Figure incontournable du cinéma français, Olivier Gourmet s’est imposé au fil des années comme l’un des visages les plus puissants et singuliers du grand et du petit écran. Révélé au grand public grâce à sa collaboration avec les frères Dardenne, il n’a cessé depuis de naviguer entre cinéma d’auteur exigeant et projets plus populaires, toujours avec la même intensité de jeu et cette humanité brute qui le caractérise.
À l’occasion de la sortie de la série Enchaînés, rencontre avec un acteur habité, passionné, qui revient avec sincérité sur son métier et sa vision du jeu.
Qu’est-ce que le métier de comédien ? Quelle définition en donneriez-vous ?
Au premier sens du terme, être comédien, c’est jouer la comédie. Mais au-delà de ça, c’est surtout se mettre au service d’un auteur, d’un réalisateur, d’une histoire, d’un projet. C’est raconter, faire vivre et incarner des émotions, des humeurs, donner du plaisir, et parfois emmener le spectateur vers une réflexion.
Qu’est-ce qui vous fait dire oui à un rôle, à un personnage, à un projet ?
Il y a trois choses essentielles. D’abord, le fond : qu’est-ce que le projet raconte ? Qu’est-ce qu’il porte, qu’est-ce qu’il questionne, notamment par rapport à la société ? Ensuite, le plaisir que je vais trouver dans le personnage. J’entends par là sa part humaine : est-il suffisamment développé psychologiquement pour me permettre d’en explorer différentes facettes, différentes émotions ? Et enfin, la forme proposée par le réalisateur, sa vision globale du projet.
Pour préciser avec un exemple, qu’est-ce qui vous a convaincu d’accepter le rôle de Charles Bellevue dans Enchaînés (disponible dès le 30 avril sur France.tv) ?
L’un des plaisirs des séries, c’est que les personnages sont souvent davantage développés, puisqu’on dispose de plusieurs épisodes pour raconter une histoire et faire exister les protagonistes. On a donc plus de matière pour s’y plonger et y trouver du plaisir. Sur Enchaînés, c’était le cas. Le personnage de Charles Bellevue traverse plusieurs déconvenues qui font le faire passer par plusieurs étapes émotionnelles intéressantes et le faire évoluer au fil des épisodes. Il y avait aussi la réalisatrice : quelqu’un de solaire, enthousiaste, très préparée, une grande travailleuse. Ça laissait présager un tournage structuré, ce qui est essentiel quand le temps est plus contraint que sur un long métrage. Sur une série, il faut être efficace. Et puis, le décor : l’île de La Réunion, un personnage à part entière. Elle apporte une profondeur, une couleur, une intensité très particulière à la série.
Quand vous arrivez sur un film ou une série, quelles sont vos méthodes de travail ? Comment préparez-vous vos rôles ?

Cela dépend évidemment des personnages. Lorsqu’un rôle implique des gestes techniques très précis liés à un métier, je m’y forme autant que possible. Il m’est arrivé, par exemple, de faire des stages de souffleur de verre ou de menuiserie, parce que ces gestes seront filmés et doivent être justes.
Pour Charles Bellevue, comme pour d’autres rôles, il y a d’abord un travail de lecture : relire plusieurs fois le scénario pour définir le parcours du personnage, ce que j’appelle une ligne psychologique. D’où il part, jusqu’où il va, quels sont les obstacles, les nœuds… Tracer en quelque sorte une ligne de vie. Ensuite viennent les échanges avec le réalisateur, puis les premières lectures avec les partenaires. Cela permet de briser la glace, de s’accorder, de créer une confiance.
Vous savez, quand c’est bien écrit, une grande partie du travail est fait.
Il peut aussi y avoir un travail documentaire, pour nourrir le personnage et affiner son incarnation. Et puis, une fois sur le plateau, il faut parvenir à oublier tout ce travail. Ou plutôt à l’avoir complètement digéré, pour retrouver une forme de liberté. Ne pas être tendu, rester disponible, à l’écoute. Arriver avec une page blanche, où tout est encore possible. Être pleinement dans le moment présent, dès le moteur. S’adapter à l’énergie du jour, au ton des partenaires… et se mettre au diapason.
Est-ce que le travail de préparation diffère pour des personnages historiques ou réels comme Charles Quint, Philippe d’Orléans ou Éric Dupont-Moretti ? Trouve-t-on malgré tout un espace de liberté ?

Il faut le trouver, cet espace de liberté. Et toujours en accord avec le réalisateur. S’il y a une volonté de se rapprocher physiquement du personnage, cela passe davantage par le maquillage et les prothèses. Mais pour l’incarnation, le travail reste le même : lire, se documenter, s’informer sur l’historique du personnage.
Si je prends l’exemple d’Éric Dupond-Moretti, il n’y avait pas forcément une volonté de lui ressembler physiquement, mais plutôt de retrouver son phrasé, son intonation, notamment pour les plaidoiries. Nous avions prévu une rencontre avec lui. J’ai finalement pu l’accompagner pendant trois jours sur un procès : je partais le matin avec lui, nous revenions ensemble le soir, nous déjeunions, dînions ensemble… et nous échangions beaucoup. Je lui posais évidemment des questions sur son métier, mais j’observais surtout.
Légende : Olivier Gourmet incarne Eric Dupont-Morreti dans le film Une intime conviction d’Antoine Raimbault.
J’essayais de capter des détails, des attitudes, des réflexes… pour ensuite les intégrer – ou non – au personnage. Par exemple, durant ses plaidoiries, il use beaucoup des silences. Ce sont des choses que j’ai captées en l’observant. Je les ai ensuite utilisées avec parcimonie, car il n’y avait pas de volonté d’être une copie conforme d’Éric Dupond-Moretti.
Tout à l’heure, vous disiez que le métier de comédien vous amenait à apprendre beaucoup de choses, manuelles ou non. Y a-t-il un apprentissage en particulier dont vous êtes aujourd’hui fier, ou simplement heureux ?
Oui, à chaque fois. Dès que j’ai dû apprendre quelque chose que je ne connaissais pas ou que je ne maîtrisais pas, j’ai été heureux de le faire. L’enrichissement est toujours le bienvenu. Je suis aussi très heureux de pouvoir voyager, découvrir des régions, des pays, rencontrer différentes cultures. Observer les spécificités locales, les caractères… tout ce qui fait l’identité d’un lieu. C’est toujours un plaisir. Et surtout, ça nous forme.
Vous avez un timbre de voix grave et imposant. Est-ce que cela a été un atout dans votre carrière, notamment pour certains rôles ?
Je n’ai pas souvenir qu’un réalisateur m’ait dit : « Je t’engage pour ta voix. » À part peut-être pour des voix-off sur quelques documentaires. Après, elle fait sans doute partie d’un ensemble qui peut intéresser. Mais je ne pense pas qu’elle ait été déterminante dans l’obtention d’un rôle. La voix, c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas totalement. Bien sûr, on la travaille – au conservatoire, on fait de la formation vocale, on travaille la respiration – mais c’est surtout pour la libérer, pas pour la transformer.
Je suis fumeur, donc ça a forcément joué sur mon timbre. D’une certaine manière, je dois ma voix à la cigarette… c’est peut-être le seul bénéfice qu’elle m’aura apporté.
Je me souviens d’un professeur de théâtre, très attentif à la voix. Quand j’étais plus jeune, je rêvais de jouer Macbeth. Et il m’avait dit : « Ta voix n’est pas encore assez descendue, pas assez profonde. Ce sera pour plus tard. » Aujourd’hui, elle l’est sans doute… mais le problème, c’est que je n’ai plus l’âge.
Au cinéma, vous avez beaucoup tourné avec les frères Dardenne. Pouvez-vous nous parler de votre amitié avec eux ?
Elle est née sur La Promesse, le premier film que j’ai tourné avec eux, qui a rencontré un beau succès d’estime, notamment à Cannes, à la Quinzaine des réalisateurs. Ils ont un peu été à l’initiative de cette relation. Je pense qu’ils ont estimé que Jérémie Renier et moi avions pleinement contribué à ce succès, avec toute l’équipe. Très vite, ils m’ont dit qu’ils écriraient le film suivant pour moi. Il y avait sans doute une forme de superstition : il fallait que je sois présent, d’une manière ou d’une autre, dans chacun de leurs films. Pendant un temps, j’ai même eu de tout petits rôles, comme dans Le Gamin au vélo. Ils trouvaient toujours une bonne raison pour que je puisse dire oui (rire).
Comme j’habite Liège, tout comme Jean-Pierre, on se voit, on se croise, on s’invite… et l’amitié s’est construite ainsi.

Légende : La Promesse des frères Dardenne.
Aujourd’hui, ils ont un peu coupé ce cordon superstitieux, et je ne suis plus systématiquement dans leurs projets. Mais nous sommes restés proches.
Vous avez tourné avec de grands cinéastes comme Cédric Klapisch, Jacques Audiard, Rebecca Zlotowski ou encore Abdellatif Kechiche. Qu’apprend-on en tant que comédien à leurs côtés ?
Qu’ils soient reconnus ou non, on apprend toujours quelque chose de chaque expérience. Est-ce que j’ai appris davantage avec l’un qu’avec l’autre ? J’ai surtout découvert différentes façons de travailler, mais aussi des rapports humains très variés. Certains me correspondent, d’autres moins – et ça fait aussi partie de l’apprentissage. Avec de jeunes réalisateurs, j’y vais également pour vivre une expérience, pour continuer à me nourrir.
Sur le plan de la transmission, oui, j’ai appris beaucoup de choses, notamment dans la manière d’aborder un personnage. Il y a eu ma formation au conservatoire, puis mon parcours au théâtre, avec des metteurs en scène qui insistaient parfois davantage sur le propos que sur le personnage lui-même. L’essentiel, au départ, c’était de faire entendre un texte, un auteur, et ce qu’il avait à dire. C’était ça, le plus important

Légende : Sur mes lèvres de Cédric Klapisch.
Quand on doit aller chercher des émotions très fortes, où est-ce que vous allez les puiser ?
C’est une formation de comédien. Au conservatoire, on forme votre instrument, comme un musicien peut répéter ses gammes et travailler sur son instrument pour être toujours plus à l’aise. Il y a des cours qui vous apprennent ce qu’on appelle la mémoire affective, c’est-à-dire à vous servir de votre propre mémoire affective personnelle pour aller rechercher des émotions que vous avez déjà traversées inévitablement, que ce soit la colère, la tristesse, la joie, l’envie, la jalousie, tout ce qui peut constituer l’essence d’un personnage. On vous apprend à aller les chercher très rapidement dans vos souvenirs personnels. Inévitablement, sur un plateau, vous faites appel à votre propre mémoire affective, à des événements qui vous ont traversé à un moment donné de votre vie et qui vous ont mis dans un état particulier, une émotion bien précise. Et vous repensez à ce moment. Ça peut être la mort d’un proche, la naissance d’un enfant, plein de choses, parfois des choses très simples, voire anodines. Ça peut être le souvenir d’un plat ou d’une sensation. Vous vous servez de tout ça.
Alors, sur un plateau, quand il y a plusieurs prises, évidemment, à un moment donné, le souvenir que vous avez s’épuise. Donc, il faut en trouver un autre. Et à force de faire tout ça, il y a un automatisme qui se met en place et qui vous permet d’aller très rapidement chercher l’humeur désirée pour le personnage à ce moment-là.
Au cours de votre carrière, vous avez traversé la France en long, en large et en travers. Comment les environnements naturels peuvent-ils impacter votre préparation ou votre jeu ?
Quand je dois aller en région, en province, en dehors de Paris ou même à Paris, je vais sur place deux ou trois jours pour me promener, regarder, sentir, ressentir la mentalité, comment sont les gens, comment ils se parlent, leurs intonations, etc. Inconsciemment, et même consciemment, j’essaie d’intégrer des choses que j’ai perçues.
Lorsqu’on est dans une région plus rurale, plus profonde, plus isolée, où les gens sont plus taiseux, moins bavards, moins exubérants, plus renfermés, mais avec en même temps beaucoup d’humanité, une fois que vous avez gagné leur confiance, ils peuvent être totalement adorables. Voilà, vous vous imprégnez de tout ça et vous l’intégrez à votre personnage.
Sur la série Enchaînés, tournée sur l’île de La Réunion, le décor est omniprésent. On ressent ce côté de « prison à ciel ouvert ». Il y a aussi la chaleur, qui marque votre peau, votre couleur de peau, votre respiration. S’il fait chaud, ça influe sur vous, si vous vous laissez faire, évidemment. C’est vrai que cette île est d’une grande beauté, mais il y a aussi une certaine dureté, une rugosité. C’est abrupt, c’est violent. Eux, ils appellent ça « l’île intense ». Ça joue sur les personnages.
Enchaînés dès le 30 avril sur France.tv
* Ma critique de la série Enchaînés à retrouver ici.
Synopsis
1806 – Ile de la Réunion. Après le passage d’un cyclone meurtrier, la plantation de Charles Bellevue est dévastée. Ruiné, il n’a d’autre choix que de céder ses terres. Ses esclaves redoutent d’être vendus et séparés les uns des autres. Parmi eux, un homme, Isaac, refuse d’être abandonné à son sort. Isaac vient en effet d’apprendre que Charles Bellevue n’est pas seulement son maître. C’est aussi son père.
Casting : Olivier Gourmet, Enzo Rose, Elsa Lepoivre, Baptiste Carrion-Weiss, Théa Burdin, Francis Canvert, Eric Caravaca, Lula Cotton-Frappier, Lolita Tergémina, Edmond Gomis, Alséni Bathily…
