter.

La notion de distance avec la caméra est permanente. J’ai travaillé avec un chef opérateur, qui a une grande sensibilité par rapport à ça. Il sait toujours où se placer par rapport à la personne qui filme. Au montage, il y avait effectivement ce désir d’être dans le corps, sur les visages. C’est la musique de l’image que nous voulions tisser.

Était-ce difficile de trouver du mouvement dans des espaces restreints comme les couloirs et les chambres d’hôpitaux ?
Ce sont des questions que nous nous sommes posées et notamment ce couloir dans lequel nous passons les 2/3 du film. Nous avions peur que pour le spectateur cela soit monotone, répétitif avec un décor aussi unique et linéaire. Nous avons alors travaillé la décoration pour enrichir cet espace et le varier. Puis, nous avons fait en sorte d’avoir du lien. Vous avez le poste des soignants avec cette vitre pour, qu’importe l’endroit où nous sommes dans le couloir, nous ayons une vue sur le poste et inversement. Ensuite, à la fois pour le couloir et les chambres, il n’y a jamais deux fois la même atmosphère. Nous avons fait très attention aux lumières, à la météo (rayon de soleil ou orage), pour créer des ambiances différentes mais aussi qu’elles changent en fonction des mouvements émotionnels de Jo’.

Pour porter l’émotion, il y a la musique. Elle est puissante et accompagne en symbiose parfaite les émotions du film. Parlez-nous de votre travail avec Simon Henner…
J’ai rencontré Simon en amont du tournage. J’avais très envie de travailler avec un musicien avant même de commencer à tourner. J’ai rencontré plusieurs musiciens et avec Simon, le courant est super bien passé. Je souhaitais pour le film me diriger vers de la musique électronique parce que j’avais peur du côté mélodique et du côté sentimentalisant de la mélodie au cinéma. Je ne voulais pas de violons par exemple, ni tirer l’émotion par ces artifices-là. Mon idée était d’être davantage dans la pulsion de vie, celle de Jo’ et donc, d’être dans une rythmique. Dans le montage, nous nous sommes aperçus que ça tenait pas ce parti pris de basse et qu’il fallait introduire de l’acoustique. Nous avons fait rentrer le piano, qui joue le rôle du changement de Jo’. Plus elle s’ouvre et découvre la puissance des liens, plus les thèmes de piano reviennent jusqu’à faire venir des lignes de violoncelles. 

. Ma critique du film est à retrouver ici.

« Sur un fil » le 30 octobre au cinéma.

Synopsis :
Jo, une jeune femme, artiste de cirque de rue, découvre le travail des clowns professionnels de « Nez pour rire ». Vite – peut-être trop vite – entrée dans l’association, elle se retrouve à l’hôpital au contact des enfants, des malades, des soignants et des familles, à qui ces clowns tentent inlassablement d’apporter de la joie et du réconfort.

Casting : Aloïse Sauvage, Philippe Rebbot, Jean-Philippe Buzaud, Sara Giraudeau, Samir Guesmi, Christine Pignet, Eva Yelmani, Esla Wolliaston, Massil Imine…

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