[FESTIVAL DE LA FICTION 2024 / SENTINELLES – UKRAINE] : DISCUSSION AVEC LA COMÉDIENNE PAULINE PARIGOT ET LE RÉALISATEUR JEAN-PHILIPPE AMAR

À l’occasion de la diffusion ce 26 septembre de la seconde saison de « Sentinelles », baptisée « Sentinelles – Ukraine » le réalisateur Jean-Philippe Amar et la comédienne Pauline Parigot se sont confiés sur cette suite très différente de la première saison, entre tournage au cœur d’une actualité explosive et rencontres émouvantes. Nommée dans la catégorie Meilleure Série 52min’ au Festival de la Fiction de La Rochelle, « Sentinelles – Ukraine » avait reçu le Prix de la Meilleur Musique (Éric Neveux).

Synopsis :
24 février 2022. Le lieutenant Anaïs Collet est en permission dans une clinique GPA dans le Donbass au moment où La Russie lance une offensive militaire sur l’Ukraine. Elle et sa compagne se retrouvent avec d’autres couples de futurs parents pris au piège. Alors que l’armée russe est à quelques kilomètres de la maternité, peuvent-ils encore attendre la naissance de leur enfant ou doivent-ils fuir au plus vite ?

« Tourner avec de vrais acteurs ukrainiens, lituaniens, proches du conflit et apeurés par les actions Poutiniennes, a été aussi très intenses »

La saison 2 de « Sentinelles » s’ouvre dans un hôpital ukrainien. Il y a eu interruptions des services car les Russes sont entrés sur le territoire. Un premier épisode donc, en huis-clos, au sein de l’hôpital. Comment avez-vous conçu ce huis-clos ?
Il y avait un premier choix important, celui du décor. Nous avons ajouté des signes de richesses extérieures avec des écrans pour accueillir convenablement des populations européennes et riches puis, de l’autre, une décrépitude, parce qu’il n’y a pas tous les moyens possibles dans cette région de l’Ukraine. À partir de là, le huis-clos devient fascinant à capter. J’ai rapidement vu où je pouvais positionner les personnages dans le décor, comment ils allaient se mouvoir, se mettre à l’abri, éventuellement vivre ensemble et faire connaissance. Il y a avait également quelque chose de très important à mes yeux dans ces premiers épisodes, notamment celui-ci, la nécessité que les Français voient le meurtre du médecin à travers une baie vitrée, un peu comme un écran, comme lorsque nous nous regardons la guerre à travers nos écrans de télévision ou de téléphone. Je voulais créer ce dernier rempart avant qu’ils ne soient plongés eux-mêmes de l’autre côté, du côté de la guerre.

Les personnages français et belges doivent ensuite regagner la frontière roumaine. Un road-trip rude mais surtout intimiste. Quelles étaient les ambitions pour rendre ce périple intense ?

Il y a le choix essentiel du véhicule qui, pour moi, est un personnage à part entier. Le fait que ce véhicule soit un petit van où ils voyagent tous ensemble alors qu’ils ne se connaissent pas créé une obligation de faire connaissance, une tension entre Ukrainiennes et Françaises et, ainsi, permettre de faire un apprentissage de l’autre. Ça a été une de mes motivations principales dans le travail de cette saison 2. Puis, il y a les 2-3 véhicules derrière, où l’on plonge dans l’intime de chacun.

Parce qu’on est dans un lieu clos, parce qu’on est comme dans une boite, cela amène à des discussions, à des mises au point. Effectivement, cette nouvelle saison est plus intimiste, car nous creusons les intimités de chacun, ce pourquoi ils font leurs choix. C’est cela qui amène beaucoup d’intensité. Tourner avec de vrais acteurs ukrainiens, lituaniens, proches du conflit et apeurés par les actions poutiniennes, a été aussi très intense.

Parmi les nouveaux protagonistes, un ministre français. Un personnage éloigné de la figure calculatrice et manipulatrice du politicien…
Il a effectivement une certaine humanité, même si, au départ, il se comporte comme un vrai politique. Cette traversée périlleuse, se confronter au réel de la vie et de la guerre – ce que les politiques ne font plus – lui permet de voir le monde différemment. […] Et rencontrer des acteurs comme Eric Caravaca, c’est totalement croustillant. Il amène quelque chose d’exécrable à son personnage et, en parallèle, une gentillesse par sa bonhomie qui nous fait sentir qu’au fil du temps il va devenir meilleur.

« Pour moi, diriger les acteurs, c’est le point totalement fascinant de mon métier »

Dans cette saison, nous revenons sur la notion de guerre, de liberté, de démocratie. Dans l’épisode 4, il y a tout un échange entre Yuri, soldat russe, qui sait que Poutine est un dictateur mais préfère cela aux Américains et leur soi-disant démocratie, à leurs mensonges…
C’est une scène très politique que Frédéric Krivine a écrit, nécessaire à ce moment-là devant l’horreur d’un spectacle de guerre. C’est une manière pour chacun d’entre eux de se positionner à cet instant. Je pense qu’elle traduit la position de pas mal de Russes. Il y a cette vraie question d’une démocratie parfois trompeuse face à un dictateur dont nous savons pertinemment où il va. Avec un dictateur, il n’y pas de surprises, nous savons ce qu’il veut réellement, comparé aux démocraties qui se cachent. Mais il n’y a jamais de manichéisme. Ce ne sont que des zones grises. Tous les personnages traversent cette zone de gris.

Et j’imagine qu’en tant que réalisateur, filmer ce type d’échanges, puissants, c’est du caviar…
Oui, c’est hyper agréable à tourner. Il y a même cette dimension documentaire parce que celui qui interprète le personnage de Yuri est russe d’origine. De fait, cela a résonné dans sa propre histoire, de pourquoi il a quitté la Russie avec ses parents à l’âge de 10 ans. Ce fut un aspect kiffant à filmer mais aussi parce qu’il se dégageait une zone de vérité et de sincérité à défendre.
C’est dans ma manière de diriger mes acteurs. Quand je sens qu’ils fatiguent, trouver un moyen qu’ils recollent aux propos. Avec le comédien qui incarne Yuri, c’était hyper intense car il était habité et donc avait une vraie volonté de bien faire. J’ai dû beaucoup le diriger pour l’emmener là où il va. Pour moi, diriger les acteurs, c’est le point totalement fascinant de mon métier.

« Ce fut d’ailleurs difficile pour moi d’abandonner mon grade et de devoir traverser cette saison 2 en tant que civile, femme, amoureuse et futur maman »

Pauline, pour la première saison, de quelle manière vous étiez-vous préparée à jouer le rôle de la Lieutenant Anaïs Collet, à la fois physiquement et psychologiquement, car c’est un personnage autant épris de justice et de doute ?

J’ai beaucoup travaillé physiquement. J’avais vraiment besoin de faire de la musculation, pour rattraper un peu mes collègues de travail qui allaient jouer les soldats sous ma responsabilité. C’était donc important pour moi de prendre un peu en corps, d’autant que pour travailler ce rôle nous avons réalisé une immersion en caserne, et les HK que nous devions porter à bout de bras, je ne parvenais pas à les tenir. Je me suis fait assez humilier pendant ce stage (rire). Je me suis focalisée sur le travail du corps, de la posture, et sur une forme d’impassibilité sur mon visage. Dans la vie, je suis plutôt souriante et, là, j’ai essayé de ne pas sourire. C’était mon challenge dans la saison une. Je ne voulais pas qu’on puisse penser que mon comportement était séduisant. Je suis restée sur quelque chose de neutre.

Après le Mali, direction l’Ukraine. Nous retrouvons votre personnage dans un hôpital ukrainien, où vous et votre petite amie effectuez une GPA. Au même moment, les Russes envahissent l’Ukraine. S’engage alors un road-trip avec d’autres personnages pour rejoindre la frontière roumaine et rejoindre la France. Des changements radicaux pour votre héroïne…
Il y a un certain contrôle qui se dégage. Je n’avais jamais traversé un rôle où l’on me demandait à ce point-là de contrôler ce que je pouvais laisser paraître. Dans la saison 1, j’ai été un peu dure, ce qui a créé peut-être un personnage assez raide, nerveux. Dans la saison 2, j’ai pu faire confiance avec ce que j’avais acquis dans la saison précédente, une certaine autorité naturelle c’est-à-dire, de prise de confiance qui ne nécessite pas un énorme travail autre que de prendre le temps de respirer. Dans la saison 1, ça m’a demandé un vrai contrôle. Là, au contraire, j’ai plutôt utilisé le fait d’avoir un background militaire pour traverser le conflit russo-ukrainien sans jamais m’autoriser de me laisser aller personnellement, tout en essayant de conscientiser ce qui se passait politiquement. J’ai donc tenu une ligne de sobriété tout du long, sans perdre les pédales par la situation extraordinaire que nous traversions.

Il y a une dualité à laquelle fait face votre personnage dans cette nouvelle saison. Votre compagne vous reproche d’aimer la guerre, l’action, mais de ne pas l’assumer…

Dans la saison 1, j’assumais le fait d’être idéaliste, de faire ce métier pour des raisons vertueuses, d’être humaniste, d’avoir envie de changer le monde. Dans la saison 2, je suis plus en proie à des pulsions assez personnelles et inconscientes. Elle a raison. Mon personnage sait trouver les raisons pour entrer dans le corps des armées, ça lui a fait du bien, mais elle a un plaisir du danger et de la mise en danger même de son propre corps qu’elle découvre au sein de cette traversée de l’Ukraine. […] Ce sont les territoires qui agissent sur les personnages. C’est intéressant aussi en tant que comédienne, de se laisser porter par la découverte d’un territoire, de ce qui s’y passe et de se métamorphoser en fonction de ça.

J’ai été très surprise en découvrant le terrain de la saison 2. Ce fut d’ailleurs difficile pour moi d’abandonner mon grade et de devoir traverser cette saison 2 en tant que civile, femme, amoureuse et future maman. Je ne dois pas agir pour éviter de mettre la France dans une situation de guerre, de cobelligérance et, en même temps, il y a une pulsion de vouloir intervenir, d’une envie d’action, que nous évoquions. Ça m’a fait comprendre beaucoup de choses sur mon personnage, sur ce désir d’un enfant et donc de partir jusqu’en Ukraine pour le faire. Ça raconte quelque chose de pulsionnel et d’une personne qui va loin dans son engagement. C’était important de le porter de façon digne.

C’est une saison plus intimiste…
Oui. C’est pour ça que c’était un beau challenge de quitter le statut de lieutenant et d’être à nouveau femme. Ça m’a permis de ne pas me cacher derrière un statut militaire et de proposer quelque chose de plus proche de moi.

« Jean-Philippe travaille énormément sur les regards, sur les tensions »

La série est éprouvante. Cette intensité, vous l’avez ressentie sur le tournage ?
C’était un tournage difficile parce que les conditions météos étaient raides. Étant donné que je suis en civile, je suis en slim avec une simple parka. Nous avons eu froid. Pour des questions dramaturgiques et de plannings nous avons tourné de nuit et c’était difficile. Néanmoins, ce fut une expérience riche et intense de rencontrer des acteurs et des actrices ukrainiens/ukrainiennes, lituaniens/lituaniennes, parce qu’il y avait un rapport direct avec le conflit actuel. Chaque jour, ils nous racontaient des histoires intimes ou des engagements qu’ils avaient vis-à-vis de cette guerre. Mais, en réalité, ce n’était pas si difficile car, dans ces moments-là, ce sont de vrais instants de rencontres. Et paradoxalement, nous avons beaucoup rigolé sur ce tournage. Jean-Philippe travaille énormément sur les regards, sur les tensions, et les jeux de regards dans les tensions peuvent créer des fous rires. Ça nous a fait du bien. Puis, d’un point de vue géopolitique, ce fut passionnant de découvrir la Lituanie, limitrophe de la Russie et marquée politiquement par l’URSS.

Comment le réalisateur Jean-Philippe Amar vous a guidée pour composer toute la complexité et la beauté de votre personnage ?
Jean-Philippe crée un rapport personnel avec chacun de ses acteurs. Il ne parle pas de la même manière à moi qu’avec Louis Peres, par exemple. Avec moi, il a su dialoguer d’une manière tellement singulière que je lui fais totalement confiance, il a créé en moi une confiance dans ce que je ressentais et dans les conflits intérieurs que je pouvais vivre en tant que comédienne. J’ai joué avec le réel, en étant poreuse aux paysages, à la météo, aux gens qui m’entourent. Pour une comédienne, c’est incroyable d’avoir un metteur en scène qui vous laisse le temps de développer un rythme personnelle vis-à-vis de votre personnage.

« Sentinelles – Ukraine » dès le 29 octobre sur sur OCS.

Interview réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle.

Casting : Pauline Parigot, Eric Caravaca, Louis Perez, Yannick Choirat, Samy Seghir, Jonathan Turnbull, Antoine Pelletier, François Loriquet…