[INTERVIEW] – PRIVILÈGES : ÉCHANGE AVEC LES CRÉATEURS DE LA SÉRIE MARIE MONGE ET VLADIMIR DE FONTENAY

Dans Privilèges, Marie Monge et Vladimir de Fontenay transforment le Citadel, un palace parisien, en personnage à part entière. Entre rivalités, manipulations et ambitions dévorantes, chaque couloir et chaque chambre deviennent le théâtre d’intrigues haletantes. Les créateurs nous racontent comment ils ont imaginé ce monde, façonné leurs personnages et orchestré un rythme qui ne laisse aucun répit aux spectateurs.

Le Citadel est un personnage à part entière dans la série, avec ses codes, ses règles et ses habitués. À l’écriture, comment l’avez-vous pensé et imaginé ?
Marie Monge : On est partis de l’idée de faire une série dans un palace parisien, qui était au départ une proposition de notre producteur Hugo Gélin. Ensuite, avec Vlad, nous avons cherché à nous approprier cet univers en pensant le Citadel comme une sorte de version réduite de notre société. On y retrouve des rapports de classe, des rapports de pouvoir, des gens qui peuvent tout demander, et d’autres qui sont là pour les servir. Puis, nous avons voulu dépasser ces oppositions un peu évidentes, en intégrant un personnage à contre-courant de cet univers : quelqu’un qui, a priori, n’a rien à faire dans un palace, qui ne possède ni les codes, ni les privilèges, ni le pouvoir associés à ce milieu. Ce personnage devient alors une porte d’entrée idéale pour décrypter ce monde à la fois fascinant et mystérieux. Car il existe beaucoup de fantasmes autour des palaces, et l’idée était aussi de montrer comment on peut y trouver sa place, jusqu’à devenir indispensable. L’objectif était également de créer des ponts entre les différents mondes : entre employés et clients, entre une jeune concierge et une héritière, malgré des rapports de classe très marqués. Nous voulions faire émerger des connexions plus inattendues.

Vous avez pu intégrer une équipe dans un palace pour être au plus proche de la réalité ?
Vladimir de Fontenay : D’abord, nous avons rencontré d’anciens directeurs. C’était plus facile de faire parler des personnes qui n’étaient plus en activité, notamment sur les différentes péripéties pouvant survenir dans les palaces. De notre côté, ce qui nous intéressait, c’était de montrer un palace assez dysfonctionnel, où coexistent différentes formes de déviance et de criminalité, qu’elles soient issues de la rue ou de milieux plus privilégiés. Pour obtenir ces informations, nous avons donc dû avancer un peu masqués.
Ensuite, nous avons eu la chance d’être accueillis dans plusieurs palaces. Nous avons fait une sorte de stage, un peu comme au collège : avec Marie, nous enfilions nos petites vestes et nous nous immergions dans les différents services. Nous avons ainsi passé plusieurs semaines à la conciergerie, en cuisine, en bagagerie ou encore à la sécurité, afin de comprendre concrètement leur fonctionnement. L’objectif n’était pas de proposer une approche strictement documentaire, mais plutôt de nous approprier cet univers pour mieux nous en détacher ensuite. Cela nous a aussi permis d’affiner notre propos. Au fil de cette immersion, nous avons découvert une organisation très hiérarchisée, presque pyramidale, où chacun rend des comptes à quelqu’un – du sommet de la direction jusqu’aux postes les plus invisibles. Cette structure nous a particulièrement intéressés, car elle révèle une dynamique très contemporaine.
Finalement, entre les étages les plus élevés et les coulisses, des passerelles peuvent exister, comme le disait Marie. Qu’est-ce qu’une héritière peut avoir en commun avec une femme de chambre, alors même que tout semble les opposer et que la société les maintient à distance ? C’est précisément ce type de rencontre qui nous intriguait.

Édouard et Adèle sont les deux héros principaux de la série. Comment les avez-vous caractérisés pour en faire des personnages auxquels on s’attache et que l’on a envie de suivre ?

M. M. : Comme nous voulions un palace dysfonctionnel, presque pensé comme dans un film de gangsters, nous avons imaginé un directeur capable d’être extrêmement brutal en coulisses, tout en restant charismatique, élégant et rassurant en façade. Cette idée du masque, du double visage, nous intéressait beaucoup. Et pour ce personnage, par ailleurs assez antipathique, nous avons cherché à le placer dans une forme de déstabilisation, presque de survie. Nous donnons accès à ses zones de fragilité, à ses humiliations, à son intimité, notamment parce qu’il ne fait quasiment aucune distinction entre son travail et sa vie personnelle. C’est quelqu’un que l’on ne voit jamais en dehors du palace, et qui fonctionne comme un patriarche au sein d’une forme de famille. Il y a donc, chez lui aussi, quelque chose de profondément intime.

À l’inverse, Adèle est la nouvelle venue. On ne sait rien d’elle au départ. Elle arrive, apprend, observe. Elle sert, elle est exploitée, mais elle commence aussi à comprendre comment utiliser ce lien privilégié pour s’élever. Finalement, on se rend compte qu’ils ne sont pas si différents. Ils partagent notamment un même besoin de reconnaissance. Leur relation devient alors une forme de duo ultra codépendant, presque lié par un pacte faustien. Un pacte qui peut s’avérer dangereux pour Adèle… mais aussi, potentiellement, pour Édouard. Nous aimions l’idée que les rapports de force puissent constamment s’inverser, au sein d’une scène comme d’un épisode, dans un mouvement perpétuel. Cela permet, selon nous, de construire des personnages plus nuancés, plus humains, et plus complexes, loin des figures trop souvent attendues.

C’est l’une des forces de ce duo : ces rapports de force qui s’inversent en permanence, presque comme un jeu de ping-pong.
V. D. F. : Notre diffuseur en parlait comme d’un tango, et je trouve l’image très juste. Il y a effectivement quelque chose qui se renverse sans cesse entre eux, au point qu’on ne sait plus vraiment qui guide l’autre, ni qui se laisse porter. C’était vraiment la clé de l’architecture de nos épisodes : sortir du schéma classique du maître et de l’élève, que l’on a déjà beaucoup vu, notamment dans les films de gangsters.

Qu’est-ce que Melvil Poupaud et Manon Bresch ont apporté aux personnages dans leur interprétation, que vous n’aviez peut-être pas envisagé à l’écriture ?
M. M. : Nous avons eu beaucoup de chance, parce que Melvil est arrivé assez tôt sur le projet. Il a très vite montré un intérêt fort pour le personnage, au point de nous pousser à aller encore plus loin. Il est arrivé avec l’envie de se salir les mains, d’aller du côté de Casino de Scorsese, d’incarner un véritable voyou déguisé en patron. Ça a été extrêmement inspirant à l’écriture, car cela nous a donné une forme d’autorisation pour pousser les curseurs. Et cette dynamique s’est poursuivie sur le plateau, avec une vraie place laissée à l’improvisation et à la collaboration, dans un esprit à la fois joyeux et précieux.

Manon, nous l’avons rencontrée un peu plus tard, lors du processus de casting. Elle avait quelque chose qui nous faisait immédiatement penser à Adèle : une grande capacité d’adaptation, un côté caméléon. Il est difficile de savoir d’où elle vient, tant elle semble à l’aise dans toutes les situations. En même temps, elle est très attachante, instinctive, intelligente. Il y a chez elle une vraie dimension stratégique. Une forme de synergie s’est créée entre ce qu’elle est en tant que comédienne et le personnage d’Adèle : une volonté de tout dégommer.
Nous avons pu lui offrir un rôle principal, qu’elle porte véritablement sur ses épaules. Et nous l’avons vue s’emparer de cette responsabilité et évoluer au fil de la série. C’est une énorme travailleuse, très préparée, très physique. Elle nous a aussi inspirés par l’étendue de ses ressources, notamment parce qu’elle réalise une partie de ses cascades elle-même.

Et puis, il y a l’humour, qu’elle partage avec Melvil. Quelque chose de très ludique, qui apporte une légèreté, presque une forme de sensualité. L’humour devient un point d’ancrage essentiel.
Au départ, ce qui motivait ces choix, c’était aussi notre envie de refléter l’univers du palace : un lieu où des individus issus de milieux très différents se rencontrent. Nous voulions retrouver cette diversité à travers des familles d’acteurs que l’on n’a pas l’habitude de voir ensemble.

V. D. F. : Il existe une forme de porosité entre les personnages et les comédiens. Et ce qui est né de cette rencontre, de manière assez surprenante, c’est l’humour. Il y a une vraie complicité entre eux. Ce sont des acteurs qui travaillent énormément, mais qui ne se prennent pas au sérieux, qui n’ont pas peur du ridicule, et avec lesquels il est très agréable de travailler.

Ce plaisir-là est essentiel pour nous. C’est une énergie, une humanité qui se ressent à l’écran. Cette disponibilité, cette générosité apportent une vraie couleur aux personnages, les rendent profondément humains et attachants, alors même que nous les avions écrits comme des figures parfois très retorses.

Sur le tournage, avez-vous réécrit certains dialogues ou certaines scènes en découvrant, en direct, jusqu’où les acteurs pouvaient aller ?
V. D. F. : Très souvent. C’est d’ailleurs aussi pour ça que nous avons travaillé avec Marie : pour être les plus réactifs possible. Un tournage demande énormément de préparation, mais nous avions tendance à accueillir l’imprévu – l’improvisation, le chaos, les erreurs, les maladresses. Cela dit, j’ai l’impression que les dialogues restent globalement très proches du texte écrit. Les ajustements se faisaient plutôt au niveau des situations. En réalité, nous avons tourné de nombreuses petites capsules, sans trop en dévoiler, autour de thèmes comme la drogue ou le sexe. Ce sont des séquences que nous avons souvent improvisées avec Melvil, entre deux installations lumière ou lors de temps d’attente. Melvil était très partant, tout comme les autres comédiens. Alors, on saisissait ces moments : on leur proposait des idées, parfois très spontanées –  » tiens, cours dans le couloir comme un dératé « ,  » fais ça, tente ça…  » – et on voyait ce qui en sortait.

La série est très rythmée. À l’écriture et à la réalisation, comment avez-vous construit ce rythme haletant ? Quelles ont été vos astuces ?
M. M. : C’est ce que nous voulions dès le départ : une série très, très survoltée pour rendre compte de l’effervescence qui se cache derrière les rideaux. Quand on imagine un palace, on pense à quelque chose de calme, de maîtrisé, de voluptueux. Nous, à l’inverse, nous avons voulu filmer l’envers du décor. On avait envie que les personnages soient tout le temps sous tension, pour contraster avec les demandes frivoles, parfois hors sol, des clients. Nous avons donc opté pour une caméra à l’épaule, assez brute, très attachée à l’état émotionnel des personnages. Notre mise en scène consiste à traverser les personnages, à montrer ce qu’ils ressentent et les contraintes auxquelles ils sont soumis, sans se laisser distraire par le décor magnifique ou le confort d’un studio. Avec Vlad, nous avons volontairement restreint ces aspects pour garder une tension permanente. Et après, nous avons beaucoup travaillé cela au montage avec nos monteurs.

V. D. F. : La musique joue également un rôle clé. Par exemple, Amine a très tôt eu l’idée d’introduire des voix intérieures, une sorte de respiration saccadée qui crée une tension, une pulsation. Il y a donc tous ces outils au montage qui contribuent au rythme. Comme disait Marie, nous avons une caméra très nerveuse, mais nous n’avons jamais été dogmatiques : nous ne nous sommes pas imposé de focale particulière ou de style rigide. L’objectif était plutôt de créer ruptures et emballements, et inversement, pour mettre nos spectateurs en synchronisation avec ces personnages qui courent dans les étages.

Privilèges, dès le 27 mars sur HBO MAX.

* Ma critique de la série est à retrouver ici.

Synopsis
Dans les coulisses d’un palace parisien, le Citadel, Adèle, une jeune détenue, décroche un poste de bagagiste grâce au programme de réinsertion mis en place par le tout-puissant directeur de l’hôtel, Édouard Galzain. Un pacte tacite se noue entre eux, propulsant la jeune femme dans un jeu de pouvoir souterrain où employés ambitieux, clients influents et réseaux extérieurs cherchent chacun à prendre l’ascendant. Peu à peu, elle transforme sa survie en ascension et s’impose comme une force imprévisible et essentielle, prête à saisir, ou à arracher, la place qu’elle estime mériter.

Casting : Melvil Poupaud, Manon Bresch, Nina Zem, Zar Amir, Anne Azoulay, Sandor Funtek, Stéphanie Atala, Eva Huault, Joseph Olivennes…