À l’occasion du Festival de Cannes 2026, Alicia Fall (réalisatrice, productrice) et Yacine Azzouz (réalisateur, acteur) reviennent sur leurs parcours, leurs engagements et leur rapport au cinéma. Entre création, engagement et regard sur la société, les deux artistes interrogent la place de l’art aujourd’hui et sa capacité à raconter le monde, à en révéler les zones d’ombre comme les éclats de lumière.
Du court métrage intimiste aux œuvres marquantes du cinéma engagé, ils évoquent également leurs expériences, leurs influences et ce que représente pour eux un événement comme Cannes : un lieu de rencontres, de découvertes et de liberté artistique.
« Je pense qu’il y a quelque chose qui est déjà en nous, tout artiste que nous sommes. Je pense que c’est peut-être aussi cette capacité de garder une âme d’enfant » – Alicia Fall, productrice, réalisatrice
Vous êtes tous les deux réalisateurs et producteurs. Yassine est aussi acteur. Qu’est-ce qui vous a conduits tous les deux vers le cinéma ?
Alicia Fall : La possibilité d’évoquer des sujets de façon plus large, la liberté de pouvoir m’exprimer sur des sujets sur lesquels je pouvais moins m’exprimer lorsque j’étais en télé. Puis c’est un format qui permet de s’amuser et de jouer tant sur l’image que sur le son, d’explorer tout ce tout ce à quoi j’aspire, tout ce que j’ai envie d’exprimer avec une vision plus précise et d’embarquer les autres dans cette vision que j’ai envie de transmettre.J’ai toujours voulu écrire, réaliser, créer, partager. Le cinéma, n’était pas mon mode de communication au départ. A mes débuts, c’était l’humour, le stand-up. Puis je me suis dirigée vers la télé, mais in fine,le cinéma est ce qui me convenait le mieux. Cependant, il fallait que je prenne le temps d’apprendre à me connaître et de savoir comment je voulais faire mon cinéma.
Yassine Azzouz : Je crois que ça a toujours été dans ma personnalité. Quand j’étais jeune, j’étais déjà celui qui amusait la galerie, le petit clown. Très vite, j’ai fais des courts métrages avec mes amis pendant les étés. En faisant ça, je me suis rapidement demandé comment on devenait acteur. Je me souviens, il y avait un voisin qui était venu voir ma mère, et qui lui a dit : Mais il faut l’inscrire dans une école de théâtre. Et il avait parlé du cours Florent. Et donc je suis parti m’y inscrire. Là, je me suis révélé à moi-même. Je ne m’étais jamais levé tôt le matin avec le sourire pendant trois ans, vraiment heureux d’aller prendre les transports, le RER. Ce fût les meilleures années de ma vie.
Il y avait un département casting au sein de l’école qui envoyait les élèves les plus prêts, les plus robustes, sur des castings. Et là, il y avait la première création originale de Canal+ qui s’appelait Jihad à l’époque, avec Marie-Anne D’Nikkhour, Thierry Frémont et Saïd Taghmaoui. J’ai passé les essais et j’ai été retenu. De là, j’ai rencontré mon agent et je n’ai pas arrêté de travailler.
A.F : Je pense qu’il y a quelque chose qui est déjà en nous, tout artiste que nous sommes. Je pense que c’est peut-être aussi cette capacité de garder une âme d’enfant et d’aller faire des des choses qui peuvent dépasser d’autres êtres humains. Peut-être. Mais sans se prendre au sérieux. Et peut-être que le fait de ne pas se prendre au sérieux permet le dépassement de soi et d’aller faire des choses complètement folle, de créer et de partager ses visions.
Je me dis que des fois c’est aussi le côté ludique, et à travers ça une envie peut-être plus profonde comme tous acteurs, d’une quête de validation. Il y a peut-être des carences où tu veux être un peu plus aimé que les autres, un peu plus remarqué. Je ne sais pas si c’est de l’ordre du trauma ou si c’est de l’ordre de la personnalité, mais il y a ce truc où t’as envie de faire kiffer les autres, de servir les choses ou de se faire plaisir à soi-même, de se donner un peu plus d’amour. Ça se traduit différemment chez chacun.
« L’art dans sa globalité n’est pas là pour apporter des réponses, mais plutôt pour poser des questions » – Yacine Azzouz, comédien
Aujourd’hui, qu’est-ce que ça représente pour vous d’être artiste surtout dans un monde comme le nôtre où la culture est attaquée de toute part ?
A.F : Pour ma part, en tant qu’artistes, je crois profondément que nous avons une forme de responsabilité et des outils qui paraissent ludiques mais qui, in fine, ont un impact considérable. Les médias sont parmi les vecteurs de communication les plus puissants : le cinéma comme la musique peuvent véritablement influencer les esprits. On peut, d’une certaine manière, les nourrir, les déplacer, les éveiller. Donc je crois que nous avons une responsabilité à la fois envers les autres et envers nous-mêmes, celle de rester en accord avec nos principes et de ne pas créer dans le vide.
Nous avons tous cette volonté de nous servir de notre art pour apporter, entre guillemets, des clés aux autres à travers nos propres expériences. Les chanteurs racontent ce qu’ils vivent, les humoristes aussi, et le cinéma également. Les métiers artistiques, c’est une forme d’expression de soi, mais aussi une manière de partager et de s’éveiller les uns les autres.
Y.A : Pour moi, l’art dans sa globalité n’est pas là pour apporter des réponses, mais plutôt pour poser des questions. Ensuite, chacun se les approprie. C’est pour ça que j’apprécie des festivals comme Cannes, qui permettent de découvrir des histoires qui nous font voyager dans des univers que l’on ne connaît pas.
La dernière claque que je me suis prise, c’est L’Histoire de Souleymane ou Perfect Days de Wim Wenders, des films sélectionnés à Cannes. Moi qui ai grandi en banlieue, je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la vie d’un homme de cinquante ans qui nettoie des toilettes à Tokyo, ou celle d’un migrant sénégalais devenu livreur. Je ne connaissais pas ces réalités de l’intérieur. Mais en entrant dans ces univers, on est invité au questionnement. Et c’est là que le cinéma devient un outil puissant – un véritable soft power, comme le disait Alicia. Et pour moi, c’est exactement ça, être acteur ou réalisateur : faire voyager les autres dans des mondes qui ne leur sont pas familiers. Et nous avons ce privilège immense de pouvoir les raconter.
« L’objectif est de partager une histoire, de transmettre quelque chose » – Alicia Fall, productrice, réalisatrice
Dans votre parcours respectif, vous avez partagé, produit ou créé des films engagés sur divers thèmes sociaux importants. Est-ce que c’est aussi pour vous la fonction première de l’artiste et du cinéma que de parler de la société ? C’est vrai que parler d’un homme de cinquante ans qui fait le ménage à Tokyo, c’est pas quelque chose qu’on a l’habitude de voir, mais ça raconte quelque chose de la société aussi.
A.F : Complètement. Et puis il y avait aussi ce contact avec le public, cette interaction. Je faisais beaucoup d’improvisation et je m’éclatais là-dedans. Le fait d’être connecté au public, de pouvoir me laisser aller, et à travers le rire, de parler de certaines choses, était essentiel.
Y.A : Je pense profondément que c’est aussi une question d’ego. À la base, un artiste est quelqu’un qui veut émettre une opinion, partager une vision. Quoi qu’il arrive, il y a une dynamique sociale et donc politique : on partage un point de vue, et on essaie, d’une certaine manière, de l’imposer ou au moins de l’offrir aux autres pour nourrir leur pensée critique. C’est toujours un regard personnel sur le monde. Et je trouve ça extrêmement puissant de pouvoir se dire que cette vision peut être vue et partagée par des gens qui ne la partagent pas forcément, ou qui ont une vie totalement différente.
A.F : Je suis d’accord sur la notion d’ego, mais je pense que ce n’est pas forcément le bon angle ici. Dans mon court métrage autobiographique, on pourrait parler d’ego trip, mais la thématique que je traite est très loin d’être centrée sur moi. L’objectif est de partager une histoire, de transmettre quelque chose : montrer qu’on peut traverser certaines épreuves et s’en sortir. Pour des personnes qui n’ont pas vécu cela, cela peut ouvrir des perspectives : comprendre d’autres réalités, d’autres manières d’être, d’autres contextes familiaux ou sociaux. L’habit ne fait pas le moine.
Dans ce projet, en tout cas pour moi, il y a moins d’ego que dans d’autres que j’ai pu faire. Il y a surtout une volonté d’ouvrir des dialogues. J’ai eu des retours de camarades de classe de mes enfants, et certains parents m’ont dit qu’ils avaient pris conscience qu’ils élevaient leurs enfants dans un microcosme, très éloigné de la réalité du monde. Leur enfant n’avait pas conscience que tout le monde ne vivait pas dans un environnement idéal. Si cet effet-là existe, est-ce que c’est de l’ego ? Je parlerais plutôt d’une satisfaction d’être utile, de transformer quelque chose de négatif en quelque chose de positif — et surtout d’utile pour les autres.
Alicia, vous l’avez évoqué, ça tombe bien. L’année dernière, vous avez réalisé votre premier court métrage À cloche-pied, qui sensibilise sur les violences domestiques faites aux enfants. Est-ce que ce fut un projet difficile à monter et comment avez-vous vécu cette première expérience de réalisatrice ?

A.F : Ça a été beaucoup plus difficile que ce que je pensais. J’étais pourtant très détachée de ma propre enfance, donc l’écriture s’est faite assez facilement. En revanche, la réalisation, et tout le travail avec les enfants, a été plus complexe, notamment sur la question de la protection de mon fils qui interprétait le rôle. Il a été extraordinaire. Il y a eu un vrai travail de communication à chaque étape. Et forcément, cela m’a ramenée à ce que j’avais vécu, puisque j’ai écrit exactement ce que j’ai vécu. Pendant tout le processus d’écriture et de préparation, j’étais dans une forme de distance, presque extérieure à moi-même. Mais au moment du tournage, des flash-back sont revenus.
Ma mère est venue sur le tournage, et on s’est rendu compte qu’elle ne savait pas tout. Ça a été difficile pour elle aussi, mais je crois que c’était nécessaire. Elle a pu prendre conscience de certaines choses.
Le court métrage raconte comment un enfant, par abnégation, cherche à protéger un parent dans un contexte de violence. À l’école, certains enfants se referment dans le mutisme, d’autres, comme moi à l’époque, adoptent une attitude très extravertie : j’étais très vivante, très joyeuse. Personne ne pouvait imaginer ce que je vivais à la maison. C’est cela que j’avais envie de raconter.
Est-ce que ce court métrage a eu un impact positif ? Des retours ?

A.F : Oui, énormément. Ça a commencé dès le cercle des figurants, puis avec les camarades de mes enfants et les enseignants. Ça a aussi révélé des choses au sein de ma propre famille.
J’ai organisé une projection privée pour les enfants, sans attendre la diffusion officielle, puis pour les familles. Nous avons ensuite échangé avec les enfants. Je leur disais qu’il ne fallait pas rester dans le mutisme, qu’il faut apprendre à communiquer. On dit souvent qu’il ne faut pas se mêler des affaires des autres, mais je trouve que cette idée peut être dangereuse. Parfois, être curieux, mettre un peu le nez dans une situation, peut aussi permettre de sauver des vies. J’ai déjà eu l’effet escompté, mais ce n’est pas terminé. Je vais continuer à aller dans les écoles, les lycées, et aussi vers les adultes.
Car ce sujet ne concerne pas uniquement les enfants. D’ailleurs, les enfants sont souvent plus réceptifs et plus enclins à aller creuser que les adultes.
Est-ce que vous espérez une diffusion à l’Assemblée nationale ou dans un cadre institutionnel ?
A.F : C’est l’objectif : me rapprocher de l’Éducation nationale pour en faire un véritable outil pédagogique.
« C’est toujours intéressant d’être vu autrement, à travers le regard des autres » – Yacine Azzouz, comédien
Yacine, vous avez dans, joué dans un que j’ai trouvé très fort : La Désintégration. Un film qui montre comment des fanatiques religieux s’immiscent dans l’esprit de certains jeunes désabusés, déboussolés et abandonnés à eux-mêmes. Il avait été projeté au Festival de Venise. Quel impact a eu ce film sur vous ?
C’est vraiment le projet qui a changé ma vie. Le réalisateur Philippe Faucon met toujours les pieds dans le plat dans ses films, souvent sur des sujets très sensibles. La Désintégration racontait l’histoire de trois jeunes qui basculent et s’embarquent dans un projet d’attentat contre le siège de l’OTAN en Belgique. Le film a été sélectionné à la Mostra de Venise, et c’est ce qui m’a permis d’être remarqué par des réalisateurs étrangers, notamment aux États-Unis, et d’accéder à des projets plus internationaux. Cela m’a aussi permis d’avoir davantage de contrôle créatif sur certains rôles.
Par la suite, cela nous a ouvert des portes pour créer la série Guru, deux épisodes de 35 minutes diffusés actuellement à la télévision américaine, notamment sur Apple TV+ et sur une plateforme comme Tubi.

Ce que j’aime aujourd’hui, c’est cette diversité des rôles : pouvoir être un recruteur islamiste dans un film ou quelqu’un qui aurait la capacité de lire dans les pensées des femmes dans Guru. Ça élargit énormément les perspectives. Et c’est toujours intéressant d’être vu autrement, à travers le regard des autres.
Qu’est-ce que Cannes représente pour vous ?
A.F : C’est un grand terrain de jeu, où l’on peut faire de très belles rencontres. C’est le monde entier qui se réunit, des milliers d’esprits rassemblés autour d’une passion commune.
Y.A : C’est la possibilité de voyager sans voyager. Je m’éclate à chaque fois que je découvre des films qui se déroulent dans des villes, des univers ou des points de vue que je ne connais pas. J’y découvre des regards, des façons de raconter le monde. Pour moi, il n’y a rien de plus cinéma que le Festival de Cannes. Il offre quelque chose que je ne retrouve nulle part ailleurs. C’est vraiment ce qui me parle en premier lieu.
Et puis, bien sûr, il y a l’événement en lui-même, cette forme de foire ou de cour des miracles mais ça fait aussi partie du jeu.
