[INTERVIEW] – RAPHAËL LENGLET, AU-DELÀ DE CANDICE RENOIR… : « J’adorerais faire un film de zombies »

Il est de ces parcours qui dessinent, à travers la télévision et le cinéma, une trajectoire faite autant de hasard que de convictions. Comédien populaire grâce à Les Bleus puis Candice Renoir, également réalisateur et scénariste, Raphaël Lenglet revient sur un chemin débuté presque par accident, nourri par des petits boulots, des premiers textes envoyés à l’aveugle et une envie très tôt affirmée de raconter des histoires.

Qu’est-ce qui vous a donné, vous, envie de devenir comédien ? Est-ce qu’il y a eu un déclic en particulier ?
Il y a eu un déclic en particulier. Je m’en souviens très bien. J’ai eu ce qu’on appelle un syndrome de Stendhal devant Le Silence des agneaux quand j’avais quatorze ans. Mes parents nous emmenaient beaucoup au cinéma, j’ai eu cette chance. Il y avait un cinéma à Saint-Quentin, où j’ai grandi, dans l’Aisne, et on est allé voir ce film devenu culte. Je suis sorti de la salle et c’est la première fois que j’ai verbalisé à mes parents : « Je veux faire ça plus tard. » Ce qui était un peu inquiétant vu le sujet du film (rire), mais ils m’ont dit : « Comment ça ? » J’ai dit : « Ben ça, les métiers de la fiction, de la narration. » Je ne savais pas si c’était comédien, je ne savais pas si c’était scénariste, je ne savais pas si c’était réalisateur. Au final, je fais un peu des trois. Mais pour moi, c’était ça, raconter des histoires. C’est-à-dire que ce que j’ai ressenti dans la salle à ce moment-là, le pouvoir de la narration, d’un film, de ressentir, de vibrer…
Alors évidemment, je n’ai pas encore fait des films aussi forts que Le Silence des agneaux, à mon sens, mais en tout cas, je suis en adéquation avec le gamin de quatorze ans qui a eu cette émotion, et j’ai fait du mieux que j’ai pu pour faire plaisir à ce gamin.

Vos parents ont accepté ce choix ?
Oui. J’ai fait une fac de scénariste, d’études cinématographiques, et des cours de comédie. Merci à mes parents de m’avoir accompagné dans ce rêve.

Vous avez eu des débuts difficiles. Vous avez enchaîné plusieurs petits boulots. Beaucoup d’artistes ont connu ça. Comment avez-vous vécu cette période ?
Comme il se doit, mais en même temps, on a le privilège de l’âge et une certaine insouciance. Avec le recul, j’ai l’impression — et ça va faire vraiment vieux con de dire ça — que c’était un monde différent. Aujourd’hui, si je commençais, il y aurait tellement de points de comparaison avec les réseaux sociaux et ces célébrités instantanées… J’ai le sentiment que la célébrité est devenue l’alpha et l’oméga de tout, avant même le parcours artistique. Moi, les petits boulots que j’ai faits, c’était alimentaire. Ça me permettait de financer une passion, une envie. Donc je ne l’ai pas mal vécu. J’étais en adéquation avec ce que je voulais faire. Mes parents m’aidaient aussi, mais je bossais pour payer mes cours de comédie, pour vivre à Paris. Et puis j’étais stagiaire chez Agat Films. Franchement, je n’appelle pas ça des années de galère. Ce sont des années de formation, de construction.
Mais aujourd’hui, avec tous ces points de comparaison, avec tous ces influenceurs — un terme que j’abhorre, que je trouve très péjoratif — j’ai l’impression qu’il n’y a plus cette quête de travailler son art. Apprendre, se former, essayer, se tromper… Je ne parle pas de mériter, mais d’avoir un parcours qui mène à quelque chose : un travail régulier, peut-être une carrière, si on a de la chance. Maintenant, il y a des gamines de dix-huit ans qui gagnent cinquante mille euros par semaine et qui ont des millions de followers. Et elles font quoi, à part avoir la bouche en canard et le cul refait ? Oui, je suis un peu extrême, mais bon… Elles racontent quoi, Kim Kardashian ? Pour moi, c’est le vide absolu. Et puis voilà, comme on dit : on a les icônes qu’on mérite. On a les hommes politiques qu’on mérite. Visiblement, c’est l’époque dans laquelle on est.

Durant ces années-là, vous avez envoyé deux sketchs à l’équipe de Caméra Café. Yvan Le Bolloc’h vous engage ensuite comme auteur. Pourquoi cette série en particulier et quel a été le contenu de ces sketchs, si vous vous en souvenez ?

Je m’en rappelle très bien parce que la période était dingue. Je travaillais à la Brioche Dorée, un fast-food. Je gagnais donc péniblement ma vie et j’avais un ami, Karim Ada, qui avait un petit rôle dans Caméra Café. J’avais déjà cette formation de scénariste, mais j’avais encore cette naïveté. Je ne savais pas qu’on pouvait écrire et oser envoyer des choses à une chaîne ou à un programme, et vendre des textes. Tout ça n’existait pas pour moi. J’étais très loin de ce monde.
Et puis Karim m’a dit : « Mais tu sais, ils cherchent tout le temps des auteurs. Pourquoi tu n’essaierais pas ? » Je ne connaissais pas bien Caméra Café. Donc j’ai regardé la série pendant un mois, puis j’ai commencé à comprendre un peu la mécanique.

Karim a récupéré l’adresse mail du responsable d’écriture de la boîte, qui recevait des tonnes de textes. Alors j’ai écrit, j’ai vraiment pris le temps. J’ai travaillé deux textes, je les ai ciselés, j’ai repéré ce qui, à mon sens, était intéressant à développer. Je trouvais que les rôles féminins, par exemple, n’étaient pas très exploités. J’ai écrit pour Maëva, Jeanne et Shirley. J’ai fait un sketch qui s’appelait Poisson d’avril. Je n’avais même pas d’ordinateur à l’époque, je n’avais même pas Internet chez moi. Mon père m’avait prêté un petit ordinateur portable. Je l’avais pris pour une semaine, j’avais tapé mes textes. Je me rappelle être allé ensuite avec une disquette dans un web café — je suis vraiment un dinosaure quand je parle, j’ai l’impression d’être Casimir.

Bref, je mets la disquette dans un ordinateur, j’envoie ça par mail. Je crois que je n’avais jamais fait de document avec une pièce jointe. Et je suis rentré chez moi. Je pense que j’avais encore une ligne fixe. Deux heures après, mon téléphone a sonné. C’était Bruno Solo au téléphone, qui m’engueule et me dit : « Qui es-tu pour nous envoyer des textes comme ça ? C’est nul. D’où est-ce que tu as récupéré notre adresse ? » J’étais complètement désemparé. Et là, il me dit : « Poisson d’avril. » Puisque c’était le ressort de mon sketch, des mauvaises blagues au sein de la boîte. Et il ajoute : « On adore ton sketch, on adore les deux sketchs, on te les achète et on veut te rencontrer. » C’est marrant parce que je me rappelle la sensation physique après la mauvaise blague qu’il m’avait faite. J’ai senti que je rentrais dans un monde professionnel. Je me rappelle avoir appelé mes parents pour leur dire : « J’ai vendu des textes pour Caméra Café, c’est fou. »
Et quelque temps après, j’ai décroché mon audition pour Les Bleus. Mais mon premier boulot, c’est Caméra Café.

Vous l’avez évoqué, il y a deux séries ensuite qui vous ont fait connaître au grand public, Les Bleus et Candice Renoir. Qu’est-ce que vous retiendrez de ces deux grosses expériences télévisuelles ?

Ce que je retiendrai, honnêtement, c’est l’amitié. Parce que, dans les deux cas, je suis resté très ami avec Cécile Bois, Mahemoud Erryki, Nicolas Gob, Gaya Verneuil, Élodie Youm et Antoine Hamel. Ainsi que les réalisateurs : Christophe Douchand, Didier Le Pêcheur. Tout d’un coup, ce sont des gens qui ont été très, très présents dans ma vie pendant de nombreuses années, dans les bons comme dans les mauvais moments. Donc, au-delà de l’expérience artistique, c’est aussi une immense aventure humaine. On a tous vécu ensemble des mariages, des décès, des choses comme ça, de la vie. Pour moi, c’est un énorme morceau de ma vie. Et puis c’est surtout l’amusement. Candice Renoir m’a aussi permis de devenir réalisateur. C’est là-dessus qu’on m’a confié mes premières réalisations. C’est quelque chose… Là, je suis à Luchon et, tous les deux mètres, on me parle encore de Candice Renoir, qui s’est arrêtée il y a cinq ans. Je pense qu’on m’en parlera toute ma vie, de cette série-là.

Est-ce que le rôle de Candice Renoir a été particulièrement difficile à appréhender au début ?

Au début, je trouvais le personnage pas du tout intéressant, parce qu’il n’avait rien. Il était le pendant de l’enquête. Il était souvent en contradiction avec Cécile Bois. J’étais un peu désemparé parce que je crois qu’il n’y avait pas grand-chose à jouer. Je faisais avancer l’enquête, je donnais des informations, j’interrogeais des prévenus. Mais la série s’appelle Candice Renoir, elle ne s’appelle pas Antoine Dumas. Après, il y a eu cette histoire de romance. Donc finalement, les scénaristes ont commencé à lui donner de l’ampleur, du corps et un passé. Dès la saison 2, la saison 3, il a commencé à prendre de l’épaisseur. C’était une envie des réalisateurs. Notre duo marchait tellement bien qu’en fait, c’est par le truchement de Candice Renoir qu’Antoine Dumas a pris de l’épaisseur. J’ai enfin commencé à jouer des choses un peu plus en relief. Mais c’est vrai qu’au début, je m’ennuyais. Cela dit, j’étais très content d’être sur cette série.

En tant que réalisateur, qu’est-ce qui vous intéresse ? Qu’est-ce que vous aimez aller chercher ?
Ça va paraître très prétentieux, mais quand j’ai abordé la réalisation de Candice Renoir, c’est parce qu’en tant que comédien, je trouvais parfois qu’il y avait des manquements : sur le fond des choses, sur les scènes, sur l’identité des personnages… Et je trouvais qu’on avait perdu en comédie au cours des années. Donc j’essayais de réintégrer, toujours en bonne intelligence avec les auteurs, de la comédie, notamment avec Cécile Bois, parce qu’elle a un vrai rythme comique qui, je trouve, s’était un peu perdu avec le temps.
J’ai essayé aussi de ramener du genre, parce que moi, j’adore le cinéma d’horreur. Quand j’ai fait l’épisode du château, le double épisode avec les zombies, on a monté les curseurs sur le genre. Le Halloween aussi que j’ai réalisé, parce que j’adore les films d’horreur. J’ai un peu ramené mon univers là-dedans, tout en respectant les codes de la série. Et je pense que, même pour l’équipe, c’est devenu fun d’avoir un acteur qui était passé de l’autre côté, parce qu’il y avait un enjeu. Ils m’ont accompagné et notre collaboration a été merveilleuse.

C’est quelque chose que vous aimeriez continuer, la réalisation à travers le cinéma de genre ?
J’adorerais faire un film de zombies, par exemple. Je suis un fou de zombies. Ce n’est pas la période parce que je sais que c’est dur d’obtenir des financements et encore plus pour le cinéma de genre. Mais je pense qu’un jour, je finirai par le faire. 

Ces dernières années, on vous a vu dans de jolis rôles à la télévision avec Droit de regard, Après la nuit, Un dimanche de chasse (prochainement sur France TV), qui traitent de sujets sociétaux forts. Est-ce que c’est important pour vous, en tant qu’acteur, d’aller vers des zones comme celles-ci, qui ont du sens ?
C’est mon attente première. C’est en sortant de Candice Renoir que je voulais trouver d’autres rôles, et c’est venu à moi. Je remercie France Télévisions pour ça, parce que c’est souvent venu d’eux.
Dans Après la nuit, c’était un flic, mais tout ce qu’il traversait… J’avais tellement à jouer. Je pouvais amener tout ce mal-être dans l’enquête, dans sa façon d’enquêter, dans sa façon de travailler, ses problèmes d’addiction et tout ça. L’enquête n’était plus vraiment importante. Je ne me suis quasiment pas concentré là-dessus au niveau du jeu, volontairement, pour créer ce décalage avec ce personnage-là. Et je me suis éclaté.
Droit de regard, c’était pareil : c’était un père de famille. Et Un dimanche de chasse, un chasseur qui traverse ce drame. J’ai envie de jouer, d’aller vers ça, parce que je peux enfin aller creuser dans une psyché, ou proposer des choses où l’on me voit différemment.

J’aimerais conclure cette interview en évoquant un petit rôle que vous avez eu en 2007 dans le thriller Elle de Paul Verhoeven. Comment avez-vous vécu ce tournage avec cet immense réalisateur ?
Ça a été un long parcours, parce que ce n’était pas un rôle immense, mais je crois que tout Paris a défilé pour l’obtenir. On a attendu très, très longtemps, peut-être six mois. Je n’y croyais plus du tout quand on m’a appelé pour me dire que j’avais le rôle. Il y a eu plusieurs tours, c’était vraiment un sacré processus. J’ai adoré. J’étais un peu impressionné parce que, sur la première scène de tournage, je me retrouve nu face à Isabelle Huppert.
Paul Verhoeven avait une telle maîtrise… Il tourne et il est déjà au montage, c’est-à-dire qu’il fait les plans — chaque plan va être dans le film — donc il ne s’attarde pas à couvrir tous les axes. Non, il sait exactement ce qu’il veut. Il a le storyboard dans la tête, c’est impressionnant.
Et puis Isabelle Huppert, quoi… Il n’y a rien d’autre à dire, c’est immense. Quand on travaille avec elle, il n’y a quasiment rien à faire. Vous n’avez plus qu’à vous laisser porter par le jeu, et c’était un bonheur. C’était une très belle expérience.

Echange réalisé au Festival de Luchon