Après L’Amour et les Forêts, la réalisatrice Valérie Donzelli revient avec À pied d’œuvre, un film qui s’intéresse à la précarité du métier d’écrivain et aux difficultés du quotidien auxquelles se heurte un artiste. Sans jamais apitoyer le spectateur sur le sort de Paul Marquet, ni céder à un quelconque moralisme, À pied d’œuvre nous embarque dans une odyssée humaine, qui deviendra pour lui l’occasion d’une véritable renaissance.
Synopsis
Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune.
À Pied d’œuvre raconte l’histoire vraie d’un photographe à succès qui abandonne tout pour se consacrer à l’écriture, et découvre la pauvreté.
Heigh-ho, heigh-ho, On rentre du boulot !
L’exercice d’écriture d’À pied d’œuvre est celui d’un équilibriste subtil, reposant presque entièrement sur les épaules de son héros : ses frasques, ses désillusions et ses espoirs, alors qu’il abandonne tout pour se lancer dans l’écriture. Paul Marquet renonce à un travail dans lequel il gagnait confortablement sa vie, un choix qui impacte directement sa cellule familiale, jusqu’à la faire se disloquer.
Dès lors, une question s’impose : pourquoi ? Et surtout, comment rendre Paul Marquet attachant, nous faire comprendre ses choix et entrer en empathie avec lui ? Car, après tout, on pourrait être tenté de penser – comme on le lit trop souvent sur les réseaux sociaux – qu’« ils n’ont qu’à trouver un vrai travail », les artistes, ou, dans ce cas précis, qu’il n’avait qu’à conserver son métier de photographe qui lui permettait de bien vivre. Or écrire, pour certains, est un acte de vie. C’est une nécessité, une question de survie. Et le film le montre avec une grande justesse. Tout le monde ne pourra pas s’y reconnaître – il faut sans doute être sensible à l’art pour en saisir pleinement l’urgence – mais Valérie Donzelli et son co-auteur Gilles Marchand retranscrivent admirablement ce besoin à travers une caractérisation à la fois belle et émouvante de Paul Marquet.
Plus encore, À pied d’œuvre insiste sur le combat : Paul travaille, se bat chaque jour pour vivre dignement. Il ne vit au crochet de personne et n’attend aucune aide pour s’en sortir. C’est cette lutte-là qui touche et nous permet de glisser dans sa peau : celle d’un artiste habité par la certitude de son choix, par cette pulsion de vie qu’est l’écriture. Oui, il découvre la pauvreté. Mais jamais le film ne verse dans une mise en scène malsaine ou pathétique du bourgeois ou de l’artiste flirtant volontairement avec la misère.

L’interprétation de Bastien Bouillon, tout en sobriété, teintée d’une candeur et d’une maladresse touchantes, bouleverse par son attitude, son désespoir parfois, et sa foi inébranlable en une passion qui l’anime. Il porte les séquences dramatiques – les repas en famille, les joutes verbales avec son père, les échanges virtuels avec sa femme et ses enfants – avec une intensité et une sensibilité magnifiques, révélant à quel point son sacrifice lui coûte.
Enfin, la voix-off parachève l’immersion et scelle la compassion que le film suscite pour son personnage.

Le film dénonce, par ailleurs, l’uberisation du travail. Pour subvenir à ses besoins, Paul enchaîne les petits boulots trouvés via une application qui met les travailleurs en concurrence. Chaque mission est proposée aux enchères : celui qui fait l’offre la plus attractive l’emporte. Une tâche payée 20 € de l’heure peut ainsi chuter à 13 €. En somme, une forme d’esclavage moderne, sujet de discussion lors d’un dîner entre Paul et ses parents. Lorsque sa mère met en évidence la précarité de ses conditions de travail, il lui répond sans vergogne : « Tu sais, à notre époque, il y a des esclaves très bien payés ».
Et paradoxalement, Paul le reconnaît lui-même : c’est le prix de sa liberté. Il choisit ses missions, fixe ses horaires et peut s’accorder du temps pour écrire.
Au bout du compte, ce qui s’apparente d’abord à un calvaire se transforme en opportunité inattendue : les rencontres faites au fil de ses missions nourrissent son imaginaire et deviennent la matière même de son nouveau roman. De là naît une aventure humaine authentique, parfois dure, parfois lumineuse, embrassant toute l’amplitude de l’être humain.
Néanmoins, le film omet – volontairement ou non – une réalité essentielle : la précarité des écrivains tient en partie à une répartition inégale de la rémunération (entre 8 et 11 % en moyenne), ainsi que des contrats et des conditions de travail structurellement défavorables. Et si À pied d’œuvre n’a évidemment pas vocation à devenir un moratoire sur les enjeux techniques et politiques du métier d’écrivain, il lui manque malgré tout un peu de substance pour en exposer toute la complexité. Des éléments qui auraient sans doute gagné à être davantage intégrés afin de renforcer la compréhension du spectateur sur un sujet majeur de société et l’empathie envers son personnage. Toutefois, ce n’est qu’un détail.
Faire résonner le propos à l’image

À l’image, Valérie Donzelli propose là aussi un exercice de style immersif : dépouillée de toute emphase du cinéma moderne – où les silences sont rois et la méditation maîtresse de son univers – la réalisation, presque nonchalante à l’image de Paul Marquet, possède ce charme discret du quotidien. Et c’est précisément ce que le film cherche à capter : le quotidien.
À travers des cadres proches de son héros, intimes et humanistes, on perçoit la fragilité d’un personnage aimant, qui se débat. C’est dans cette délicatesse de regard, dans cette manière de filmer Paul avec pudeur, que Valérie Donzelli fait naître l’affection du spectateur – et, pour certains, une identification immédiate et puissante.

L’urgence de la situation de Paul pourrait amener une mise en scène plus nerveuse. Pourtant, À pied d’œuvre adopte une lenteur parfois déroutante, presque contradictoire avec son propos. Et c’est précisément là que le film trouve sa cohérence. Écrire est un processus long, laborieux, qui exige patience, persévérance et une certaine douceur envers soi-même et le temps. Ainsi, même lorsque Paul travaille, le temps semble s’étirer, comme s’il écrivait déjà, en creux, à travers ses besognes.
Peut-être le film cherche-t-il aussi à nous rappeler à quel point le monde va trop vite, et combien il devient nécessaire, parfois, de ralentir : prendre le temps de travailler, mais surtout, de vivre.
Conclusion
Film à la portée presque philosophique, À pied d’œuvre s’impose comme un laboratoire de réflexion autour de thématiques essentielles : la place des artistes dans notre société, l’esclavage moderne, et la violence d’un monde où l’argent dicte désormais toutes les règles.
Sans jamais adopter un ton sermonneur, Valérie Donzelli et son co-scénariste Gilles Marchand parviennent à interroger la manière dont les écrivains sont traités, et le peu de considération qui leur est accordé. Si le film aurait pu aller plus loin sur la nécessité des écrivains dans notre monde – à une époque où l’extrême-droitisation des sociétés remet en cause, censure et fragilise la culture – À pied d’œuvre n’en demeure pas moins une œuvre précieuse. Il rappelle avec force que l’écriture n’est ni un caprice ni une passion futile, mais une démarche profonde, existentielle, un besoin vital.
* Mon interview avec le scénariste Gilles Marchand est à retrouver ici.
À pied d’œuvre le 4 février au cinéma.
Casting : Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon, Valérie Donzelli, Marie Rivière…

Quelle extrême-droitisation de la société ? ??
L’argent, la précarité c’est l’extrême droite ?
Et la culture et la censure aussi elles sont d’extrême droite ? ???
Non mais sans blague !
Si vous ne le remarquez pas, c’est un vrai problème et je ne peux pas vous aider.
Quant à la précarité, l’extrême-droite s’en est toujours servi pour avoir le vote du peuple. C’est un fait. Il faut ouvrir des livres d’histoire.
Quant à la culture et la censure, c’est toujours l’extrême-droite et les populistes, oui. Aux Etats-Unis, des livres sont censurés dans certains états, des musées d’histoire, notamment sur l’histoire afro-américaine, sont censurés, des salles artistiques reprogrammées selon les désirs de Mr. Trump, des images de femmes trans ou LGBT qui ont fait l’armée sont supprimées, et des universités et scientifiques sont muselés dans leurs recherches car ont leur interdit de formuler des mots comme climat, environnement, réchauffement climatique, femme, justice sociale, etc… Il suffit de se renseigner. Ce n’est pas le monde que je veux défendre pour ma part.