[CRITIQUE] – PRIVILÈGES : PRENDRE D’ASSAUT LE CITADEL 

Nouvelle création originale française d’HBO Max, Privilèges nous plonge au cœur d’un hôtel cinq étoiles, le Citadel, sur le point d’imploser. Entre exigences, tromperies et manipulations, chaque employé – de la conciergerie à la direction – tente de survivre dans cet univers du luxe où rien n’est impossible, et où les secrets deviennent autant de poisons, des bombes à retardement, prêts à tout faire vaciller. Jusqu’où est-on prêt à aller, et sans remords ? Quels sacrifices est-on prêt à consentir pour se faire une place… ou la conserver ? Un thriller haletant.

Synopsis
Dans les coulisses d’un palace parisien, le Citadel, Adèle, une jeune détenue, décroche un poste de bagagiste grâce au programme de réinsertion mis en place par le tout-puissant directeur de l’hôtel, Édouard Galzain. Un pacte tacite se noue entre eux, propulsant la jeune femme dans un jeu de pouvoir souterrain où employés ambitieux, clients influents et réseaux extérieurs cherchent chacun à prendre l’ascendant. Peu à peu, elle transforme sa survie en ascension et s’impose comme une force imprévisible et essentielle, prête à saisir, ou à arracher, la place qu’elle estime mériter.

Des secrets bien gardés

Les complexes hôteliers de luxe ont toujours inspiré la littérature, le cinéma, mais aussi les séries. De véritables lieux dramatiques, où mensonges, trahisons et secrets – avec ou sans une touche de surnaturel – s’entrechoquent pour donner naissance à des thrillers souvent captivants, à l’image de The White Lotus ou, plus récemment en France, de la quotidienne Nouveau Jour. D’autant plus lorsqu’il s’agit de mettre en scène les ultra-riches. Ces palaces deviennent alors un terrain idéal pour révéler, d’un côté, la pression constante qui pèse sur des employés contraints de satisfaire les demandes les plus extravagantes, et de l’autre, le visage d’une élite aux comportements toxiques, persuadée que tout lui est dû, sans aucune limite morale. La réussite d’un tel récit repose donc sur la création d’un lieu à part entière, doté de ses propres codes, de sa propre histoire, aussi fascinant visuellement que riche sur le plan scénaristique, mais aussi sur des personnages finement caractérisés.

Marie Monge et Vladimir de Fontenay, épaulés par les auteurs Dominique Baumard, Benjamin Adam, Judith Havas et Thibault Valetoux, l’ont bien compris et bâtissent ici un véritable univers, avec ses codes et ses rituels. Le Citadel a sa propre réputation : celle d’une citadelle imprenable, protégeant ses clients coûte que coûte. Dès le premier épisode, les enjeux se dessinent clairement autour d’un changement imminent de direction. Édouard Galzain manœuvre en coulisses pour conserver son poste, s’appuyant sur la jeune Adèle, qu’il manipule habilement afin d’asseoir davantage sa domination depuis sa forteresse. L’hôtel devient alors un théâtre d’affrontements constants. L’écriture se distingue par son efficacité : aucun temps mort, notamment grâce à une construction en miroir autour de deux trajectoires. D’un côté, celle du directeur ; de l’autre, celle d’Adèle, déterminée à s’extirper du milieu carcéral, retrouver sa liberté et s’imposer dans un environnement aussi hostile qu’aliénant.

Une ambition qui la pousse à franchir les limites de la légalité, lors d’actions coup de poing – comme cette scène marquante où elle vole un serpent pour satisfaire une cliente. Peu à peu, ces deux trajectoires se croisent, s’entrelacent, et la tension monte crescendo, devenant de plus en plus oppressante. Chacun manipule l’autre pour obtenir ce qu’il estime lui revenir de droit.

La tension se prolonge également dans la mise en scène : caméra à l’épaule dans la plupart des séquences, le spectateur suit les personnages à travers les multiples couloirs et chambres de l’hôtel, au rythme effréné qu’imposent les exigences du palace et celles de l’intrigue. Doutes, peurs et désillusions guident chaque action, dans une urgence quasi éreintante. Il est rare d’assister à une telle fusion entre écriture et réalisation, et celle de Marie Monge et Vladimir de Fontenay insuffle une intensité remarquable aux dialogues comme aux situations.
Les optiques choisies deviennent, elles aussi, le reflet des personnages. Elles capturent la brutalité des conditions de travail pour certains, les pièges tendus par d’autres, leurs conséquences – physiques, psychiques, professionnelles – ainsi que les manipulations qu’ils subissent ou orchestrent. Une caméra qui scrute l’âme humaine, où les regards en disent bien plus que des paroles superflues.

Dans ces quelques silences affleurent la détresse, mais aussi, de temps en temps, de fugaces élans de bonté. Toute la contradiction de l’être humain, en somme. Marie Monge et Vladimir de Fontenay captent cette humanité dans toute sa complexité, dans tout ce qu’elle a de plus fragile comme de plus sombre. Car Privilèges est avant tout cela : une fiction de vérité sur nous-mêmes.
Si la mise en scène se veut souvent élégante, à l’instar du palace, elle sait aussi se dépouiller par instants. La photographie abandonne alors la rigueur géométrique des lieux pour embrasser le désordre – reflet du tumulte intérieur des personnages et du chaos que fait naître le récit.

Deux trajectoires, un même objectif 

Le personnage d’Édouard s’impose comme l’anti-héros charismatique et sexy par excellence, celui que l’on adore détester. Un homme qui a réussi au détriment des autres, arrachant sa place par la ruse et la force pour échapper à sa condition. « Le luxe se paie, le pouvoir se prend » : jamais cette maxime ne résonne autant qu’à travers les parcours d’Édouard et d’Adèle. À travers lui, les auteurs exposent les dérives d’un pouvoir concentré entre les mains d’un seul homme : l’addiction qu’il génère, l’impossibilité de s’en détacher, et la lente érosion morale qu’il entraîne. Melvil Poupaud dans ce type de rôles s’y montre, une fois encore, phénoménale. Il impose une présence magnétique à l’écran, portée par un timbre de voix captivant, presque ensorcelant, et une démarche parfaitement maîtrisée. Il incarne avec justesse cette posture d’autorité absolue, où le moindre signe d’incertitude est proscrit. Son calme devient alors aussi inquiétant que ses excès.

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Adèle, elle, est l’archétype de la jeune délinquante, animée par une rage de s’en sortir. Elle aussi découvre les attraits du luxe, attisant au passage les convoitises dans l’environnement dont elle est issue. La tentation de l’argent facile les entraîne tous vers un point de rupture – et la série exploite pleinement cette pression supplémentaire sur les épaules d’Adèle. Cette trajectoire permet au personnage d’évoluer à travers des états émotionnels profonds, que Manon Bresch porte avec une grande pertinence.
Révélée au grand public par Clem et Plus belle la vie, la comédienne a su, au fil des projets, se construire une palette variée, refusant toute forme d’enfermement. Dans Privilèges, elle dévoile une interprétation à fleur de peau, d’une sensibilité rare. Elle saisit toute la complexité et la violence qui entourent son personnage, et les traduit dans un jeu tout en nuances, transformant un archétype en une héroïne vraie et redoutable.

Conclusion

La force des séries proposées par HBO Max réside avant tout dans la rigueur de leur écriture. La plateforme s’impose aujourd’hui comme l’une des références en matière de création sérielle, et Privilèges ne fait pas exception. Thriller psychologique nerveux et musclé, la série de Marie Monge et Vladimir de Fontenay brille par son esprit, l’adresse de sa mise en scène et la cohérence de son propos, refusant ainsi toute facilité – morale comprise. Elle évite les écueils du genre pour proposer une œuvre pointilleuse.
Dans cet univers vertigineux du luxe, les auteurs s’accordent une liberté folle pour déployer un monde dense, peuplé de personnages – principaux comme secondaires – en perpétuel mouvement. Tous s’agitent, chutent, se confrontent, tentant de préserver un équilibre fragile. Et c’est précisément là que réside la force de Privilèges : dans cette agitation constante, presque organique. Une beauté trouble émerge alors de ce chaos, dans ces luttes intimes où chacun, à sa manière, se révèle. 

Privilèges, dès le 27 mars sur HBO MAX.

* Mon interview avec les créateurs de la série Marie Monge et Vladimir de Fontenay est à retrouver ici.

Casting : Melvil Poupaud, Manon Bresch, Nina Zem, Zar Amir, Anne Azoulay, Sandor Funtek, Stéphanie Atala, Eva Huault, Joseph Olivennes…