[CRITIQUE + INTERVIEW] – JE SAIS PAS : LE NOUVEAU THRILLER DE FRED GRIVOIS EMMENÉ PAR LOLA DEWAERE ET DAVID KAMMENOS

Adaptée du roman de Barbara Abel, Je sais pas est une plongée viscérale dans une histoire de disparition étrange et d’une famille prête à exploser. Thriller psychologique aux accents d’épouvante, la vérité n’est jamais là où on l’attend et les mensonges jamais ceux auxquels on croit.
Rudement menée par le réalisateur Fred Grivois et deux acteurs immenses que sont Lola Dewaere et David Kammenos, la série joue une partition fantastique… de réalité.

Synopsis
Une sortie de classe vire au cauchemar. Emma, une enfant de six ans, a disparu dans la forêt. Une battue se met aussitôt en place. C’est alors qu’Emma réapparait comme par miracle. Tout le monde semble rassuré, sauf que maintenant c’est sa maîtresse, Jade, partie à sa recherche qui manque à l’appel.
À la question : « où est Jade ? », Emma, qui porte le bandana de sa maîtresse, répond simplement : je sais pas. Que s’est-il vraiment passé dans la forêt ? À six ans, on est innocent, dans tous les sens du terme. Pourtant, ne dit-on pas qu’une figure d’ange peut cacher un cœur de démon ?

Une série aux influences prononcées 

Fred Grivois fait partie de cette génération de réalisateurs passionnés par les films de genre. Avec la série Machine, il avait déjà confirmé ce talent en mêlant drame social et film d’action, largement inspiré par le cinéma asiatique. Pour Je sais pas, il réitère cette envie d’explorer des récits aux confins de plusieurs univers et propose ici un cocktail détonnant entre thriller psychologique et épouvante : « J’adore les jump scares, mais je ne voulais jamais qu’ils arrivent à l’endroit attendu », explique le réalisateur.
Écrite par Olivier Prieur (Les Rivières pourpres, Malditos…), Je sais pas se distingue par une qualité d’écriture et de mise en scène assez rare : « Il y a beaucoup de silence. En France, on en a peur, peur que les gens aillent ailleurs. Je ne pense pas que ce soit vrai. » Ce choix installe une atmosphère pesante et impose un rythme différent aux dialogues comme à certaines séquences, où la lourdeur du silence sème peu à peu les germes de la suspicion et du malaise.

Paul Morin, qui signe la photographie et avait déjà collaboré avec Fred Grivois sur Piste Noire, sait lui aussi installer des ambiances oppressantes. Son travail sur la série L’Intruse, notamment, parvenait déjà à conjuguer ces silences lourds et ces sensations glaciales propres au thriller psychologique, où l’on doit ressentir l’ambiguïté des personnages, le poids des mensonges et l’aliénation que procurent les lieux de l’action. Dans Je sais pas, il poursuit ce travail en offrant une dimension presque surnaturelle à cette forêt immense, à la fois terrain et témoin de disparitions inquiétantes. Cœur du récit et pivot d’un premier épisode haletant, la forêt se déforme sous les yeux des spectateurs, puis s’embellit à nouveau, comme dans un jeu auquel elle se prêterait volontiers : séduire d’abord, avant de nous prendre en otage dans son piège infernal. Elle finit par écraser la douleur des personnages par ses lignes droites filmées en contre-plongée, abyssales et vertigineuses. Une souffrance presque palpable. Comme le résume très justement le comédien David Kammenos : « Ce qui m’a vraiment accroché dans ce projet, au-delà de l’écriture, c’est le travail de Fred. On a tout de suite compris que la série allait s’inscrire dans le genre, avec quelque chose de l’ordre du conte autour de cette forêt. »

Quant à la maison et à ses immenses baies vitrées, elles créent une impression d’intrusion pernicieuse. On voit tout. L’intimité du couple est disséquée sans la moindre pudeur.

Un effet recherché et subtilement maîtrisé grâce à une disposition remarquable des lieux et des décors, qui permet à la photographie et à la mise en scène d’exploiter des effets de style particulièrement efficaces. Preuve en est cette scène où David Kammenos apparaît derrière l’escalier, tandis que le personnage de Lola Dewaere se tient au premier plan. Le réalisateur Fred Grivois explique : « Ça s’appelle une demi-bonnette. Dans les années 70, c’était énormément utilisé dans Star Wars, par exemple, ou chez Brian De Palma, qui est aussi une de nos grandes influences. Je l’ai utilisée sur tous mes tournages. C’est très dur à monter, parce qu’en fait vous êtes net partout, avec une zone de flou au milieu. Vous devez utiliser un deuxième objectif, une lentille que vous placez par-dessus l’autre. »

Cette maison aux allures géométriques symbolise à merveille le couple porté à l’écran par Lola Dewaere et David Kammenos. Une maison piégée par sa propre conformité, sa structure rigide : une prison dorée pour un couple qui se détériore peu à peu, coupé du reste du monde.
La comédienne se souvient de sa première impression en découvrant ce décor, qu’elle a dû s’approprier avec son partenaire pour en faire leur lieu de vie : « Le froid. Quand je suis rentrée dedans, je me suis dit que je n’aimerais pas habiter ici, au milieu de cette forêt. Et pourtant, je ne suis vraiment pas une flipette. On sentait déjà que la maison, en elle-même, était un protagoniste, un personnage de l’histoire. » Une sensation que la mise en scène confirme : cette maison vous dévore. Littéralement.

La maison, d’ailleurs, a été un véritable cauchemar à trouver lors des repérages, raconte Fred Grivois : « Ça a été l’enfer pour la trouver. Je cherchais quelque chose de moderne, mais pas trop, avec du bois. Et en même temps, comme on parle du mensonge et de la transparence, de ce qu’on dit et de ce qu’on ne dit pas, je voulais des baies vitrées partout. […] Celle-là, c’était une maison que les gens venaient d’acheter. Mais ils n’habitaient pas dedans. Ils ne l’avaient achetée que pour le terrain autour, qu’on ne voit pas dans la série. Et eux détestaient cette maison d’architecte : ils habitaient dans une autre maison à côté. »

Paul Morin et Fred Grivois ont ainsi bâti un véritable univers visuel pour la série, nourri de références très assumées, aussi bien sur le plan technique que sur celui de la colorimétrie : « On pensait aux films de James Wan. Il y avait un gros travail sur la profondeur de champ : ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Des choses sont là depuis le début de la scène, au premier plan, et on s’aperçoit soudain, à cause d’un mouvement, qu’elles ont changé de place. Là, notre référence était Takashi Miike dans Audition, qui fait cela très bien. Puis nous tournions en Charente à un moment où il y avait beaucoup de brouillard, donc tout cela aidait pas mal. La peinture aussi nous a guidés dans l’imagerie. Sur la colorimétrie, par exemple, nous voulions une image légèrement désaturée avec des pointes de couleur. En amont du tournage, je prépare des palettes que je transmets aux costumes et à toute l’équipe. Là, j’avais dit : on fait des pastels, je ne veux rien de criard. Et si nous voulions faire ressortir une couleur ensuite, nous pouvions le faire à l’étalonnage. C’est pour ça que l’image est assez bleutée, tout en restant chaleureuse à l’intérieur, notamment dans les scènes de nuit. »

Les apparences sont trompeuses

Lola Dewaere et David Kammenos forment ainsi ce couple, aux côtés d’Elodie Batard-Gaultier, leur fille fictive à l’écran. Mensonges et non-dits viennent rapidement perturber le quotidien de cette famille en apparence irréprochable, tandis que la disparition de l’institutrice de la petite Emma est sur toutes les lèvres. Leur fille pourrait-elle être impliquée ? « Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? Qu’est-ce qu’on voit vraiment ? C’est passionnant à jouer. Et puis c’est très efficace, je trouve, au niveau du thriller », affirme Lola Dewaere. Et, en effet, la série brouille constamment les repères du spectateur, l’entraînant dans une forme d’irrationalité proche de la folie. Toujours à la frontière entre le réel et le surnaturel, entre le vrai et le faux, elle maintient un équilibre fragile. Une tension qui ne cesse de se renforcer à mesure que s’accumulent les mensonges et que la perspective d’une vérité définitive semble s’éloigner.

Afin de rendre cette famille crédible à l’écran, plusieurs rencontres ont eu lieu en amont du tournage. Il en résulte une alchimie évidente entre les acteurs. David Kammenos ne tarit d’ailleurs pas d’éloges à propos de Elodie Batard-Gaultier : « En tant que comédien adulte, ça apporte de la nouveauté et c’est assez excitant. Mais en même temps, ça met la pression. Un enfant, on ne peut pas le faire tourner toute une journée : il y a des horaires à respecter. On ne peut donc pas se permettre de rater une scène, de perdre du temps ou de reprendre une séquence trop de fois. C’est vraiment un challenge. Et puis on a eu la chance qu’Élodie soit une formidable actrice. C’était son premier projet, mais on dirait qu’elle a quinze ans d’expérience. Ce qu’elle vous renvoie, c’est fou. Je suis persuadé qu’elle ira loin. »

Je sais pas, dès le 13 mars sur france.tv

Casting : Lola Dewaere, David Kammenos, Hubert Delattre, Élodie Batard Gaultier, Alysson Paradis, Selma Kouchy, Maïlys Fiston, Michaël Abiteboul, Caroline Godard, Delphine Chuillot…