[INTERVIEW] – LA NUIT SE TRAÎNE : ÉCHANGE AVEC LE RÉALISATEUR MICHIEL BLANCHART ET LE COMÉDIEN JONATHAN FELTRE

À l’occasion de la sortie ce mercredi de « La nuit se traîne », le réalisateur Michiel Blanchart et le comédien Jonathan Feltre sont revenus sur quelques points du film dont le contexte social dans lequel s’inscrit l’histoire ainsi que les difficultés d’un tournage de nuit.

Racontez-nous la genèse de ce projet…
Michiel Blanchart, réalisateur : Tous les projets que je réalise viennent toujours de la rencontre entre plusieurs idées, plusieurs envies. J’avais longtemps fantasmé ce que serait mon premier long-métrage, et ce rêve de fabriquer un film qui se déroulerait sur une seule nuit avec un concept assez clair, assez fort et une unité de temps qui tendrait le récit. Je redoutais d’écrire mon premier film et, ce cadre-là, me donnait une base rassurante afin de ne pas me perdre. C’est ça qui a lancé l’écriture du projet ainsi que de mettre en scène un serrurier de nuit, mais aussi la chanson de Petula Clark, qui traînait dans ma tête. Tout s’est cristallisé en 2020, pendant les manifestations mondiales du Black Lives Matter, que j’ai vécues, moi, depuis Bruxelles. Puis, tout ce qu’on avait vu aussi en France, les Gilets Jaunes, les violences policières, j’avais envie d’évoquer ça, de m’attaquer à ça par les codes du genre. La genèse du film était ce questionnement : dans ce genre de film, avec un innocent pris au piège dans un engrenage, pourquoi ce dernier n’appelle-t-il pas la police ? Appeler ou ne pas appeler la police, je souhaitais que ce soit le sujet. C’est une question de société. On comprend que ce personnage n’appelle pas la police parce que la confiance est rompue.

Le tournage a eu lieu principalement de nuit. Quelles sont les difficultés de ce type de tournage ?
M.B : Un tournage de nuit et, de surcroît, en hiver, rajoutait de la difficulté. Il faut savoir gérer la fatigue, car nous ne tournons pas complètement tout de nuit, il y a des fausses nuits, et on essaie sur le plan de travail de passer de l’un à l’autre sans que ce soit trop violent, trop éprouvant pour le corps et le mental. Sinon, le plus compliqué est peut-être le fait que tout soit fermé, nous avons moins de place pour l’imprévu. C’est-à-dire que si vous avez un accessoire qui est cassé, vous ne pouvez pas forcément en acheter un autre, s’il vous manque de la peinture, aucun magasin n’est ouvert, et si votre caméra tombe en panne, le loueur ne pourra pas se déplacer avant le lendemain matin. Vous devez être bien préparé. L’avantage, c’est que nous sommes un peu plus entre nous, entre équipes, plus soudés, moins distraits par le monde extérieur. Les conditions difficiles font alors que nous sommes plus efficaces.

« J’ai pu réaliser la plupart de mes cascades » – Jonathan Feltre

En tant qu’acteur, vous, de quelle façon vous êtes-vous préparé à ce tournage ?
Jonathan Feltre, comédien : Comme le disait Michiel, il y a quelque chose de l’ordre de la gestion. Gestion du stress, gestion du sommeil, de la technique. Mon travail en tant que comédien est de rester le plus disponible, frais et généreux pour donner à Michiel, être fort dans l’interprétation. J’étais dans son ombre pour l’accompagner et ne pas le lâcher.
Mon travail en amont est d’abord un travail d’équipe et par étapes. Ma chance est que Michiel avait déjà fait un travail colossal avant le tournage, il avait énormément d’informations qui m’ont permis de m’imprégner de son univers. C’est passé d’abord par sa note d’intention, que j’ai trouvée très aboutie, fournie, riche de plein de références cinématographiques et des différents moodboards. Nous avions beaucoup de ressources mises à notre disposition. J’avais juste à enregistrer le plus de données possibles. J’ai eu quelques coups durs car j’étais sur plusieurs choses en même temps, mais on apprend à lâcher prise. Michiel a été là pour moi de manière très concrète. C’est un tandem qui se crée. Enfin, nous avons eu un vrai serrurier pour nous donner des conseils sur la gestuelle non-verbale, l’attitude, le comportement d’un serrurier.

C’était physique et intense sur le plateau ?

J.F : C’est beaucoup de plaisir. Bien entendu, il y a des éléments sur lesquels on ne peut pas tricher, notamment sur un sprint de 200 mètres en BMX, en pleine côte. Une préparation physique est de mise. J’aime faire les choses en solo pour que ce soit à ma sauce, et que le travail que je fais en amont soit durable. Néanmoins, parfois, pour diverses raisons, nous sommes obligés de faire appel à des cascadeurs. Pour des séquences à tourner, j’ai eu des conseils de professionnels (dédicace à Raphaël) qui m’ont donné des tips. Par exemple, Raphaël m’a fait courir aux Buttes-Chaumont pour me permettre de reproduire tel ou tel mouvement sur le tournage. […] J’ai pu réaliser la plupart de mes cascades. Mais on se dit que c’est une grande joie de tourner un film, surtout comme « La nuit se traîne », c’est une aventure épique, ça n’arrive qu’une fois.

Il y a le côté art dramatique, nous racontons une histoire et nous faisons appel à plein d’émotions différentes mais ça reste un plaisir.

MB : Il faut d’ailleurs reconnaître le professionnalisme des cascadeurs. Nous avons travaillé avec Michel Bouis et Olivier Fornara. Nous avions trois doublures. L’important c’est que Jonathan soit bien préparé, qu’il ait une certaine endurance. Cependant, même s’il y a des scènes qui peuvent paraître peu impressionnantes, avec les prises qui s’enchaînent, les courses, nous devions faire appel à des doublures pour laisser Jonathan souffler quelques instants. Son travail a été aussi de mémoriser la chorégraphie pour qu’il puisse ensuite se concentrer sur le jeu. C’est plusieurs mois de répétition.

J.F : C’était important de conserver la fraîcheur du jeu pour que Michiel puisse capter à l’image le plus précieux.

« Le film ne plaira peut-être pas à tout le monde mais je pense qu’on sortira du film en ayant des sujets de discussion » – Michiel Blanchart, réalisateur

Il y a un contexte très fort dans le film, celui des manifestations liées au mouvement Black Lives Matter et que vous évoquiez en début d’interview…

M.B : Dans le film, nous inventons un événement, une marche en mémoire d’une victime fictive car je ne souhaitais pas m’approprier des faits trop réels. En revanche, ce que ça dépeint est tout à fait réel. Certes, ça amène un côté bouillonnant au film, qui est artistiquement intéressant, mais je ne l’ai pas plus réfléchi que ça. C’est une chose dont je voulais parler, qui me traversait les veines à ce moment-là, et cet aspect s’est glissé naturellement dans cette histoire. C’est un film de genre, populaire, un thriller d’action, et j’ai envie de revendiquer ça, néanmoins, il est infusé de notre monde. Ça ne plaira peut-être pas à tout le monde mais je pense qu’on sortira du film en ayant des sujets de discussion.

J.F : Pour rebondir à ce que Michiel disait, il y avait une vraie volonté de la part de toute l’équipe de raconter une histoire universelle. C’est aussi un film qui a été conçu pour la salle, que ce soit dans l’image donnée, que sur le travail du son. D’ailleurs, Michiel a reçu beaucoup d’éloges sur l’immersion que procurait le film, dans une salle de cinéma. Il ne faut pas avoir peur de tenter des expériences, des histoires de cinéma avec un grand C pour le plus grand nombre, pour la salle, et ne pas avoir cette arrogance de dire que les films d’auteurs ne riment pas avec un grand public et expérience de salles. Nous essayons toujours de coller des étiquettes mais là, nous cochons plusieurs cases puisqu’il y a un mélange des genres. C’est un film d’auteur avec une radicalité et une singularité cinématographique très forte.

C’est Romain Duris qui campe l’antagoniste de votre film. Un choix surprenant, Romain Duris joue peu les méchants, un méchant éloigné des stéréotypes habituels par ailleurs…
M.B : C’est un choix qui s’est imposé assez vite. Pour le rôle de Maty, nous ne cherchions pas une tête d’affiche reconnaissable. Je trouve que ça donne une certaine crédibilité au personnage de Maty et au film que ce soit un acteur que nous n’avons pas vu dans une multitude de films. Pour le rôle de Yannick, je voulais que le spectateur se dise, en le voyant arriver à l’image, que ce personnage est important, qu’il a une aura. De plus, il vient avec un bagage dans l’inconscient collectif du public. C’est donc le cinéma qui s’invite dans le film. L’idée était également de prendre un comédien que nous n’associons pas à ce type de rôles, pour le plaisir du contre-emploi, et qu’au-delà du fait que ça évite le cliché, je trouve que ça le rend plus terrifiant. Effectivement, il n’a pas besoin d’être intimidant, de dégager quelque chose de méchant et de malsain, c’est surtout la mise en scène et la situation dans laquelle on se trouve qui le rend impressionnant. Lui-même (Yannick) ne cherche pas à rouler une mécanique ou à faire peur, ça rend la situation plus tendue. Il n’y a rien de plus glaçant que quand la menace vient d’un visage qui d’habitude nous paraît rassurant.

Vous avez des scènes intenses avec Romain. C’était des moments forts de jouer en sa compagnie ?

J.F : Nécessairement. Et c’est fort pour tout le monde. […] Lorsqu’on donne une intensité de jeu, nous sommes victimes de la cohérence. Je peux proposer autre chose, une couleur différente ou une variante, mais pour rester dans la cohérence, il faut être dans le même degré de connaissance du texte afin d’arriver à la même intensité. Mais ça, c’est avec chaque partenaire. Travailler avec Romain, ce fut super parce qu’il a été très humain, ouvert, disponible et accessible. Ça fait du bien ! On se sent respecté, privilégié et on a à cœur de faire les choses correctement pour rendre la sympathie qu’il nous a offerte. Et lui rendre ? Comment ? En vérité, c’est être vulnérable. Il faut se rendre disponible pour réagir au personnage de Romain qui, lui, est dans la maîtrise, le contrôle.

Puis, se laisser porter et vivre pleinement le moment. Être dans la réaction, toujours en cohérence de ce qui vous ai proposé en face.

« La nuit se traîne » le 28 août au cinéma.

Synopsis :
Ce soir-là, Mady, étudiant le jour et serrurier la nuit, voit sa vie basculer quand il ouvre la mauvaise porte et devient accidentellement complice d’une affaire de grand banditisme. Au cœur d’une ville en pleine ébullition, Mady n’a qu’une nuit pour se tirer d’affaires et retrouver la trace de Claire, celle qui a trahi sa confiance. Le compte à rebours est lancé…

Casting : Jonathan Feltre, Romain Duris, Natacha Krief, Jonas Bloquet, Sam Louwyck, Thomas Mustin, Claire Bodson, Nabil Malla…

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