À l’approche des 25 ans de la loi Taubira – loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité – France Télévisions proposera un programme spécial sur ses antennes, dont la nouvelle fiction créée par Alain Moreau, Enchaînés.
Une série qui met en lumière l’esclavage colonial à La Réunion (anciennement Île Bourbon), à travers deux points de vue : celui du jeune Isaac et de son maître, Charles Bellevue. Nécessaire !
Synopsis
Île Bourbon, 1806.
Après un cyclone dévastateur, l’habitation Bellevue est ravagée. Bien qu’au bord de la ruine, le propriétaire Charles Bellevue décide de se battre pour redresser son exploitation. En récompense de son sang-froid pendant le cyclone, un jeune esclave nommé Isaac se voit promu commandeur. C’est désormais lui qui fera claquer le fouet. Après des années de bons et loyaux services, Isaac sera peut-être un jour affranchi et deviendra un homme libre. En attendant, le jeune homme se retrouve dans une position détestable. Une situation d’autant plus difficile que Charles Bellevue n’est pas seulement son maître. C’est aussi son père.
Un père et son fils : les liens du sang
Si, dernièrement, le cinéma français s’est emparé du sujet de l’esclavage – bien que trop timidement encore – avec Ni chaînes, ni maîtres de Simon Moutaïrou et Furcy, né libre de Abd Al Malik, la fiction française a, elle aussi, un rôle à jouer et doit progresser sur ce terrain. Enchaînés est un nouveau pas. Et quel pas !
Au sein de cette histoire tragique, découpée en six épisodes et s’étendant sur plusieurs mois – ce qui peut être assez déroutant – Alain Moreau, créateur de la série, et ses co-auteurs, Adriana Barbato (Nos vies en l’air, Vise le cœur…) et Fanny Talmone (Mortel, Rivages…), offrent une vision véridique, presque d’utilité publique, de notre histoire et de notre comportement en tant que société, en nous confrontant à la violence que les hommes blancs ont infligée aux esclaves noirs, qu’elle soit physique ou psychologique.
Non contents de dépeindre l’ignominie de l’esclavage, les scénaristes construisent aussi une histoire plus complexe qu’elle n’y paraît, notamment dans les rapports humains entre les personnages. Comme le disait Alain Moreau en interview : « Il pouvait y avoir de l’affection et un attachement sincère des maîtres à leurs esclaves, ce qui ne voulait pas dire que la situation était juste et acceptable. Mais c’est cette complexité-là que je voulais explorer. » Le cœur de la série repose sur ces tensions humaines. Lorsque Charles rencontre des difficultés financières, après la tempête qui a ravagé son exploitation, et qu’il envisage de vendre son domaine ainsi que ses esclaves, on le sent touché – peut-être aussi parce que son propre fils fait partie du “ lot ”. Un reproche que lui adressera d’ailleurs son autre fils, Henri. Lorsque les esclaves, pour éviter d’être vendus, s’acharnent toute une nuit à replanter, on le sent également affecté par cet acte de courage et d’abnégation. Et c’est là qu’Enchaînés nous prend au piège : en nous faisant croire que Charles Bellevue pourrait finir par les considérer comme des personnes à part entière, des hommes et des femmes comme tout le monde, améliorer leurs conditions de vie, cesser les coups et les humiliations. Mais jamais rien ne vient…

L’autre relation centrale de la série est celle entre Isaac et Charles. Et si l’on pourrait penser que l’amour l’emporterait sur le racisme et la condition esclavagiste d’Isaac, Charles, lui, se contente d’endosser pleinement son rôle de maître, avec cruauté. La filiation ne confère aucun droit à Isaac. La compassion n’existe pas dans le monde de Charles, ni dans celui d’une île qui pousse à la déshumanisation. Pourtant, par moments, une fois encore, un doute subsiste quant à cet amour paternel. Mais très vite, les soi-disant cadeaux se transforment en poison : devenir commandeur devient une corvée inhumaine qu’Isaac doit assumer, coups de fouet après coups de fouet, le dépossédant peu à peu de son humanité.

Enzo Rose et Olivier Gourmet livrent des interprétations magistrales.
Dans le regard d’Enzo Rose, on sent tout le poids d’une histoire, d’un héritage, d’un sujet à porter sans le trahir. Et ses épaules sont si solides qu’il dévore l’écran : ses dilemmes moraux sont troublants, sa colère et ses peurs bouleversantes, ses larmes d’une authenticité précieuse et émouvante. Enzo Rose est au-delà de la vérité, il en est l’incarnation.
Face à lui, Olivier Gourmet, acteur confirmé, a cette présence magnétique qui captive. Qu’importe le rôle, il s’efface totalement pour laisser ses personnages exister. Ce qui n’est pas toujours le cas chez d’autres grands acteurs. On ne voit jamais Olivier Gourmet à l’écran, on voit le personnage qu’il incarne. Et son Charles Bellevue dégage une férocité et une sauvagerie habitées, qui renforcent la violence qu’il considère comme légitime envers ses esclaves.
Sa méchanceté n’a pas de limite : il peut frapper une femme enceinte ou abattre un esclave sans une once de remords. Néanmoins, à de rares instants, le regard d’Olivier Gourmet offre à Charles Bellevue une lueur d’humanité. Dans son amour pour sa femme, par exemple, subsiste la flamme d’un attachement sincère. Derrière cet homme bourru, oui, un cœur bat. Malheureusement, pas au même rythme que les autres.
Les prisonniers : l’esclavage du coeur
Il n’y a pas que les esclaves noirs qui sont enchaînés à cette terre. Les personnages blancs sont eux aussi prisonniers de leur condition, de leurs sentiments.
Henri (Baptiste Carrion-Weiss), le fils de Charles, et Constance (Elsa Lepoivre) sont prisonniers de leurs sentiments pour Amélia (Lula Cotton-Frapier), la fille de Georges-Marie Dennemont (Éric Caravaca), elle-même éprise d’un amour impossible avec Tristan (Alséni Bathily), esclave.
Constance, la femme de Charles, tente d’aider son mari dans ce moment difficile mais, peu à peu, sa vie sur l’île l’étouffe, tandis que Georges-Marie Dennemont est lui aussi prisonnier de ses ambitions et de sa haine pour Charles.
Certains d’entre eux cherchent à se libérer des liens imposés, des codes, de la morale. Une partition humaine complexe et passionnante. Car malgré leurs privilèges, le bonheur ne s’achète pas, la liberté ne s’octroie que dans la douleur ou la mort, et l’amour doit se plier aux exigences des hommes blancs. Toutes ces intrigues servent à cela : montrer les pressions que chacun subit, de toutes parts, sans issue véritablement favorable. Une symétrie entre esclavage physique et enfermement émotionnel subtil et constitue un puzzle narratif d’autant plus fort que les frustrations des uns, se répercutent sur le corps des autres.
Laure de Butler met tout cela en scène avec l’intelligence qui la caractérise depuis ses débuts, à savoir un regard humain, à hauteur d’homme. Sa caméra ne prend jamais les personnages de haut ; elle reste à leur niveau afin de capter l’exactitude et la réalité des faits, mais surtout leurs sentiments, que ce soit dans l’intensité d’un regard ou l’ampleur d’une parole.
Laure de Butler aime les personnages cassés, blessés, meurtris ; elle s’en est fait une spécialité (drame ou la comédie). Elle sait où aller chercher l’émotion – et seulement quand elle est nécessaire – et affirme ainsi la couleur, le ton et le rythme qu’elle souhaite donner à l’ensemble. Sur Enchaînés, sa direction va gratter tout ce qu’on voudrait ignorer, oublier, ne pas montrer parce qu’il est plus aisé de se taire ou de ne pas penser.

Dès lors, la caméra de Laure de Butler affronte sans silence la rage et les blessures, la dualité qu’on pu éprouver les esclaves noirs en tant que commandeur, les enjeux moraux et politique autour d’une exploitation, mais aussi cette lumière de l’empathie qui résonne au cœur de toute cette noirceur.
Le tout est enveloppé par la musique de Audrey Ismaël, qui en souligne chaque nuance avec une force brute, aussi magnifique que saisissante.
Conclusion
Enchaînés est plus qu’une série : c’est un devoir de mémoire. Alain Moreau et ses auteurs, ainsi que Laure de Butler, livrent une œuvre qui fait honneur au service public, en invitant le spectateur à une réflexion sur nos actions passées et nous rappelle que certaines histoires ne doivent jamais cesser d’être racontées.
Portée par des comédiens et des comédiennes brillants – qu’il s’agisse des premiers rôles, des seconds rôles ou des plus petits – chaque personnage atteint une justesse quasi clinique, où la nécessité de révéler les conditions de l’esclavage colonial se ressent à chaque interprétation, à chaque plan.
Sans doute l’une des séries françaises qui marquera l’année 2026.
Enchaînés, dès le 30 avril sur France.tv
