[INTERVIEW] – RICTUS : ENTRETIEN AVEC FRED TESTOT : « Au début, j’ai été étonné qu’on me choisisse pour des rôles dramatiques »

Dans un monde dystopique où le rire a été banni, Fred Testot incarne Stéphane, un auditeur chargé de repérer les personnes enfreignant la loi. Lui qui a fait rire des millions de français avec l’émission du SAV au côté de son comparse Omar Sy, est désormais en lutte contre l’humour. Une douce ironie quand on connaît la puissance comique de l’homme.
À l’occasion de la diffusion prochaine de « Rictus » sur OCS, série perturbante où les créateurs de série Marion Festraëts et Arnaud Malherbe interrogent donc la nécessité du rire et la place de la comédie dans notre société actuelle, Fred Testot (également co-producteur) est revenu sur sa vision de l’humour, son évolution, ses inquiétudes, et sur ce rôle entre interdit et émotion.

C’est par l’humour, la comédie, le rire que le grand public vous a découvert. Est-ce que l’humour vous a apporté autre chose dans votre vie que la notoriété ?
Le rire fait partie de mon quotidien depuis toujours : rigoler entre amis, en famille… C’est un peu une tradition. J’ai eu l’opportunité grâce à cela de pouvoir faire des choses sur Canal + et surtout la chance que ça fonctionne. Ça a été un enchaînement de situations mais rigoler, c’est un mantra quotidien. Je ne vois pas comment on peut vivre dans un monde sans rire. Depuis des années, j’ai fait plus de choses dramatiques mais on rigole beaucoup même en faisant du drame. C’est important, toujours. C’est une sorte de médicament. […] Sur l’un de mes derniers tournages, « Je verrai toujours vos visages », nous avions des temps où l’on rigolait. Par ailleurs, cela offre aussi une certaine concentration. Pour se décharger de la tension, de la pression du jeu.

« Il n’y a plus de nuances aujourd’hui, moins de recul »

La série pose bien évidemment la question que tous les journalistes demandent aux humoristes depuis quelques années, peut-on rire de tout ? Moi je me demande surtout, depuis quand se pose t-on cette question et pourquoi ? Se poser cette question, n’est-pas le début d’une auto-censure démocratique ?
Cette question revient sans cesse. Desproges résumait tout à l’époque : « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Je ne suis pas philosophe. Chaque époque change. Mais j’ai l’impression que nous sommes à un tournant. Est-ce que nous ne vivons pas dans une époque où tout est sujet à question ? Ou à partis pris ? Il n’y a plus de nuances aujourd’hui, moins de recul. Tout est plus marqué, plus extrême. Il y a moins de légèreté. C’est un sentiment que j’ai. On doit être pour ou contre, on doit choisir un camp… Et sur tous les sujets : politique, écologie… C’est peut-être pour cela que je dis que nous arrivons à une nouvelle ère.

Est-ce que des sketchs comme celui de la voyante que vous avez pu jouer avec Omar Sy sur scène serait accepté aujourd’hui, selon vous ?

On peut se poser la question. Quand on regarde des extraits d’interviews de Coluche, on a la sensation que rien n’a changé dans la vision des choses. Tout ce qu’il disait est encore d’actualité. Avec les réseaux sociaux tout s’est accéléré. Tout est indigeste. Est-ce qu’on a le droit de jouer, interpréter un personnage raciste, sans penser qu’on est soi-même raciste puisqu’on incarne un personnage ? Ou, doit-on dire avant « Attention c’est de l’humour ». Si je jouais un personnage misogyne pour me moquer de ça, est-ce qu’on ne dirait pas : « Tiens, ce personnage est misogyne, est-ce que ce n’est pas faire l’éloge de ça ou de ça ».

C’est pour ça que j’ai aimé l’idée de « Rictus », où l’on se projette dans ce monde-là, un monde où le rire est devenu dangereux. D’ailleurs, ils ne savent même plus comment on rigole. Lorsqu’on voit ça à l’écran, ça met en lumière les questions qu’on se pose là.

Quand on lit le pitch cela va même au-delà du rire, puisqu’il est noté qu’« une légère grimace est tolérée en cas d’émotion ou de contrariété ». Dès lors, interdire de rire, c’est finalement être interdit de vivre…
Exactement. Sur le tournage, il était difficile de jouer comme ça. On se rendait compte qu’on souriait beaucoup, ce qui va avec plein d’émotions et d’attitudes. Et là, nous n’avions le droit qu’à notre rictus. C’était un vrai exercice de style, pas forcément agréable car tout le monde était coincé, engoncé dans son corps. De fait, les personnages de la série que nous incarnons sont dans un contrôle permanent. Dès lors, ils ne peuvent plus être eux-mêmes. En même temps, nous pouvons considérer qu’ils vivent ainsi depuis longtemps alors, quand débarque une jeune femme qui part en crise de fou rire et met en danger la famille de Stéphane (mon personnage), pour lui, ça devient très grave.

« Faire rire les gens, c’est du travail »

Dans la série, seul un rictus est toléré. On peut voit le votre sur l’affiche de la série. De quelle façon avez-vous travaillé ces petites grimaces visuelles, qui ne vous sont pas étrangères ?
Ça vient naturellement. C’est quelque chose que j’avais déjà en moi. Je pense que, spontanément, nous avons tous un rictus. Sur le tournage, quand chacun devait trouver le sien, c’est venu très naturellement. J’invite tout le monde à trouver le sien en cas de problème (rire).

[…] Faire rire les gens, c’est du travail. On passe par beaucoup de blagues ratées avant de réussir. C’est un exercice quotidien. C’est un état d’esprit, il faut se plonger dedans. J’ai toujours aimé ça, ça fait partie de moi. Ça me touche encore plus de participer à ce projet. Il y a des gens qui rigolent peu ou pas alors que les médecins considèrent qu’il faudrait rire au minimum 15 minutes par jour. Ça permet de se maintenir en bonne santé, il y a des études là-dessus. Le rire agit sur la santé, la douleur, les tensions musculaires. On l’oublie ça. J’avais lu qu’on riait beaucoup moins à partir de 23 ans. On échange le rire contre le cravate.

« C’est ce qui est intéressant dans Rictus, c’est qu’on touche à plein d’humours différents »

Il y a une séquence de mime très émouvante dans la série. Je voulais savoir, premièrement, ce que vous avez ressenti durant le tournage de cette scène ? Et, par la suite, de quelle manière vous avez travaillé la vôtre ?
C’est Jos Houben, le roi du mime. Il pratique ça depuis plus de 30 ans. C’était magnifique à voir. Le mime est un humour à part entière. Il y a tellement de phases différentes dans le rire, de façons de faire. C’est poétique, drôle.
Pour ma scène de mime, je l’ai suivi. Improviser sans savoir faire. C’était comme prendre un cours en direct et faire plusieurs prises. Ensuite, c’est à l’instinct. Je ne suis pas du tout dans le mime, je n’avais aucune compétence dans le domaine. L’idée était d’essayer de faire, mais la maladresse de mon personnage lorsqu’il tente de reproduire la scène du mime, provoque l’émotion. Car c’est un personnage qui ne sait pas faire rire les gens. Ça donne une scène OVNI et ça raconte quelque chose de fort. D’ailleurs, c’est ce qui est intéressant dans Rictus, c’est qu’on touche à plein d’humours différents.

On ne va pas rentrer dans le détail mais il y a une séquence à la fin, où riez à gorge déployée façon Joker devant tout une salle. Elle fut difficile et épuisante cette scène à tourner ?
Oui, car il y a un sacré enchaînement de situations dans la même séquence. C’était difficile d’avoir le bon jeu au bon moment. Ce qui est bien dans notre métier c’est que la fatigue, le stress ou la difficulté à créer quelque chose, nous sert dans le jeu. Ça crée une nouvelle émulation, une nouvelle façon d’interpréter. En essayant plusieurs fois, en la tournant de plusieurs manières, avec tous les ingrédients (fatigue, joie, énervement…) ça crée cette scène que vous verrez dans l’épisode final. Il n’y a pas de règles. Le montage y est aussi pour beaucoup. C’est une séquence perturbante, et c’était le but.

« J’adore la comédie mais j’adore également le côté dramatique de certains personnages »

Vous faites partie des grandes figures de l’humour en France et, depuis quelques années le drame vous a tendu les bras. Récemment vous avez joué dans « Je verrai toujours vos visages » de Jeanne Herry. Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir toucher au drame ?
Je n’ai pas de stratégies. Je choisi des histoires qui me plaisent, avec lesquelles je me sens bien, à l’aise. C’est arrivé pour la première fois en 2009, sur un film de Nicolas Boukrieff, « Gardiens de l’ordre », puis en 2013 chez TF1 avec « L’emprise », téléfilm sur les violences conjugales. Mais je n’ai rien calculé. C’est aussi ça ce métier, des gens qui voient avant vous ce que vous seriez capables de faire ou non. Je considère qu’on apprend à chaque projet. Je n’arrive jamais sur un projet en me disant que c’est facile, que je vais cartonner. C’est une remise en question perpétuelle. Je me suis lancé sans savoir vraiment et, finalement, ça fonctionne bien. Jusqu’à l’année dernière avec « Je verrai toujours vos visages ». Elle est douée Jeanne Herry. Tout ce qu’elle touche, c’est de l’or. Un film réussi. Chacun avait sa partition.
[…] J’adore la comédie mais j’adore également le côté dramatique de certains personnages. En grandissant, j’ai l’impression qu’on s’améliore. La carapace qu’on se crée, un peu pudique, se brise. On se libère de certaines émotions qu’on met au service de personnages. J’aime faire des choses complètement différentes, passer d’un univers à un autre. […] Au début, effectivement, c’était étonnant qu’on me choisisse pour des rôles dramatiques. Et, en même temps, cela me faisait plaisir. Juste après le « SAV », on me proposait un drame. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de hasard. Il fallait y aller. Je ne regrette pas.

Rictus, dès le 14 septembre sur OCS. Saison 1, 9 épisodes.

Synopsis :
Dans un monde où le rire est interdit. Steph, employé et citoyen modèle, déclenche à son insu l’hilarité de Céline, sa stagiaire. Traqué par la police anti-rire, kidnappé par un groupe de rebelles, Steph sera-t-il l’élu, celui par qui l’éclat de rire général arrivera ?

Casting : Fred Testot, Ophelia Kolb, Youssef Hajdi, Constance Dollé, Anne Charier, François Rollin, Eddy Leduc, Pascal Demolon…

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