Pierre Leccia, auteur de la série « Mafiosa », retrouve la mafia corse de la « Plaine orientale » dans une nouvelle fiction aux allures judiciaires. Rivalités, trahisons, histoires de famille, triangle amoureux : la série s’enrobe d’une fresque dramaturgique intense où les rancœurs, tenaces, sont le point d’orgue d’une intrigue tortueuse, insidieuse et promesse de vengeances implacables.
Synopsis
Quand Reda sort de prison, il espère renouer avec son ancien complice devenu entre-temps le second de Carlotti, le Parrain qui règne en maître sur le nord de l’île. Reda a du mal à trouver sa place dans ce monde de voyous qui a beaucoup changé et comprend vite qu’il ne sera pas accepté par la bande de la Plaine Orientale. Au même moment débarque à Bastia sa demi-sœur Ines qu’il a perdue de vue depuis l’enfance. C’est aujourd’hui une jeune magistrate qui intègre le premier pôle anti-mafia constitué par la police et la justice locale. Déterminée à faire tomber le Parrain Carlotti, elle propose à Reda une alliance secrète. Se signe alors un pacte à haut risque entre les deux…
Tout pour la famille
Plus qu’une histoire de mafieux, « Plaine orientale » est avant tout une histoire de famille et de sentiments. Car, tout au long de la série, ce sont les sentiments que les personnages éprouvent les uns envers les autres qui les guident. Un récit intimiste dans le milieu hostile de la mafia, et un duo de héros atypiques : un frère trafiquant et une sœur magistrate. Un récit intimiste où chaque choix amène une conséquence. Une narration semée de dilemmes : un frère (Raphaël Acloque) dont la seule motivation est de se venger de Carlotti (Éric Fraticelli) et de ses hommes, lui-même amoureux de la fille du Parrain, Alexandra (Antonia Desplat), avec qui il entretient une relation secrète, puisque cette dernière est mariée à un des hommes de main de son père, Henri-Noël Tabary (Jean-Dominique). Et une sœur (Lina El Arabi) qui s’engouffre dans un mensonge pour protéger son frère, au risque de mettre sa carrière en péril. Une alliance explosive où la volonté touchante d’une sœur pour apprendre à connaître son demi-frère, fait basculer l’histoire dans des rues à sens unique. Toute la narration oscille alors entre vengeance et amour, trahisons et actions, maintenant un rythme et une pression constants dans les rapports humains et l’enquête/représailles autour de Carlotti.

Ce sont les partis pris de la série qui la rendent intéressante, car elle ne prend pas un chemin évident. Outre la famille qui prédomine dans les actions, « Plaine orientale » met surtout l’accent sur les caractéristiques judiciaires, sur la direction du pôle antimafia, ses contraintes, et la façon d’opérer dans un système régi par des règles et une complexité administrative. Oui, cela rend la série un poil verbeuse, peut-être trop, diront certains. Néanmoins, c’est de cette réalité concrète de l’écriture scénaristique que naît la véracité de l’intrigue et sa profondeur.

L’autre atout, c’est son antagoniste. Au départ, son exposition est secrète. Il est présenté par les autres personnages de la série comme celui ayant la mainmise sur tout, mais rien n’est indiqué concrètement : ni son visage, ni où il habite, ni comment il gère ses affaires. Et c’est parce qu’on ne le voit pas qu’il en devient effrayant. Puis, lorsqu’il se dévoile, Pierre Leccia le fait avec subtilité. Carlotti ne domine pas l’écran, reste un personnage discret, presque dans l’ombre, insaisissable, et angoissant par son sang-froid dans les confrontations verbales.
Enfin, la série évite le cliché du Parrain trafiquant de drogue. Carlotti est un antagoniste plus malin. Pour contrôler la ville, c’est par le business légal qu’il s’impose. Cela fait de lui un adversaire redoutable mais avec un point faible : la famille.
Dans les rues de Bastia
La réalisation de Pierre Leccia accentue la dramaturgie de son récit par une mise en scène attentive aux dilemmes des personnages, à la complexité des situations et des êtres humains et, malgré l’austérité de l’intrigue, attentive également aux sentiments et aux émotions. Dès lors, la caméra va chercher la proximité et les plans serrés afin de permettre au spectateur de mieux pénétrer, sonder l’intimité des protagonistes, tandis qu’elle va s’éloigner pour dévoiler, sur d’autres plans, leurs profondes solitudes ou détresses. Deux jeux de caméra qui accroissent les enjeux et les propulsent dans une dimension plus humaine.
Côté « action », les exécutions, elles, sont sommaires et froides. Pas d’artifices, pas de fusillades ou de bains de sang grandiloquents : Pierre Leccia reste fidèle à la réalité, avec une caméra enragée qui révèle la brutalité d’abattre une personne de sang-froid et l’urgence de la fuite. C’est ce côté ultra-réaliste, que la série s’évertue à dépeindre, qui lui donne ce caractère brut, vengeresque et tragique.

Au-delà de la réalisation, Pierre Leccia est aussi un excellent directeur d’acteurs. On sent une véritable connaissance de l’univers mafieux et de l’environnement corse dans lesquels sont plongés les comédiens et les comédiennes de la série. Il parvient à les guider intelligemment dans ces multiples décors extérieurs (Bastia et ses alentours) et dans ceux, plus minimalistes, des bureaux ou des couloirs du pôle antimafia. Ainsi, le réalisateur, par la force de sa direction, donne les clés dont les comédiens ont besoin pour créer la crédibilité de leurs actions et des situations à jouer. On ressent alors une vraie aisance des acteurs à se mouvoir ici et là, comme s’ils avaient conscience de chaque décor et qu’ils se les étaient appropriés pour ne faire qu’un. Chose assez rare. Aussi, la foi dans l’histoire que porte Pierre Leccia en découle chez les acteurs.
Et puis, il y a de la justesse dans le regard des comédiens. Dans un genre comme celui-ci, il est aisé de tomber dans le surjeu. Toutefois, vous ne verrez ni froncements de sourcils abusifs, ni colères automatiques ou exagérées, ni émotions qui ne soient pas authentiques. Au contraire, l’interprétation est délicate, souvent intérieure, une forme de pudeur à ne pas extérioriser ses peurs ou son mal-être, aussi parce que la fragilité n’a pas sa place dans le monde terne des mafieux.
Avec « Plaine orientale », Pierre Leccia offre une intrigue familiale puissante sur fond de mafia : enjeux poignants, intrigue bien ficelée, dialogues consciencieux… La série a cette exigence à tous les niveaux et donc cette intensité haletante que recherche le spectateur dans un thriller judiciaire et mafieux. Car c’est aussi l’autre atout de « Plaine orientale » : son accent judiciaire, qui nous emmène au cœur d’un pôle antimafia et de la délicatesse qu’il y a à éradiquer la mafia. On lui reprochera une introduction un peu longue, un peu bavarde, mais une fois les bases posées, la série s’envole et tient sa promesse d’un thriller judiciaire poussiéreux et suffocant.
De plus, « Plaine orientale » est portée par des acteurs et des actrices précis et rigoureux, Raphaël Acloque et Lina El Arabi en tête, et ce sont les interprétations et incarnations de chacun d’eux qui élèvent la série, à la fois dans sa force émotionnelle et dans ses intrications morales.
« Plaine orientale » dès le 26 mai sur CANAL +.
Casting : Lina El Arabi, Raphaël Acloque, Antonia Desplat, Cédric Appietto, Eric Fraticelli, Rachid Guellaz, Henri-Noël Tabary, Veerle Beatens, Horya Benabet…
. Mon interview avec la comédienne Horya Benabet est à retrouver ici.
