[INTERVIEW] – JÉRÉMY FERRARI, LE K’DOR DE L’HUMOUR NOIR PASSE AU CINÉMA : « Pour moi, le cinéma et le théâtre sont des lieux qu’il faut respecter »

Jérémy Ferrari n’est pas seulement l’humoriste que l’on connaît. Avec Les K’dor, il se révèle également scénariste, réalisateur (et cascadeur,) explorant un univers où comédie, action et références cinématographiques se mêlent avec une précision obsessionnelle.
Dans cette interview, il nous parle de son parcours en trio – qu’il s’agisse de scénaristes, de partenaires sur scène ou de personnages à l’écran – et de son exigence absolue, de l’écriture à la réalisation, en passant par la musique et le montage. Une plongée dans l’esprit d’un artiste pour qui le respect de l’art est primordial.

Le film démarre lorsque l’on apprend que votre personnage est le fils de Mouammar Kadhafi. D’où est venue cette idée de point de départ ?
L’idée a germé peu à peu, au fil des discussions. Au départ, je voulais quelque chose d’ancré dans le réel. Parce que la vie est toujours plus créative que nous. Vous pouvez être le meilleur humoriste du monde, le meilleur auteur du monde : vous serez toujours battu par la réalité. Elle finit toujours par produire un événement complètement dingue que vous n’auriez jamais osé inventer. Donc je voulais raconter une histoire vraie. Mais je ne trouvais pas d’histoire vraie qui m’amusait suffisamment.
Un jour, avec mes co-auteurs, on s’est mis à parler de Kadhafi. Et on s’est dit : « Il a forcément eu des enfants qu’il n’a pas reconnus. » On sait qu’il a passé beaucoup de temps en Europe, notamment en France. Alors on a commencé à imaginer ce qui se passerait si un homme apprenait qu’il était potentiellement le fils de Kadhafi. Au moment de sa mort, Kadhafi était considéré comme l’un des hommes les plus riches du monde. Son argent a disparu. Et encore aujourd’hui, des gens cherchent cet argent, comme des chasseurs de trésors. On s’est dit : ça, c’est drôle. Ce type aurait pu grandir avec cette idée et devenir lui-même un chasseur de trésor à la recherche de la fortune de son père.
Le point de départ, c’était donc cette envie d’ancrer dans le réel une histoire qui n’est pas vraie, mais qui aurait parfaitement pu l’être. Il n’y a rien de plus efficace que le réel pour faire surgir l’absurde et l’humour.

Le film est très touchant par moments, notamment à travers cette quête du père. Vous disiez que l’histoire n’était pas vraie : je me suis demandé s’il y avait malgré tout une part autobiographique…
Bien sûr, il y a des choses de moi dans le personnage. C’est quelqu’un qui a parfois du mal à exprimer ses sentiments. Il est dans l’hypercontrôle, et ça peut avoir un impact sur son rapport aux autres. Mais c’est aussi un personnage qui aime les « fous ». Si je prends la scène du dragon, par exemple, où Laura parle pendant dix minutes des œufs qu’elle a trouvés grâce à TikTok : il pourrait très bien l’envoyer balader. Lui dire : « Allez, va jouer ailleurs. » Mais non, il l’écoute. Et on sent qu’il a une vraie tendresse pour ces gens-là. Il sait que Zoulikah est une planche pourrie, il la garde quand même dans l’équipe. Il sait que Ryan est une planche pourrie, il le garde aussi. Au-delà de son côté très métallique, très contrôlant, je pense que ces personnages l’apaisent. Leur folie, leur excentricité, leur manière d’être « zinzins » lui offrent une vision du monde plus légère que la sienne. Et c’est pour ça qu’il les aime autant. Ça, oui, ce sont des choses qui me ressemblent, qui sont assez proches de ma personnalité. Bon… à part que je ne coupe ni les doigts ni les oreilles des gens, et que je ne suis pas le fils de Mouammar Kadhafi (rire).

Ça vous fait du bien aussi dans la vraie vie d’avoir, autour de vous, des personnalités un peu absurdes, comme Arnaud Tsamère ?
Oui, parce que je trouve que ça rend la vie plus légère. Moi, j’ai du mal à la rendre légère pour moi-même. C’est une belle observation que vous faites, parce qu’effectivement, dans la vie, je m’entoure souvent de gens plus légers que moi, qui la prennent sous un autre angle, ça m’aide à relativiser le quotidien.

Quand vous avez rencontré Arnaud Tsamère pour la première fois dans On n’demande qu’à en rire, vous avez tout de suite su que c’était vers lui qu’il fallait aller pour ça ?
Ah, totalement. Et inversement, je pense. Moi, je crois que je rassure Arnaud, parce que je suis dans une forme d’hypercontrôle qui est sécurisante pour lui. Nos personnages sur scène sont une caricature de ce que nous sommes dans la vie, mais on n’en est pas si éloignés. On n’est pas à l’opposé. On a simplement grossi les traits de ce qu’on était déjà. Arnaud est aussi lunaire dans la vie qu’il l’est sur scène. Et moi, je suis aussi dans l’hypercontrôle, aussi inquiet dans la vie que je peux l’être sur scène.

Je vous ai découvert dans cette émission, comme Arnaud Tsamère et d’autres humoristes de votre génération, Ahmed Sylla ou Artus, qui ont eux aussi pris un virage vers le cinéma ces dernières années. C’est beau de voir cette évolution commune…
Vous avez vu l’arrivée d’une nouvelle génération, oui. Ça, c’est sûr que c’est génial. J’ai beaucoup de gens qui me suivent depuis quinze ou seize ans. Et quand ils vont voir le film, ils m’envoient des messages en me disant : « On est tellement fiers de toi. » Mais ça met une pression. Parce que quand des gens t’aiment depuis quinze ans, ils ne veulent pas être déçus. Et moi, j’ai des fans qui sont cash. Quand ils n’aiment pas, ils n’aiment pas. Ils le disent.

Pour en revenir au film, vous avez coécrit le scénario de Les K’dor avec Saïd Belktibia – que vous aviez déjà rencontré sur Roqya – et Clément Penny. Qu’est-ce qu’ils vous ont apporté dans l’écriture ?
Plein de choses. Moi, j’ai évidemment beaucoup appuyé sur le côté humour. Les dialogues, les vannes… on reconnaît complètement mon style dans le film. Saïd, lui, a apporté un regard très cinématographique à l’histoire. Au départ, c’est lui qui devait réaliser, donc il avait déjà cette vision en tête. Et Clément était davantage là pour nous aider sur la structure. L’idée, c’était d’avoir une ossature solide. C’était important pour moi : je ne voulais pas passer trop de temps en explications, mais je tenais quand même à la complexité d’un vrai film, avec un scénario construit. Je voulais qu’il y ait une vraie histoire à raconter, une intrigue, de vrais personnages secondaires, et surtout une évolution. Quand on voit les personnages au début et à la fin, ils ont changé.

C’est votre premier film en tant que réalisateur. Comment avez-vous appréhendé ce nouvel exercice ?

Je l’ai appréhendé avec beaucoup de peur. Et puis finalement, je me suis lancé comme pour tous mes projets : je m’y suis mis corps et âme, à 180 %. J’ai tout donné, du début à la fin. Il n’y a pas eu un jour de montage sans moi. Pas un jour de mixage sans moi. Pas un jour d’étalonnage sans moi. Pas un jour de travail sur la musique sans moi.
Je me suis entouré de gens très forts pour m’aider à réaliser le film, parce que je savais ce que je voulais dans ma tête, mais je ne savais pas forcément comment le fabriquer. Donc on m’a guidé, soutenu, épaulé.

Je suis allé chercher Stéphane Pereira, le monteur de Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, parce que je voulais quelqu’un d’extrêmement solide sur lequel je puisse, moi, ajouter ma folie.
Je suis allé chercher Chinese Man pour la musique, parce que je ne voulais pas d’une bande-son de commande. Je voulais de vrais musiciens aux manettes. Je les ai convaincus de faire le film avec moi. Ensuite, on s’est associés à Matteo Lacuccioli, qui est un vrai compositeur de cinéma. J’ai mélangé les deux styles pour créer une véritable patte sonore.

Je suis aussi allé chercher Vincent Renardy, le mixeur du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, pour avoir le meilleur son possible.
J’ai voulu tourner en scope pour que ce soit un vrai film de cinéma. En fait, j’ai tout fait pour que le public ait une plus-value en le voyant en salle. Je me suis dit : « il faut qu’ils gagnent quelque chose à le voir au cinéma. »

C’est vraiment la sensation qu’on a en regardant le film : celle d’un vrai film de cinéma.
C’est très agréable d’entendre ça. Même les équipes avec qui j’ai travaillé m’ont dit : « On n’a jamais vu un réalisateur aussi présent. » Mais en réalité, ça demande plus de travail, évidemment. Quand tu choisis un certain type de grain, il faut être à la hauteur en termes de lumière. Quand tu décides de tourner en scope, ça a un impact sur tes cadres, sur tes plans. Ça t’oblige à travailler différemment.

Il y a d’ailleurs beaucoup de références dans le film…
Je suis un amoureux du cinéma. Et je le respecte énormément. Comme le théâtre, d’ailleurs. Pour moi, ce sont des lieux qu’il faut respecter. Quand je vois un mauvais spectacle, ça m’énerve. Parce que je me dis : vous n’avez pas respecté l’endroit, ni les gens qui ont payé. C’est un cadeau qu’on te fait. L’art ne t’appartient pas, on te le prête. Tu le pratiques pour les gens. Il faut les respecter. Là, j’ai le sentiment de les avoir respectés. Je ne sais pas s’ils vont aimer le film ou pas. Mais au moment où je l’ai fait, je devais en être fier. Je ne peux pas livrer un film en me disant : « Je crois que ça va. »

Je voulais un film surprenant. Je me suis autorisé des pas de côté. Certains ont eu des doutes… mais il faut y aller. Il faut faire une vraie proposition. Je veux que les gens soient bousculés. Qu’ils éclatent de rire. Je ne voulais pas d’une comédie où on sourit trois fois. Je voulais des vrais rires. Et sur les avant-premières, ça rit. De vrais éclats de rire. J’ai utilisé toutes les armes que j’avais : l’humour noir, parfois quelque chose de plus pur, parfois du gag visuel… J’ai essayé de mélanger les styles pour surprendre en permanence. La comédie, ce n’est pas un sous-genre. C’est un vrai travail. Et c’est très dur.

Il y a également un petit clin d’œil à The Big Lebowski, par exemple. J’adore Le Père Noël est une ordure parce que j’aime quand les personnages secondaires sont presque aussi forts que les principaux. C’est ce que j’ai essayé de faire ici : des personnages qui arrivent dix minutes à l’écran, mais qui sont ultra marqués. Ils doivent prendre leur place, repartir, revenir… sans être effacés. J’ai plutôt une culture anglo-saxonne. J’adore les frères Farrelly, les frères Coen, Guy Ritchie… Mais il y a des films français imbattables. Comme je suis amoureux des dialogues, évidemment, Le Splendid ou Le Dîner de cons, ça reste des modèles. Je me suis autorisé des scènes comme ça dans le film : des moments où, pendant cinq minutes, ça parle. Juste ça.

Le film est aussi très généreux en termes d’action. Je sais que vous pratiquez les arts martiaux depuis longtemps. Pouvez-vous nous raconter avec qui vous avez travaillé pour les chorégraphies ?

Je pratique effectivement depuis que je suis tout petit, donc je souhaitais faire toutes mes cascades moi-même. Les scènes de bagarre, on les a travaillées avec des cascadeurs présents sur le tournage. Je voulais quelque chose de très réaliste. Comme je suis pratiquant, je ne voulais pas faire un truc qui ne serait pas possible dans la vraie vie – même si ça reste évidemment de la fiction.
Ce sont des équipes qui ont notamment travaillé sur les films John Wick. Donc, oui, on a eu de grosses équipes de cascade pour pouvoir réaliser tout ça, et surtout le faire en toute sécurité.

Je remarque que la notion de trio est très présente : trio de scénaristes, trio sur scène, trio dans le film – même s’il y a évidemment un quatrième protagoniste, le chien. Est-ce qu’il y a une raison particulière à cela ?

Le trio, c’est quelque chose que j’aime beaucoup. Évidemment, il y a le trio phare avec mes deux copains, Baptiste et Arnaud Tsamère. Mais j’avais déjà travaillé en trio dans On n’demande qu’à en rire ou dans Les Duos impossibles, parce que le trio, en comédie, c’est imbattable. Ça offre des combinaisons infinies de vannes et de situations. Tu peux en avoir deux qui s’engueulent contre un. Puis un qui se réconcilie avec l’autre… et qui se met à s’engueuler avec le troisième. Tu peux en avoir deux qui discutent pendant que le troisième fait autre chose en arrière-plan. Ça crée des rebondissements permanents. Quand tu maîtrises ça, l’écriture à trois, c’est un bonheur.

Les K’Dor le 11 mars au cinéma.

* Ma critique du film est à retrouver ici.

Synopsis
Synopsis D’après sa mère, Noé serait le fils caché de Kadhafi. Devenu chasseur de trésors, Noé n’a donc plus qu’une obsession, retrouver l’or de son père éparpillé dans le Sahel après sa mort. Pour y arriver il va avoir besoin des connexions de Zoulika (anciennement Louise), aussi attachante qu’incontrôlable et fraîchement sortie d’un centre de réinsertion civique, ainsi que de Ryan, puceau malvoyant de 52 ans participant au « Marathon des sables »… Une parfaite couverture pour passer la frontière discrètement !

Casting : Jérémy Ferrari, Laura Felpin, Eric Judor, Fred Testot, Karina Morimon, David Ayala…