[DINARD FESTIVAL 2024] – PAUL AND PAULETTE TAKE A BATH : ÉCHANGE AVEC LE RÉALISATEUR JETHRO MASSEY ET LA COMÉDIENNE MARIE BENATI

« Paul et Paulette Take a Bath » avait fait sensation au Festival du Film Britannique et Irlandais de Dinard début octobre en remportant le Prix Ouest-France Talent de demain. L’histoire d’une rencontre entre deux passionnés d’Histoire, fascinés par les histoires morbides et les dictateurs qui s’engagent dans un road trip au cœur de Paris afin de revivre des tranches de l’Histoire Française connues (la décapitation de Marie-Antoinette) ou oubliées (la visite du Zoo humain à Vincennes).

Le réalisateur franco-britannique, Jethro Massey, et la comédienne Mari Benati, reviennent sur ce projet singulier, où l’histoire confronte à l’enfance, où la violence se conjugue à la poésie, où l’amitié et l’amour se mêlent au cœur d’une valse entraînante.

« C’est toute la beauté de l’être humain, sa capacité à se plonger dans une histoire, à se l’imaginer ensuite » – Jethro Massey, réalisateur

Votre film est un road trip mettant en scène un jeune photographe américain et un Français, notamment au cœur de la capitale parisienne. Deux jeunes gens fascinés par l’histoire, la mort et les dictateurs. Est-ce que pour vous deux, cette première partie à Paris vous a permis de redécouvrir la ville ?
Jethro Massey : Je suis anglais et français. Je suis arrivé à Paris à l’âge de 20 ans et je ne parlais pas un mot de français. Donc, j’ai débarqué avec une vision romantique de la capitale, comme beaucoup de touristes, qui arrivent en rêvant des poètes et des grandes histoires d’amour du cinéma. Dans le film, il y a peut-être aussi cette vision étrangère de Paris, presque romantisée. En même temps, c’est une ville qui est blindée d’histoires. Ça me fascine. De fait, je ne sais pas si c’était un nouveau regard parce que c’était le parcours que j’avais eu avec la ville : découvrir ces lieux fascinants. Beaucoup de gens viennent me dire qu’ils ne savaient pas qu’un zoo humain avait existé dans le Château de Vincennes. Mon voisin, qui fait de la figuration dans le film, au lendemain de la projection, a pris son vélo pour aller sur le lieu où Marie-Antoinette a été décapitée (lieu que l’on voit dans le film). C’est pour cela que j’ai réalisé ce film. […] Quand on apprend l’histoire de telle ou telle rue, on a forcément un regard différent par la suite. C’est toute la beauté de l’être humain, sa capacité à se plonger dans une histoire, à se l’imaginer ensuite. Paul et Paulette, ce sont juste deux personnes qui vont un peu plus loin que les autres.

Marie Benati : Complètement. C’est d’ailleurs quelque chose qui me rapproche beaucoup de Paulette. Paul, qui n’est à Paris que depuis quelques années, en sait plus qu’elle sur la capitale. C’est une situation que partagent beaucoup de Parisiens et Parisiennes, qui se retrouvent à découvrir des endroits que les gens de passage ou des touristes leur font découvrir. On passe très vite sur les lieux où nous habitons, et nous ne savons pas tout ce qui s’y est passé, alors que, lorsqu’on a choisi sa ville, comme c’est le cas de Paul ou de Jethro, le réalisateur, ce choix est motivé par une curiosité, une envie de découvrir.

[…] Pendant le tournage, il y a eu de vrais moments émouvants, de vraies découvertes historiques. Il y a des choses de notre histoire qui valent le coup de ne pas être oubliées. Lorsqu’on les a en tête, cela oriente notre façon de voir le monde et le monde que l’on veut pour demain. L’ancien zoo du Bois de Vincennes, par exemple, est un endroit problématique, car le détruire, le raser et reconstruire serait nier son existence. Et puis, c’est du patrimoine. Cela reviendrait à mettre sous le tapis des choses sur lesquelles on préfère fermer les yeux. En même temps, le conserver, l’entretenir, le rénover pourrait être perçu comme une glorification du passé.

« Je me pose toujours la question de savoir quel cadre je souhaite pour raconter l’histoire que je veux voir » – Jethro Massey, réalisateur

Vous dévoilez des lieux historiques et symboliques de Paris, et vous placez vos personnages là où ont eu lieu des crimes parfois sordides. Il y a même une séquence dans l’appartement de l’un des terroristes du Bataclan. De quelle façon filme-t-on de tels lieux ? Vous avez d’ailleurs un vrai sens du cadre…

J.M : Le personnage de Paul est photographe, et ce n’est pas un hasard. La thématique de la photographie est intéressante. C’est souvent avec les photos que l’on ancre une mémoire, et on revient à l’Histoire à travers elles. Moi-même, j’ai un background de photographe. Je ne saurais dire comment je cadre parce que j’y vais à l’instinct. Je place le trépied et je laisse le ressenti faire son travail. Je parle beaucoup avec le chef op’. Il passe beaucoup de temps à travailler la lumière, et je le taquine parce qu’on peut changer un regard autant avec un cadre qu’avec la lumière. Déplacer la caméra de 2 cm à droite ou à gauche, ça change tout. C’est un film où la caméra bouge très peu. Je me pose toujours la question de savoir quel cadre je souhaite pour raconter l’histoire que je veux voir.

Mais l’instinctivité est importante, notamment dans un film indépendant où nous avons un temps extrêmement court.
Ensuite, il faut s’adapter au lieu. C’est un défi. Je ne pense pas être le seul à l’avoir, car, à Paris, les appartements sont petits. D’autant plus que nous avons toute une équipe derrière ce que vous voyez à l’image. Je me souviens d’une scène où nous étions dans un placard de vêtements avec le moniteur (rires). C’était le seul moyen pour être au plus près des comédiens. Parfois, on se retrouve dans des salles de bains, dans les toilettes… La recherche des lieux est nécessaire. C’est ce qui fait l’esthétique du film. Nous avons donc passé du temps à trouver les endroits qui correspondaient à l’esprit qu’on cherchait à créer.

Il y a aussi un sublime appartement où vit Paulette au début du film. Ici, elle recrée avec Paul, un meurtre qui a eu lieu d’une célèbre enquête policière « L’Affaire de la Malle Sanglante ».
J.M : J’ai eu la chance de rencontrer, à travers mes différents films, une communauté de gens rétro-vintage et de passionnés de costumes d’époque. C’est grâce à ce cercle que j’ai trouvé ma costumière, qui a un regard magnifique sur les costumes. Ils m’ont recommandé des amis qui possèdent cet appartement. Lorsqu’on a l’opportunité de tourner dans un tel endroit, il faut la saisir.
[…] Le crime lié à cette affaire n’a pas eu lieu dans cet appartement-là, mais l’extérieur de l’immeuble est bien celui-ci. C’est une histoire passionnante ! C’était, me semble-t-il, le premier grand scandale meurtrier de France.

« C’est ça que j’aime particulièrement au théâtre ou au cinéma c’est que ce n’est pas un art solitaire » – Marie Benati, comédienne

Marie, de quelle manière avez-vous abordé le rôle de Paulette ?

M.B : Avec beaucoup de curiosité, comme j’essaie de le faire à chaque fois que je travaille un rôle. Quand on me propose un rôle, je vais toujours d’abord vers ce que ce rôle a de différent de moi, ce que je vais devoir créer, inventer. C’est ça qui m’intéresse dans ce métier : cette possibilité de se glisser dans des peaux tellement différentes de soi. Avec Paulette, j’avais plusieurs choses à construire. Paulette est dans la même démarche que moi : aller vers les autres, ressentir des choses nouvelles, s’extraire de sa vie. Il y avait une mise en abyme, et plus je travaillais ce personnage, plus cela me paraissait évident. Cette recherche de connexion avec les autres, de compréhension qui va au-delà de l’intellect, jusqu’à la sensation. Et c’est ça le travail de comédien.

Il y a des scènes très fortes, notamment celle où vous avouez votre homosexualité à vos parents. Où va-t-on chercher des émotions comme celles-ci ?
M.B : Les partenaires jouent énormément. Vous n’avez quasiment rien à faire quand les autres en face de vous font tout. C’est ça que j’aime particulièrement au théâtre ou au cinéma : ce n’est pas un art solitaire. Au cinéma, ça va encore plus loin, car tout cela n’est rien sans le montage, sans le traitement de la lumière, etc. Il y a ce bonheur de se dire qu’on n’est pas seul pour raconter cette histoire. Ces scènes-là, qui sont intenses, de rencontres, de chocs, lorsqu’on a les bons partenaires, on en redemande.

Parmi vos partenaires justement, Jérémie Galiana (Paul). Vous partagez l’écran ensemble. Une vraie alchimie se dégage entre vous deux avec, là aussi, de magnifiques scènes où le rapport aux corps est tendre et émouvant.

M.B : Dans ce film, les deux personnages sont tout le temps ensemble. Il y a peu de personnages. Tout repose sur eux. Donc, avoir la chance de passer autant de temps avec son partenaire de jeu, c’est génial. Ce n’est pas toujours le cas ; parfois, on se retrouve à devoir jouer des amis de longue date avec des acteurs sur deux jours seulement. Là, pouvoir être un mois et demi entier avec lui, c’était formidable, ça crée un lien naturel et une complicité très rapidement. Ici aussi, vous n’avez plus rien à faire.

Sur le rapport au corps et l’intimité, c’est grâce à l’œil de Jethro. Il avait l’intuition et le savoir de ce qu’il voulait.

Jérémie et moi venons du théâtre, et les rapports au corps, la confrontation dans l’espace, le contact ne nous font pas peur. C’est agréable d’être avec un partenaire qui n’a pas peur, qui sait naturellement se placer par rapport à soi.

« Le film connecte à ce monde de l’enfance » – Marie Benati, comédienne

Il y a une phrase qui revient deux fois dans le film pour qualifier le personnage de Paulette, une phrase magnifique : « Elle se nichait dans les plis de l’Histoire, se lovait dans les horreurs de l’Humanité »…
J.M : C’est grâce à une très bonne traductrice en français. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai rencontré deux nouveaux amis, et nous adorions le film « Jules et Jim » de François Truffaut. Nous avons passé une journée extraordinaire en nous habillant comme les personnages et en recréant la course sur le pont de Limay (Yvelines). Il y a aussi « Les Innocents » de Bernardo Bertolucci, qui met en scène des passionnés de cinéma et qui recrée la course au Louvre de « Bande à part » de Truffaut. Il y a cette envie de toucher le cinéma, pas juste en regardant un film, mais en devenant les personnages eux-mêmes. C’est ce que font Paul et Paulette. Ils ne se contentent pas de regarder ou de lire l’Histoire, ils s’y plongent intégralement, cherchent l’émotion pure. C’est quelque chose d’enfantin de vouloir le vivre. Il y a une part autobiographique dans ce film, à travers ce jeu.

M.B : Ce qui est amusant dans cette phrase, c’est qu’elle est prononcée à deux moments assez narratifs, comme si on entendait un conte pour enfants qui se manifeste. Le titre du film est d’ailleurs dans cet esprit de conte. Cela touche au fait que les deux personnages veulent vivre une histoire et la raconter. Cela les connecte à un monde de l’enfance, un monde pas toujours rose où, au contraire, il y a de l’angoisse, de l’inquiétude, des questionnements, de la découverte, et de la violence dans les sensations, même lorsqu’elles sont positives. Cette tournure poétique exprime avant tout l’histoire d’une petite fille qui, à certains moments, n’a pas compris, n’a pas aimé, n’a pas voulu… et qui cherche désormais à reconstruire tout cela. Et c’est pareil pour Paul, dont on ne connaît pas le passé ni l’enfance. On se demande ce qui a conduit à cet adulte-là. Toute cette lecture du film m’a plu.

Interview réalisée au Festival du Film Britannique et Irlandais de Dinard.  

Casting : Marie Benati, Jérémie Galiana, Fanny Cottençon, James Gerard, Laurence Vaissiere, Gilles Graveleau, Margot Joseph…