[CRITIQUE] – L’INTRUSE : UNE INEXORABLE DESCENTE AUX ENFERS

Une jeune fille au pair mystérieuse (Lucie Fagedet) intègre la maison de Paula (Mélanie Doutey) et Jérôme (Eric Caravaca). Très vite, les accidents domestiques s’accumulent et Paula est accusée d’être une mauvaise mère. L’intruse semble déterminée à faire imploser cette famille, mais dans quel intérêt ? Une série haletante où chaque mouvement précipite une chute inévitable. Méfiez-vous des apparences !

Chercher l’intruse

Paula, 40 ans, arrive à la fin de son congé maternité. Elle doit reprendre le travail dans quelques jours. Mais elle n’est pas prête. Orso, son petit dernier, l’a épuisée, sans parler de ses deux aînés. Avec son mari Jérôme, elle recrute Tess, une jeune fille au pair. Elle a l’air parfaite. Cependant, Paula se sent rapidement mal à l’aise avec la jeune fille. Elle est pourtant la seule. Tout le monde adore Tess. Elle sent que quelque chose ne va pas, mais personne ne la croit quand elle affirme que Tess leur veut du mal… C’est sans doute son baby blues qui la rend parano, lui répond-on. À moins que Paula n’ait elle-même des choses à cacher ? Quant à Tess, elle n’est pas arrivée là par hasard. Que cherche-t-elle en pénétrant dans ce foyer ?

« L’intruse » est une série d’ambiance. Tout repose sur l’atmosphère que les images vont susciter et la tension au sein du foyer. Outre le jeu des comédiens d’une grande précision – qui crédibilisent les actions du récit –, c’est surtout la mise en scène de Shirley Monsarrat qui contribue à rendre l’intrigue et les séquences familiales pesantes. Une mise en scène intelligente dont la réalisatrice s’empare à tous les niveaux : elle tire avantage à la fois du décor, de la banalité du quotidien et des moments intimes afin de prolonger le malaise ou le poids de la présence de Tess.
Plusieurs techniques sont donc utilisées. Shirley Monsarrat réalise, par exemple, des plans larges sur certains éléments de la maison, comme l’escalier en colimaçon menant à la chambre de Tess. Et, avec un effet de trouble, accompagné d’une petite musique, ce cadre génère alors un côté mystérieux en parfaite adéquation avec la personnalité de Tess.

À contrario, les scènes intimistes en famille sont également exploitées. La scène où Jérôme regarde un film avec ses deux enfants, et que Tess, à son tour, pose sa tête contre l’épaule de celui-ci, marque la confusion générale face à un comportement inhabituel. Le type de scène qui combine talentueusement scénario et mise en scène, et met en perspective un point de bascule toute en simplicité, avec des gestes ordinaires, et une émotion où le manque affectif de Tess nous émeut.
Puis, les plans de confrontations (notamment entre Paula et Tess) sur des visages crispés pour l’une et froid, machiavélique pour l’autre, plus frontaux certes, viennent accentuer la pression étouffante autour de Paula, prise au piège par son employée.

Des confrontations parfois silencieuses (cf. la scène sur la plage), qui étirent la lourdeur de l’instant jusqu’à son paroxysme.

Pour les gros plans sur les regards de Tess, incroyablement perturbants et d’une profondeur luciférienne, l’optique de la caméra ajoute une dimension presque surnaturelle à ses scènes de face-à-face. La jeune femme déchire le voile de la réalité et dévoile alors un aspect surhumain. Il faut dire que Sylvie Monsarrat est une adepte des films de genre et, bien que la série reste très concrète et ne bascule jamais dans le fantastique, elle parvient à insuffler de petits moments troublants qui oscillent entre une dimension quasi mystique et le réalisme implacable des thrillers, grâce, bien entendu, à une antagoniste cruelle et sans pitié.
Une antagoniste qui, par ailleurs, a une très belle partition. En effet, Tess agit aussi comme un révélateur. Car sous l’apparence de cette famille parfaite, quelques secrets se dissimulent. Si elle provoque ou aggrave des événements dont elle est elle-même à l’origine, elle soulève et met en relief des problématiques intéressantes auxquelles le spectateur sera confronté avec autant de violence que celle vécue par Paula et les autres membres de la famille.

Lucie Fagedet, une révélation

Autour de ces formidables comédiens, Lucie Fagadet survole. Avec ce rôle, elle dévoile une palette de jeu phénoménale. Surtout, et pour y revenir, l’intensité de ses regards impressionne. Elle parvient à dégager une détermination, une froideur, une perversité glaçante qui transperce quiconque ose un duel avec elle.
Sa posture, comme sa démarche droite, entre l’arrogance, l’autorité et une confiance menaçante, amène à son incarnation une puissance phénoménale.

Au cinéma comme à la télévision, ce sont les silences les plus difficiles à interpréter. Pourtant, Lucie Fagadet les tient avec une telle férocité que cela crée des morceaux de grâce où le temps semble suspendu.

Conclusion

Primée au Festival de Luchon (Meilleure série, meilleure réalisatrice, meilleur scénario), L’intruse saisit par l’ampleur dramatique de sa narration et les conséquences toujours plus tragiques de l’apparition de Tess. Forte d’un scénario conçu par Nathalie Abdelnour et Nathalie Saugeon, « L’intruse » offre un huis-clos épuisant, des rebondissements intenses, des retournements de situation inattendus et va jusqu’au bout de sa démarche, à savoir un dénouement qui n’est pas sans incidence, que ce soit pour l’entourage ou la famille de Paula et Jérôme. De vrais impacts émotionnels que les deux autrices assument et qui permettent à la série d’avoir cette emprise sur le spectateur. La réalisation de Shirley Monsarrat, elle, consolide les effets du scénario avec ingéniosité. Brillant !

La musique est aussi un élément clé dans la conception de la peur. Owlle compose une bande-son à l’aide des éléments du décor afin d’en produire une musique en adéquation avec la situation : une porte qui grince devient alors un instrument musical de l’horreur. Tout un environnement mis à profit dans l’unique but de distiller çà et là des ruptures de ton et d’amplifier le climat anxiogène de la série. Subtil et grandiose !

Mon interview avec la réalisatrice Shirley Monsarrat et les comédiennes mélanie Doutey et Lucie Fagedet est à retrouver ici.

« L’intruse » dès le 5 mars sur France 2.

Casting : Mélanie Doutey, Eric Caravaca, Lucie Fagedet, Hélie-Rose Dalmay, Zacharie Heintz, Léonie Simaga, Clément Sibony, Lola Naymark, Mariama Gueye, Anne Loiret…

1 commentaire sur “[CRITIQUE] – L’INTRUSE : UNE INEXORABLE DESCENTE AUX ENFERS

Les commentaires sont fermés.