[INTERVIEW] – L’INTRUSE : ÉCHANGE AVEC LES COMÉDIENNES MÉLANIE DOUTEY, LUCIE FAGEDET ET LA RÉALISATRICE SHIRLEY MONSARRAT

Grande gagnante du Festival de Luchon avec 3 prix reçus, dont meilleure série, meilleure réalisation et meilleur scénario, « L’intruse » propose une véritable plongée dans la dissolution d’une famille a priori parfaite. La réalisatrice Shirley Monsarrat et les comédiennes Mélanie Doutey et Lucie Fagedet s’expriment sur les intentions de la série et la façon dont elles se sont appropriées un scénario sous haute tension et des personnages complexes.

Shirley Monsarrat, réalisatrice

La série a un récit où la tension est maintenue de manière constante. Comment, à la réalisation, maintient-on cette tension ?
C’est une question de réalisation bien entendu, mais aussi de montage et de musique. Dans notre cas, nous avons opté pour faire assez peu de plans et pour jouer sur la profondeur de champ. Nous avons laissé vivre les comédiens dans le plan plutôt que de trop découper. Nous avons également ralenti tout cela au montage. Pour la musique, notre compositrice, Owlle, a utilisé des sons enregistrés sur le plateau pour composer les thèmes musicaux. Par exemple, dans la scène où Tess passe derrière Paula pour aller dans la salle de bain, vous entendez un bruit de rideau. C’est le vrai bruit de rideau qu’elle a réutilisé pour accompagner le mouvement de Tess qui passe en coup de vent derrière Paula. C’est presque un travail expérimental.

Les regards sont très importants dans la série. C’était un des critères importants de votre réalisation ?
Paula le dit dans l’épisode 1 : cette impression que Tess est toujours là, derrière son dos. Cette « intrusion » était déjà présente au scénario, mais nous en avons ajouté dans la mise en scène pour faire en sorte qu’elle soit toujours derrière le coin d’une porte pour écouter. J’avais demandé à Lucie Fagedet (Tess) de rester droite dans sa posture et de ne pas cligner des yeux durant ces plans-là. Ce qui la rend étrange : ce qu’elle pense, ce qu’elle écoute, si elle juge… À travers elle et cette posture, il y avait l’idée de travailler l’angoisse.

J’ai grandi avec Wes Craven, David Cronenberg et tous ces films de genre et d’horreur. Lucie, pas du tout. De fait, elle ne connaissait pas les codes du genre que nous avons insufflés dans « L’Intruse ». Durant la préparation, je lui ai montré des films que j’ai aimés, des films avec des héroïnes maléfiques comme Esther, qui est comme Tess : tout le temps là, dans le fond, et d’un coup, elle débarque avec son petit uniforme… Il y avait de ça aussi chez Tess, avec ses cheveux un peu tirés, etc. Je voulais qu’elle s’imprègne de tout ça, car c’est avant tout une affaire de posture.

J’ose la question : est-ce que vous auriez aimé que ça bascule dans le fantastique ?
J’aurais adoré. Mais l’histoire ne s’y prêtait pas. Et dans la psychologie du personnage, nous n’avions pas envie d’en faire une tueuse en série. Mais nous nous sommes posé la question : jusqu’où pouvons-nous aller dans ce genre de séries ? Nous souhaitions aussi garder de l’empathie pour elle. Quand vous regardez « Esther, c’est le mal incarné, c’est de l’horreur. Là, nous sommes dans un thriller psychologique, le thriller domestique.

Néanmoins, une autre de nos références était « La Main sur le berceau » ou « Rosemary’s Baby ». Nous ne voulions pas tomber dans l’objet de séduction initial.

Est-ce que vous pouvez nous parler du décor de la maison ? Correspondait-elle aux critères de départ et à ce que vous recherchiez ? Et de quelle façon l’avez-vous ensuite réorganisée ?

Quand j’ai reçu les textes, il y avait pour indications : un voisinage américain avec des allées, une petite pelouse, pas de clôtures ni de barrières. Sur Bordeaux, ça n’existe pas. Nous avons dû réadapter. S’est alors posée la question de la maison ancienne contre la maison d’architecte. La maison d’architecte nous intéressait parce qu’il y avait une baie vitrée, avec l’effet de jeu de miroir, et la maison ancienne qui installait mieux le genre. Nous sommes tombés sur celle que vous voyez dans la série, qui réussit à être un mix des deux. Elle n’est pas non plus too much, ce n’est pas la maison ancienne caricaturale qu’on peut voir dans certains films d’horreur, tels que « Amityville ».

Nous avions ce raisonnement en tête : est-ce qu’on amène l’étrange dans le normal ou est-ce que l’étrange est déjà là dès le début ?

Nous nous sommes dit que c’était plus intéressant d’amener l’étrange dans le normal. C’est pour ça que, de jour, la maison paraît chaleureuse, et l’enjeu était de la rendre inquiétante de nuit. Nous avons travaillé ça pour la rendre plus inquiétante. Quand nous avons pris la maison, elle était de type Airbnb, tout blanche avec des meubles IKEA. Nous avons mis de la patine aux murs, densifié le couloir haut, qui était blanc, et auquel nous avons ajouté une teinte de gris. Ce qui fait que, de nuit, lorsque vous éclairez, c’est tout de suite moins accueillant.

Il y avait deux éléments dans la maison qui m’intéressaient particulièrement : l’horloge dans le hall et l’escalier qui monte dans la chambre de Tess. Cette maison était vraiment chouette, parce qu’on pouvait y faire plein de plans graphiques.

De quelle façon avez-vous utilisé l’espace pour faire déplacer les comédiens et votre caméra ?
Ça faisait partie des critères de recherche. Nous avions sélectionné des maisons intéressantes mais, quand vous êtes une équipe de 20 à 25 personnes, vous vous marchez dessus et vous n’avez plus réellement de profondeur. Là, nous avions une cuisine ouverte sur le salon, donc nous pouvions jouer avec les perspectives entre le salon et la cuisine, et entre l’entrée et le salon. C’est une maison assez ouverte. Nous l’avons peu modifiée, puisqu’elle offrait déjà l’espace nécessaire au tournage.

J’aimerais conclure avec vous pour commenter les coulisses de deux séquences. La première, c’est celle de la plage, où vous êtes assises côte à côte. Il y a une énorme tension. Parlez-nous des coulisses de cette séquence.

C’est une scène qui n’a pas été évidente à tourner. Sur une plage, ça ne l’est jamais vraiment. Mais c’est justement une des scènes que j’adore le plus dans cette série, notamment pour la tension qu’il y a. Ce jeu de regards, ce positionnement face à cette famille qui s’amuse, et elles qui sont en retrait et se regardent. Pour ajouter de la tension – et ça marche assez bien au son –, nous avons ajouté cet avion dans le ciel en post-production, qui vient alourdir le silence de cette scène. Ça participe à la gêne que nous ressentons en regardant cette scène. Séquence que nous avons par ailleurs rallongée au montage. C’est Cécile, la monteuse, qui a eu cette idée-là. Le montage son est un travail dont on ne parle jamais et qui, pourtant, est ultra-important.

Par exemple, nous avons essayé de faire vivre le voisinage au maximum dans la série en ajoutant des chiens qui aboient, des chats qui miaulent, etc. C’est une série de voisinage, donc on doit l’entendre.

Et la seconde : celle où Paula jette son verre de vin sur Tess.
Cet épisode commence par un plan-séquence et nous le terminons ainsi en plan-séquence. Je voulais commencer et terminer ainsi pour montrer que leurs destins sont liés. Vous me demandiez comment on amène de la tension à la réalisation, eh bien cette scène est un bon exemple. Le plan-séquence apporte une tension. Le fait de commencer sur Tess et de basculer sur Mélanie qui entre, va chercher le vin, on se demande ce qu’elle va faire, on attend avec elle, et ce qui me plaisait, c’était de lier leurs destins. Ce moment jubilatoire pour Paula, j’avais envie qu’il dure et le plan-séquence permet ça.
Ensuite, pour des raisons pratiques, nous avons fait beaucoup de répétitions et nous coupions juste avant que Mélanie ne lance son verre sur Lucie. Nous n’avions pas le temps de changer Lucie, de la recoiffer, etc. De plus, comme il n’y a aucun dialogue, à mesure que Mélanie approchait du moment décisif de lancer son verre de vin sur elle, on entendait avec le chef op’ le cœur de Lucie battre. C’était génial ! Notre compositrice a également utilisé ces battements de cœur. La boucle est bouclée.

Mélanie Doutey et Lucie Fagdet, comédiennes

À la lecture du scénario, qu’est-ce que vous avez ressenti l’une et l’autre ?
Mélanie Doutey : En lisant le scénario, j’ai trouvé que le scénario était bien tenu, bien ficelé, très intelligent. Puis, on voyait le parcours de cette femme inversée que je trouvais intéressant. Si la tension était décrite, rien ne vaut le visuel. Il y a des moments où Shirley, la réalisatrice, a rajouté, grâce au son et à la musique, la façon dont elle a fait vivre cette maison, ce qui fait que le stress s’accentue à l’image. Sur le tournage, on ne le ressent pas tellement non plus par ailleurs. Même s’il y a des scènes d’observation, de silence, et qu’on se doute que ça se joue sur le suspense, c’est une fois le montage terminé qu’on se rend compte.

Lucie Fagedet : Quand Shirley m’a parlé du projet, j’ai tout de suite pensé au seul film d’horreur que j’avais vu enfant : « Esther ». L’archétype de la petite fille qui arrive dans une famille pour la faire imploser. Ensuite, Shirley m’a montré plusieurs films qu’elle avait en référence. Ce qui m’a plu à la lecture du scénario, c’est le double jeu qu’il y a entre Tess au sein de la famille et ce qu’elle est réellement. Il y a une force qui se dégage du personnage et, au fur et à mesure, de la série, on découvre qu’elle se permet de vivre une enfance qu’elle n’a jamais eue et qu’on lui a volée. C’est cette ambivalence et cette évolution qui m’a intéressée.
Il y a beaucoup de scènes qui m’ont mise très mal à l’aise. Toutefois, quand nous tournions des jumpscares, je n’avais pas conscience de la peur que la série pouvait produire. Par exemple, lorsque je passe en coup de vent dans la salle de bain, j’ai simplement un « Top » pour passer devant la caméra. Je n’avais aucune conscience que ça pouvait faire peur. C’est en visionnant la scène que j’ai compris. C’est vraiment la mise en scène et la musique qui créent cette ambiance angoissante.

Mélanie, si l’histoire est quelque peu différente, elle a néanmoins des similitudes avec le film « Inexorable » de Fabrice du Welz. Est-ce que vous avez hésité à rejoindre le projet pour cette raison ?
M.D : Il y a totalement des points communs entre les deux et je l’assume entièrement. Cependant, il y a deux points de vues différents car le réalisateur Fabrice du Welz ne cherchait pas la même chose sur « Inexorable » que Shirley Monsarrat sur « L’intruse ». Mais vous savez, j’ai joué des dizaines d’histoire d’amour, et ça n’a jamais le même regard.

Lucie, de quelle façon avez-vous abordé le personnage de Tess ?

L.F : Avec Shirley, nous nous sommes rencontrées sur le tournage de « Skam ». Donc, je connaissais sa façon de travailler. Je savais qu’elle avait déjà une idée très précise de ce qu’elle voulait du personnage et de la série. J’avais, en partie, à me laisser guider par elle. Elle m’avait donné des indications précises sur le travail, que ce soit la posture ou la démarche. J’ai tendance à être voûtée alors Shirley me disait souvent de faire attention à mon port de tête. J’ai une bonne amie qui est danseuse classique, je pensais à elle pour maintenir cette droiture, avoir la cage thoracique rentrée, les épaules baissées… Ça crée aussi une identité dans le personnage.
Puis, étant donné que la série est une série qui tend vers le genre, nous avons beaucoup travaillé le rythme.

Ensuite, j’ai abordé le personnage de Tess comme je le fais pour chacun de mes rôles, notamment avec de la musique. Je me suis fait une playlist pour mon personnage. Et d’aborder le fait que Tess n’agit jamais de la manière en fonction de ses interlocuteurs, elle ne va jamais parler de la même façon à Paula que comme elle parle à Jérôme. C’est ça que j’ai travaillé, ces nuances de ton.

Mélanie, vous avez une très belle complicité avec Eric Caravaca qui joue votre mari. À l’écran, votre complicité transpire.
M.D : C’est un acteur que j’admire énormément. Il a une vraie humanité. Le personnage du mari est très compliqué : il est un peu lâche, pas tout à fait à l’écoute de sa femme. Pour ça, il fallait un acteur qui a une vraie tendresse, un vrai altruiste, qu’on puisse le pardonner. Il réussit ça avec brio.

Lucie, Tess est une personne extérieure à cette famille. Est-ce que, comme votre personnage, vous vous êtes éloignée, et comme certains acteurs peuvent le faire dans ce cas-là, vous vous êtes éloignée entre deux prises, pour rester hors de cette famille ?
L.F : Non. Une fois que le coupé était prononcé, on passe à autre chose. C’était un tournage joyeux, contrairement à la série. Shirley réussit toujours à fédérer une équipe autour d’elle, tout le monde se parle, il y a une envie de construire quelque chose tous ensemble. Si la série peut plaire, c’est parce qu’il y a eu une sensation de travail d’équipe.

Mélanie, vous avez tourné dans une maison déjà habitée. Est-ce que c’est difficile de tourner dans une maison qui n’est pas la nôtre, de l’apprivoiser pour la faire sienne ?

M.D : Ça fait partie du métier d’acteur : s’approprier un environnement. Alors, on s’invente un passif dans cette maison. J’ai eu la chance de pouvoir la visiter avant le tournage et, de fait, je me suis laissée porter par l’imagination, que ce soit dans la cuisine ou dans la chambre à coucher, on essaie de laisser son empreinte… Être toujours aux aguets. Par exemple, je fais très attention à la décoration. Je suis fascinée lorsque je les vois donner vie à des lieux. Comment eux vont interpréter nos personnages à travers la décoration et comment nous, on peut intervenir là-dedans. […] Si je n’interviens pas dans la décoration, je peux proposer une idée ou changer la disposition d’un objet.

[…] Pour être honnête, la maison de la série était beaucoup trop grande pour moi (rire) mais ce fut, l’espace d’un instant, notre maison à Eric et à moi. Avec Eric, nous nous sommes demandés quand nous avions acheté cette maison, comment nous l’avions pensée, aménagée…

Vous jouez les méchantes à merveille. C’était déjà le cas dans « Follow ». Est-ce que ce sont des rôles que vous aimeriez continuer d’explorer ?
L.F : Je trouve que dans le jeu, c’est hyper jubilatoire de jouer les méchantes. Dans l’épisode 2 de « L’intruse », lorsqu’elle prépare son plan, qu’elle ne parle pas, ce sont des scènes très longues, j’adore ça. Dans « Follow », c’est différent puisque c’est dans un but de vengeance. Tous les personnages de méchant que j’ai joués, je ne les ai pas pris par le prisme de « c’est une méchante ». L’important est de trouver une justification, sans excuser les actes, j’ai besoin de comprendre pourquoi elle fait ça. Travailler la faille du personnage qui amène à la compréhension. On a de l’empathie pour Tess. Et j’ai besoin d’en avoir pour mon personnage si je veux l’incarner. Parfois, ce n’est pas évident, mais faire le pont vers son humanité est essentiel.

Ma critique de la série est à retrouver ici.

« L’intruse » dès le 5 mars sur France 2.

Synopsis :
Paula, 40 ans, arrive à la fin de son congé maternité. Elle doit reprendre le travail dans quelques jours. Mais elle n’est pas prête. Orso, son petit dernier, l’a épuisée, sans parler de ses deux aînés. Avec son mari Jérôme, elle recrute, Tess, jeune fille au pair. Elle a l’air parfaite.

Paula se sent rapidement mal à l’aise avec la jeune fille. Elle est pourtant la seule. Tout le monde adore Tess. Mais elle remarque des changements au sein de son foyer et la multiplication d’incidents domestiques qui la font passer pour une mauvaise mère. Elle sent que quelque chose ne va pas, mais personne ne la croit quand elle affirme que Tess leur veut du mal…

C’est son baby blues qui la rend sans doute parano, lui répond-on. A moins que Paula ait elle-même des choses à cacher ? Quant à Tess, elle n’est pas arrivée là par hasard. Que cherche-t-elle en pénétrant dans ce foyer ? Quand une inconnue pénètre dans son intimité, il faut en mesurer les risques et les conséquences. Une famille, c’est souvent fatiguant, éreintant. Pourtant, c’est quand on risque de la perdre qu’on mesure toute son importance.

Casting : Mélanie Doutey, Eric Caravaca, Lucie Fagedet, Hélie-Rose Dalmay, Zacharie Heintz, Léonie Simaga, Clément Sibony, Lola Naymark, Mariama Gueye, Anne Loiret…

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