[INTERVIEW] – MARGOT BANCILHON, UNE MACHINE PLEINE DE GRÂCE : « L’humain m’intéresse profondément, et ça nourrit ce que je fais, à tous les niveaux »

Créateur : Fred Dugit| Crédits : LP / Fred Dugit

Entre énergie, exigence et sensibilité, Margot Bancilhon trace son chemin dans des rôles toujours différents, des séries d’action aux drames intenses, sans jamais perdre de vue l’essentiel : l’humain. Pour elle, chaque personnage est une rencontre, un défi, un miroir dans lequel elle explore le monde et se découvre elle-même.
Dans cet entretien, elle revient sur ses choix de rôles, sa manière de travailler et sa vision du métier de comédien.

Qu’est-ce qui vous fait dire oui à un rôle, à un personnage ?
Quand je reçois une proposition, je me pose trois questions : est-ce que le sujet ou le rôle me plaît ? Est-ce que les gens avec qui je vais travailler m’intéressent, que ce soit le réalisateur ou les comédiens ? Et est-ce que, matériellement, c’est bien payé ? S’il y en a deux sur trois, j’y vais. C’est déjà un bon curseur.
Ensuite, il y a le sujet. Moi, ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’humain : comment on va révéler une part d’humanité à travers une histoire ou un rôle. C’est vraiment mon axe. S’il y a ça, en général, je dis oui assez vite. Et puis, au niveau des personnages, je me demande toujours quel est leur degré de profondeur. Quel espace on a pour raconter cette densité humaine à travers eux.

En quoi la rencontre avec un réalisateur ou une réalisatrice peut-elle être décisive dans vos choix de projet ?
Aujourd’hui, on a envie d’être dirigé en tant que comédien. Moi, j’ai eu la chance de travailler avec plein de gens formidables, mais il y a aussi beaucoup de réalisateurs qui ne sont pas forcément des directeurs d’acteurs. Pour moi, c’est une donnée très importante. Non pas que je ne puisse pas travailler avec quelqu’un qui dirige peu, mais c’est toujours plus intéressant d’être dans une recherche commune, de créer des ponts entre le cerveau d’un réalisateur et le mien. On perçoit tous les histoires à travers notre propre prisme, et je trouve ça fascinant de chercher l’endroit où l’on peut se rejoindre. À cet endroit-là, la rencontre avec un réalisateur m’intéresse énormément. J’adore comprendre ce qu’il voit, ce qu’il attend de moi, ce qu’il espère, ce qu’il rêve, sa perception du monde… et essayer de le rejoindre en y apportant aussi un peu de la mienne. Et quand ce dialogue est possible, c’est forcément plus réjouissant.

Ça vous est déjà arrivé de refuser un rôle parce que la première rencontre avec un réalisateur n’avait pas été optimale, ou qu’il n’y avait pas eu ce petit déclic ?
Oui, clairement. Et puis, j’avoue que plus j’avance, plus j’ai envie de travailler avec des gens humains, généreux, bienveillants, qui se comportent correctement et qui sont heureux de faire ce métier. Je pense que le temps où les manipulations et les jeux de pouvoir étaient au centre de ce milieu est révolu.

Si l’aspect humain est important pour vous, la fidélité l’est aussi, puisque vous avez travaillé plusieurs fois avec les mêmes réalisateurs comme Alain Tasma ou Fred Grivois…

C’est vrai. Mais pour être honnête, je crois qu’il n’y a pas vraiment de règle de ce côté-là. Je peux être très fidèle, mais encore une fois, pas à n’importe quel prix. J’ai besoin de défendre des idées, des rôles, et de me challenger.
Fred Grivois fait partie de cette trajectoire, même si nous sommes aussi très amis dans la vie. Il m’a souvent proposé des rôles très différents, qui m’ont permis de me découvrir dans d’autres registres. J’apprécie énormément ces challenges-là.
Avec Alain Tasma, c’est autre chose. C’est davantage un rapport à l’exigence, que j’adore, parce que je suis moi-même très exigeante dans le travail. Et lui l’est tout autant. Quand il m’a appelée pour Impact, ça m’a fait du bien de retrouver cette énergie-là. Mais, au fond, ce sont surtout des rencontres qui se font à un instant T. Je me demande toujours : qu’est-ce qui arrive à moi aujourd’hui ?

Légende : Le réalisateur Fred Grivois et la comédienne Margot Bancilhon sur le tournage de la série Machine.

Qu’est-ce que j’ai envie de vivre ? Qu’est-ce que je peux offrir, là, maintenant ? Je ne serai pas la même actrice qu’il y a un an, ni celle que je serai dans deux ans. C’est souvent ce jeu-là qui opère : où j’en suis, qu’est-ce que j’ai à dire, comment je peux servir au mieux un projet… et quelle rencontre sera bénéfique pour tout le monde.

Sur un tournage, vous préférez travailler de quelle façon ? Être guidée, avoir un espace de liberté… ou un peu des deux ?

Je pense que je peux aimer les deux, et m’adapter à beaucoup de choses. J’adore être libre, mais j’aime aussi la contrainte. Trouver de la liberté à l’intérieur d’un cadre, je trouve ça très intéressant. Tout dépend du rapport qu’on instaure, du contrat de départ, et surtout de l’histoire qu’on veut raconter. Si on est d’accord là-dessus dès le début, le terrain est déjà un peu balisé, et la liberté devient alors formidable. Elle permet de créer, de proposer… Et ça, c’est un vrai cadeau quand on laisse cet espace aux comédiens.
Après, c’est vrai que je n’ai pas encore travaillé avec des réalisateurs qui demandent une précision absolue, à la virgule ou à la respiration près. Mais je ne dirais pas non : je pense que ce serait un exercice intéressant, un vrai challenge.

Légende : Margot Bancilhon dans le rôle d’Alice dans l’unitaire Je sais tomber d’Alain Tasma.

En termes d’exigence, le tournage de la série Machine a-t-il été le plus contraignant, le plus éprouvant physiquement et moralement ?
Bizarrement, pas tant que ça. On travaillait six jours sur sept, avec des répétitions de cascades et presque un mois de préparation en amont. Mais, à la fin, je ne me suis pas sentie si fatiguée. C’était tellement stimulant. Les arts martiaux sont une vraie discipline, avec aussi une dimension très spirituelle. Ça m’a beaucoup alignée, on va dire.
En revanche, ça a été l’un des tournages les plus riches que j’ai faits, parce qu’il y avait énormément d’apprentissage, beaucoup de physique, mais aussi une grande liberté, notamment avec Fred Grivois. On se connaissait bien, il y avait une vraie confiance mutuelle. Il m’a permis de co-créer ce rôle avec lui. Et cette stimulation-là, c’est extrêmement excitant.

Vous aviez pu faire la plupart de vos cascades vous-même ?
Oui, j’ai tout fait. C’était un peu le contrat de départ avec Fred Grivois. Je n’étais pas certaine d’en être capable, mais j’aime bien prendre des risques, me lancer, apprendre… donc c’était une très belle expérience. J’y suis allée aussi parce que je trouvais que c’était un vrai pari, presque un ovni. Je ne savais pas du tout si ça allait fonctionner, notamment dans le mélange des genres. On est à la frontière d’un certain cinéma, presque à la Vincent Lindon dans le drame social, et en même temps très proche du film de kung-fu. Je me demandais comment il allait réussir à faire coexister tout ça. Et au final, c’est très beau. Et surtout, il y a du fond : on transmet quelque chose.

Je remarque que dans votre filmographie, vous explorez beaucoup de genres — Escort Boys, De Grâce, L’Île Prisonnière. Est-ce quelque chose auquel vous faites attention ?

Oui. Et puis, de manière assez égoïste, j’aime me diversifier. En tant qu’actrice, c’est assez jouissif de pouvoir passer d’un genre à un autre. Ce n’est pas du tout le même travail, ni les mêmes chemins pour y arriver. J’ai vraiment la chance de faire un métier de passion.
Escort Boys a été une très belle expérience. J’étais ravie, notamment de retrouver Guillaume Labbé. Et puis Ruben Alves m’offrait, avec ce rôle, quelque chose de plus glamour. Entre Machine, où j’ai des dreads et où je me prends des coups en permanence, et De Grâce, où j’étais très amaigrie, en deuil, ça m’a fait du bien d’explorer quelque chose de plus romantique, de plus lumineux. De plus, je trouve que Ruben Alves a une manière de filmer les corps très poétique. Ce n’est jamais voyeuriste. Il porte un regard très esthétique sur la beauté. Ses images sont presque comme des tableaux.

Depuis toutes ces années, qu’est-ce que le métier de comédienne vous a apporté, individuellement et humainement ?
Tout. Franchement, ça m’apporte des rencontres absolument merveilleuses. Je trouve que les artistes — comédiens, techniciens, réalisateurs — sont des personnes dotées d’une sensibilité particulière, assez rare, qui me nourrit énormément au quotidien. Et puis, je ne cesse d’apprendre. C’est un métier où l’on apprend sans arrêt sur l’humain. Parfois, j’ai même l’impression de faire de la sociologie. On lit un scénario, et on découvre un monde, un milieu, une famille dysfonctionnelle… Tout ça me passionne. L’humain m’intéresse profondément, et ça nourrit ce que je fais, à tous les niveaux : socialement, professionnellement, humainement. C’est la chance qu’on a, quand on exerce un métier de passion.

Est-ce qu’il y a un rôle qui vous a aidée dans votre vie personnelle, à surmonter quelque chose ou à résoudre certaines émotions ?
Je suis souvent surprise de constater à quel point certains rôles résonnent avec ce que je vis, ou ce que j’ai besoin de transmuter ou de transmettre dans ma vie. Il y a souvent de petits échos. Et parfois, oui, un rôle peut provoquer de véritables prises de conscience, ou m’aider à libérer des émotions accumulées, qui n’avaient plus rien à faire en moi.

Echange réalisée au Festival de Luchon 2026.