[INTERVIEW] – FROTTER FROTTER : ÉCHANGE AVEC LA COMÉDIENNE ÉMILIE CAEN ET LA RÉALISATRICE MARION VERNOUX

La comédienne Émilie Caen et la réalisatrice Marion Vernoux étaient présentes au Festival Fictions & Documentaires pour défendre la mini-série « Frotter Frotter » qui sera diffusée ce jeudi 13 février sur France 2. À cette occasion, nous avons pu échanger quelques mots autour de la série, dans laquelle des femmes de ménage luttent pour améliorer leur condition de travail.

C’est un sujet, une thématique, celui des conditions de travail des femmes de ménage, qui, avec le temps, est de plus en plus évoqué, notamment avec des films comme « Ouistreham», « Les Petites Mains» ou « Brillantes». Pour vous, c’est un sujet éminemment politique et, derrière la série, est-ce qu’il y a aussi la volonté de porter la mini-série à l’Assemblée nationale ? François Ruffin par exemple est un grand défenseur des femmes de ménage…
Marion Vernoux : À partir du moment où elle est produite et diffusée sur le service public, ça positionne la série. D’ailleurs, nous n’avons eu aucune censure de la part de France Télévisions et une grande liberté. J’avais ressenti ça lorsque j’avais fait « Comme des reines », remplir une case de visibilité, parce que des personnes qui, a priori, ne seraient pas spécialement sensibles à une cause ni n’y connaîtraient rien, pourraient le devenir ou être sensibilisées. Puis, cela donne une grande responsabilité à ceux qui font ce type de séries ou de films. Il y a des sujets où je me sentirais moins responsable du sujet. C’est peut-être en ça que c’est politique. Après, on ne va pas prendre les gens par le col pour les forcer à voir notre série. Quand je travaille à la télévision, le plaisir que j’éprouve c’est de sortir de l’entre-soi. Hier, quand j’ai présenté la série, j’ai fait remarquer, sur le ton de la blague, qu’il n’y avait pas une seule personne de couleur dans la salle.. Donc, peut-être que parmi ces gens, certains seront touchés par ces femmes de ménage, souvent d’origine étrangère ou noire.

Émilie Caen : Je rebondis sur ce que dit Marion. Il est vrai que le but de la série, ce ne serait pas de la montrer à des gens qui sont déjà acquis à notre cause. Et, je ne sais pas si François Ruffin aurait un pouvoir suffisant pour influer sur qui que ce soit. Le sujet qu’il défend depuis longtemps n’a toujours pas abouti, c’est dire.

« Je n’ai pas abordé mon rôle par le prisme du métier d’avocat, mais par le biais de cette femme qui est dans un certain parcours à ce moment-là de sa vie » – Émilie Caen

Émilie, vous incarnez une avocate qui va prendre part à la cause de ces femmes de ménage. Un joli rôle à défendre…

E.C : Oui ! C’est un personnage de femme déclassée, perdue, qui, au fil des épisodes, va dessiner ses contours, va comprendre qu’elle peut se faire entendre, qu’elle peut défendre des causes, qu’elle a une voix et qu’elle peut agir sur sa propre vie. Elle a aussi un désir d’émancipation, coincée dans une relation qui ne lui convient plus. Le parcours de ces 3 femmes, c’est un rapport au monde qui change, à tous les points de vue : relations humaines, relations amoureuses, relations hiérarchiques… Elles se rendent compte qu’elles sont visibles, qu’elles peuvent être entendues et apprennent qu’ensemble elles sont plus fortes. C’est ce que j’ai aimé dans ce projet, la force du collectif qui émane de tout ça.

M.V : Avec Émilie, nous nous connaissons depuis longtemps. Nous avons fait du théâtre ensemble. Ce rôle, nous l’avons écrit pour elle, car je connaissais son incroyable talent pour la comédie, pour les ruptures de ton, et je savais qu’elle était bosseuse. Je sais aussi que je peux l’amener vers une forme de fantaisie qu’il y a en elle. On sait le faire fonctionner ensemble à 100%.

Il y a d’ailleurs une vraie opposition, deux visions de l’homme différentes : son mari qui, peut-être en raison de son éducation, est plus restrictif, étouffe sa femme et est moins dans l’émotion, et son amant, Vlad (Gringe), plus déconstruit, plus à l’écoute, plus soutenant. Parlez-nous de ces deux relations… et comment elles influent sur votre personnage.

E.C : Elle s’aperçoit que ce monde d’avant ne lui convient plus mais au début, elle ne comprend peut-être pas encore tout à fait pourquoi elle a quitté son mari. Elle s’y attache, elle s’y accroche pendant un long moment et, en parallèle, comme elle va progresser professionnellement et se définir davantage, en étant moins victime, elle va se rendre compte qu’elle est plus en adéquation avec ce que lui propose le personnage incarné par Gringe. C’est un grand écart. Ça offre à mon personnage une belle évolution. C’est une héroïne magnifique, courageuse, qui a un parcours assez radical, qui découvre l’estime de soi, son pouvoir. Puis, tourner avec eux, c’est génial. Ce sont deux acteurs superbes et des camarades de jeu très agréables.

[…] Je n’ai pas abordé mon rôle par le prisme du métier d’avocat, mais par le biais de cette femme qui est dans un certain parcours à ce moment-là de sa vie. J’ai, certes, beaucoup travaillé mais c’était un travail sur le texte. Le travail d’acteur, c’est l’instinct. Sa capacité à être dans l’instant. Donc, c’est connaître son texte sur le bout des doigts, comprendre la situation et être disponible au moment où il faut l’être. Si on n’a pas cela, et si on est bon avant et après, ça n’a aucun intérêt. Et faire confiance.

C’est évident de créer une complicité, de donner l’illusion d’être en couple ?
E.C : Il y a aussi l’ambiance du plateau qui fait qu’on est plus ou moins à l’aise. Et, rapidement, on sent les gens. Si on ne se connaît pas dans la vie, il y a néanmoins un langage du jeu qui va se déclencher. Nous sommes là pour jouer. Puis, lorsque vous êtes regardé, en l’occurrence ici par Marion, qui sait nous mettre en confiance, nous nous sentons immédiatement détendus et libres. Ça se ressent ensuite dans le travail.

« Ce sont des femmes qui ont de sacrées vies, et cela se ressent dans leur façon de s’exprimer, de manger, mais aussi de faire le ménage » – Marion Vernoux

Jouer avec des femmes qui ne sont pas actrices était un exercice difficile ?
E.C : C’est super parce qu’on n’a plus ses béquilles. C’est comme lorsqu’on joue avec un enfant. Parfois, elles étaient fragiles, elles avaient peur, il fallait les rassurer et, en même temps, quand il faut jouer, on est tous pareils. Encore une fois, il faut être dans l’instant et se faire confiance, s’écouter et se parler. Comme elles n’ont pas notre expérience, c’était plutôt à nous de les suivre. Ça donne quelque chose de génial, et que l’on retrouve peu avec des acteurs confirmés. Peut-être plus d’authenticité, plus de sincérité.

Marion, vous avez donc tourné avec de vraies femmes de ménage. Et, je rejoins ce que disait Emilie, il y a pourtant une sincérité qui se dégage de ce mouvement. De quelle façon vous êtes parvenu à retranscrire cela à l’image ? Et, était-ce une volonté de votre part de prendre au casting des femmes de ménage ?

M.V : Souvent, la nécessité fait loi.À partir du moment où nous avons décidé de tourner à Lille avec des acteurs locaux, et comme il y avait forcément moins d’acteurs sur place qu’à Paris, nous avons procédé à un casting sauvage et publié des petites annonces. J’ai visionné des bandes et, ensuite, c’est mon travail que de sélectionner. Certaines m’ont attirée, m’ont interpellée et je les ai rencontrées. Eye m’avait mis une grosse pression d’ailleurs, et je l’en remercie. Pour des raisons d’appropriation culturelle – elle est plus légitime que moi – et elle m’avait dit très honnêtement qu’elle ne participerait pas au projet si ce n’était pas vrai. J’ai vraiment fait attention. Et même si parfois ce n’est pas juste au niveau du jeu, il y avait dans leur manière d’être là ainsi que dans leur parcours de vie un caractère d’urgence, une nécessité à être là.

[…] Enfin, le corps des femmes que j’ai choisi a quelque chose de très explicite. Elles n’ont pas des petits corps comme le mien. Elles sont très incarnées. Ce sont des femmes qui ont de sacrées vies, et cela se ressent dans leur façon de s’exprimer, de manger, mais aussi de faire le ménage. À l’image, ça donne une force incroyable.

Sur la réalisation, avec un temps de tournage limité, ma méthode est de tourner à deux caméras. Et je parviens, sans prétention, à créer un certain chaos. Même s’il y a beaucoup de prises inutilisables, que je n’arrive pas à tout monter, que les gens parlent en même temps et ne sont pas bien placés dans le cadre, j’aime ce côté : je les jette dans le grand bain et il faut qu’il se passe quelque chose. Et avec des amateurs, c’est une bonne méthode. Il vaut mieux qu’elles ne sachent pas que la caméra tourne. Ainsi, elles ignorent quand on coupe ou non, et le naturel revient.
Mais tourner avec deux caméras, ça devient plus complexe au niveau de la prise de son, pour l’image, et pour la scripte aussi puisque nous avons deux retours caméras à regarder. Toutefois, vous capturez une vérité que vous n’auriez pas autrement.

Comment avez-vous caractérisé le personnage d’Eye Haïdara, la porte-parole de ces femmes ?
M.V : Pour Eye, dès lors que nous lui avons attribué ce mari qui prend beaucoup de place dans le cadre, ses trois enfants et le costume que nous avions défini comme « terne », « passe-muraille », cela nous a permis de construire un personnage avec une sacrée trempe. Ce personnage du mari, imposant physiquement, la rattrape toujours avec sa douceur. Elle qui est un peu rude, sèche, je trouvais que ça offrait un contraste magnifique. L’élément clé, c’est que nous nous sommes dit : elle est noire, mais elle est française. C’est la différence qu’elle a avec ses collègues, c’est qu’elle est un petit plus éduquée, plus intégrée. Ce sont plein de petits détails comme celui-ci.

Votre mère était directrice de casting. En quoi cela a-t-il influencé votre métier de réalisatrice ?
M.V : Ma mère était en effet directrice de casting et m’a fait travailler avec de grands cinéastes, tels que Bertrand Blier et Louis Malle, lorsque j’étais enfant. En effet, j’attache aujourd’hui énormément de soin au casting. Lorsque je choisis un acteur ou une actrice, je sais déjà, dès qu’il ou elle entre dans la pièce, si cela va être bon ou non. C’est horrible. Parfois, certaines personnes me bouleversent alors que j’avais un a priori sur elles. Mais, le plus souvent, c’est instinctif.

Ma critique de la série est à retrouver ici.

« Frotter, Frotter », dès le 19 février sur France 2.

Synopsis :
Solange, la gouvernante malienne mère de famille nombreuse, Fanny, la bourgeoise déclassée au bout du rouleau, Michèle, la militante queer grande gueule… Trois femmes qui n’ont rien en commun et vont pourtant s’unir autour d’un combat : une grève de femmes de chambre, a priori perdue d’avance, qui va chambouler leurs vies, leurs principes, leur vision d’elles-mêmes, les sortir de leur solitude en rendant enfin visibles et audibles leurs sœurs d’infortune.

Casting : Eye Haïdara, Emilie Caen, Francis Leplay, Gringe, Bintou Ba, Karole Rocher, Rabah Nait Ouffela, Virgile Bramly, Jisca Kalvanda…