[INTERVIEW] – 3 QUESTIONS À… DIMITRI STOROGE : « On a envie, en tant que comédien, de travailler avec des gens passionnés, avec une vraie grammaire cinématographique »

Avec son regard intense et son parcours jalonné de rôles puissants, Dimitri Storoge s’est imposé comme l’un des comédiens les plus singuliers de sa génération. Habitué aux personnages ambigus, complexes, souvent sombres, il choisit aujourd’hui ses rôles avec une maturité nouvelle, guidé par la nuance, la profondeur et le désir d’explorer d’autres territoires de jeu. Rencontre avec un acteur instinctif et passionné.

En tant que comédien, qu’est-ce qui vous fait dire oui à un rôle, à un personnage ? Je me permets une suggestion : j’ai l’impression que vos choix évoluent avec le temps, vous allez vers des rôles moins évidents et plus à contre-emploi.
C’est intéressant comme question, parce qu’effectivement la réponse évolue au fur et à mesure du travail, et de la manière dont je grandis personnellement – je ne peux évidemment pas parler pour les autres. C’est vrai que j’ai aujourd’hui plus d’appétit pour des personnages que je trouve complexes. Je n’ai jamais eu un goût démesuré pour les héros bien sous tous rapports, chez qui il est difficile d’insuffler un peu d’épaisseur. Même au théâtre, j’ai peut-être davantage de facilité à aller vers des choses plus denses. Mais ça évolue avec le temps. Par exemple, j’ai beaucoup joué des voyous. Et je sens que ça m’excite un peu moins en ce moment. Quand on a incarné des rôles un peu « énormes », comme dans Made in France ou Les Lyonnais, on a l’impression d’avoir atteint quelque chose. Pas atteint au sens d’un sommet – la perfectibilité de notre boulot est sans fin – mais ces personnages étaient tellement massifs que je me dis que j’ai fait ce que j’avais à faire. Désormais, j’ai envie de naviguer vers autre chose.
Ensuite, pour répondre à votre question : il y a une infinité de raisons pour lesquelles j’accepte un rôle. La plupart du temps, c’est d’abord le projet, puis le personnage, et le réalisateur ou la réalisatrice avec qui je vais tourner. Ce sont mes trois critères principaux. Mais principalement… le personnage, avouons-le.

[…] J’attends d’un réalisateur ou d’une réalisatrice qu’il ou elle ait un point de vue fort, intéressant, et qu’on puisse vraiment parler de cinéma. J’ai de plus en plus envie d’échanger : pas de m’immiscer partout, mais de comprendre, de parler des plans, des mouvements de caméra, de références communes… Trouver un moyen d’être des collaborateurs, le plus possible. Par exemple, avec Aurélien Molas sur Deep, on s’entend très bien, mais on peut ne pas être d’accord. Il y a plein de réalisateurs avec qui je n’ai pas forcément les mêmes goûts, mais on arrive à en discuter. On partage des références qui nous permettent de parler la même langue, et de comprendre pourquoi on n’est pas d’accord – même si on se balance des vannes sur nos goûts respectifs. On a envie, en tant que comédien, de travailler avec des gens passionnés, avec une vraie grammaire cinématographique, qui nous parlent et avec lesquels on peut échanger, qu’on s’y reconnaisse ou pas du tout. Et dans ce cas, on explore un autre univers. C’est assez basique, je m’en rends compte, mais au fond, ce n’est pas très compliqué de pouvoir échanger.

 « J’essaie de cerner mes personnages par différents biais »

Vous le disiez : au cours de votre carrière, vous avez incarné pas mal de méchants ou de personnages complexes et ambigus. Qu’est-ce qui fait que, selon vous, on vous a longtemps attribué ce genre de rôle ?

Honnêtement, je crois que c’est une histoire de proposition-disposition. Je m’en rends compte aujourd’hui et ça va vous sembler idiot, mais c’est vrai : quand j’étais petit, j’aimais les méchants dans les films. Je les ai toujours trouvés plus intéressants, souvent plus drôles, mieux sapés. Ils avaient les plus belles femmes… Bref, j’ai toujours préféré les méchants. Longtemps, on s’est moqué de moi – notamment la mère de mes enfants – en me disant : « Oui, c’est une pose, évidemment… tu fais genre. » Et en fait, je vois que mon fils a exactement le même goût très prononcé pour les méchants. Parce que ce qui est intéressant, c’est de leur apporter de l’humanité, là où elle n’est pas forcément présente. Donc, c’est ce que j’avais le plus envie de faire et on m’a proposé ce type de rôles… on s’est tous bien trouvés là-dessus.

Légende : Dimitri Storoge incarnait  Edmond « Monmon » Vidal jeune dans Les Lyonnais d’Olivier Marchal.

Et comment préparez-vous chacun de vos rôles ?

C’est assez différent à chaque fois. Certains rôles nécessitent des recherches. Pour Deep, qui se déroule durant la 2nde Guerre Mondiale, on ne va pas forcément fouiller dans l’Histoire parce qu’on la connaît déjà et que ce n’est pas indispensable. À l’inverse, pour un rôle comme dans Made in France, on a dû travailler sur des aspects qui nous étaient complètement étrangers.
De manière générale, j’aborde chaque personnage différemment, mais s’il y a un point commun, c’est que je tourne autour du personnage. J’essaie de le cerner par différents biais : des morceaux de musique qui pourraient lui correspondre, des goûts qu’il pourrait avoir… Je commence à l’imaginer ainsi. Et surtout – c’est très bateau – mais je cherche un moyen de l’aimer, au sens de le défendre.

Légende : Dimitri Storoge dans le rôle d’Hassan dans le film Made in France de Nicolas Boukhrief.

Et ce n’est pas si difficile, en vérité, de trouver une humanité chez un antagoniste. Cependant, j’essaie d’éviter – parce que je trouve que c’est un petit problème chez moi – de trop psychologiser ces personnages, de me dire : s’il est comme ça, c’est la faute de papa ou de maman. Je trouve que c’est souvent réducteur.

Échange réalisée au Festival Creatvty de Sète (format 10 minutes).

Deep, prochainement sur OCS.

Synopsis
En 1941. Une équipe de résistants est recrutée pour une mission extrêmement périlleuse – voler aux nazis un sous-marin d’un nouveau genre. Rapide. D’une puissance de feu inédite. Et surtout indétectable. Une mission qui pourrait bien changer le cours de la guerre…

Casting : Dimitri Storoge, Foëd Amara, Illyès Salah, Bamar Kane, Alyzée Costes, Armelle Deutsch, Philipp Hochmair…