Benoît Marchisio adapte son roman « Tous complices ! » pour dénoncer une société dysfonctionnelle au sein duquel les plus précaires sont exploités par des entreprises sans scrupule et des consommateurs tout aussi fautifs de la pauvreté d’une jeunesse à l’avenir ubérisée. Dans un monde où l’humanisme est en voie d’extinction, « Enjoy ! » dénonce l’hypocrisie, la violence sociale, la banalisation du racisme dans les médias et l’absence d’éthique, de morale, de vérité dans toutes les couches de la population. Une série coup de poing !
Rouler, courir, dénoncer ou subir !
Abel (Jean-Désiré Augnet) est livreur pour Enjoy! et poursuit des études prestigieuses en attendant d’obtenir le stage de ses rêves dans une grande entreprise. Les courses s’enchaînent à un rythme effréné, car les galères financières s’accumulent : une plomberie qui saute, le loyer qui augmente de 300€. En somme, les études passent au second plan. Alors que la tension monte entre les livreurs, un incident va placer sur leur route un jeune avocat idéaliste, Igor (Baptiste Carrion-Weiss), engagé dans les combats sociaux. Projeté en défenseur du petit peuple à la télévision dans un média d’extrême-droite, dirigé par Paul (Bruno Salomone), Igor tentera de faire bouger les lignes au côté de Yass (Camille Moutawakil), une journaliste « infiltrée » dont l’objectif est de parvenir à dévoiler la face sombre de sa rédaction. Trois destins différents, trois figures que rien ne prédestinait à rassembler et, pourtant, ils devront s’entraider dans un ultime espoir pour faire pencher la balance en faveur de l’humanité.
« Enjoy ! », ce n’est pas qu’une simple histoire fictive, c’est notre histoire à tous. Celle des désespérés, des obstinés, des idéalistes, des acharnés, des gens simples, travailleurs, ceux aux rêves parfois désillusionnés, aux espoirs brisés.

Une série qui ne se contente pas d’évoquer les problèmes sociaux et médiatiques de notre politique, de notre pays, mais ose démontrer la société qui se dessine sous nos yeux : une société où la liberté n’est qu’une utopie, l’égalité un mensonge bien rôdé, la fraternité une conception désuète. Une série éprise de justice, intelligente dans son propos, juste dans sa démonstration, brutale dans sa conception mais nécessaire pour comprendre les rouages de notre dérive. Une mise en scène en parallèle avec, d’un côté, les groupes puissants qui abusent de la vulnérabilité de leurs employés et les met sous une pression monstrueuse pour quelques euros et, de l’autre, les médias dont le peuple n’est plus qu’un réceptacle de cette haine, diffusant ainsi chez les téléspectateurs leurs propres ressentiments, les privant alors, peu à peu, de toute réflexion, de toute empathie, de toute morale, de toute nuance.
C’est à tout cela que sont confrontés nos trois héros, un monde sauvage qui met leurs valeurs humanistes à rude épreuve, les oppose aussi parfois à leurs propres contradictions. La beauté de la série « Enjoy ! » réside là, dans la multiplicité de ses points de vue, âpres, sa rudesse, son aspect sans compromis. Et une question : défendre de belles valeurs, est-ce une voie désormais sans issue ? À en croire la réalité, être pourvu d’humanité, d’altruisme et de générosité est devenu un crime. Le dernier plan de la série sous forme de fin ouverte, fixe et dans un silence retentissant, ne répond pas à la question. Le chemin s’arrête sur un carrefour : prendre conscience de notre bêtise, se repentir, ou poursuivre sur cette voie d’intolérance et de répulsion.
Les trois comédiens, Jean-Désiré Augnet, Baptiste Carrion-Weiss et Camille Moutawakil sont d’une grande précision dans le jeu et le regard, et parviennent à retranscrire à la perfection les conflits intérieurs ou moraux auxquels ils sont chacun confrontés. Ces trois jeunes prodiges nous plongent dans leur intimité avec une conviction si puissante qu’ils nous touchent en plein cœur au point d‘être investi autant qu’eux dans leur combat. Poussés par la réalisation de Lionel Meta, les personnages prennent une dimension quasi surhumaine. Car qu’on se le dise, défendre l’opprimé et se battre comme Abel pour survivre et s’en sortir, fait d’eux des super-héros du quotidien. Et c’est bien cela qui est mis en avant à l’image et dans la mise en scène, l’humain.
Bruno Salomone, lui, campe le présentateur télé du média d’extrême-droite H24, mélange d’animateurs et de chroniqueurs survoltés bien connus. Bien que le personnage présente une apparence aussi grossière que caricaturale, presque parodique, il en résulte une réalité plus triste, la véritable nature de ces soi-disant idole de la population : des personnes médiocres qui surfent sur la division et les colères des uns, pour prospérer, briller, se faire de l’argent sur la misère humaine, sans se préoccuper des autres et de leurs sentiments profonds.
Conclusion
Certains diront qu’« Enjoy ! » est une série de gaucho, une production de propagande pro-immigration, il n’empêche que l’œuvre de Benoît Marchisio donne à réfléchir sur notre comportement, aux présentateurs/chroniqueurs stars qu’on adule, à l’information en continu qui ne laisse plus le temps à la réflexion et la surmédiatisation de vidéos hors-contexte qui alimentent souvent la haine. Ramener de la nuance, de la raison, de la lenteur dans un monde où les certitudes sont ancrées comme des sangsues, c’est ce que tente de faire « Enjoy ! ». Frontalement certes, mais malgré tout une finesse et une intelligence rare. Une grande réussite et du même acabit que « La Fièvre », sortit plus tôt cette année sur Canal +.
Retrouvez mon interview avec le scénariste de la série ici.
« Enjoy ! » dès le 20 septembre sur France.tv
Casting : Jean-Désiré Augnet (Abel), Camille Moutawakil (Yass), Baptiste Carrion-Weiss (Igor), Bruno Salomone (Paul), Solène Rigot (Jane), Carole Franck (Alix), Pierre Hancisse (Léon), Tom Pezier (Fred), Philippe Resimont (Jean), Boubacar Kabo (Mike), Jocelyne Vignon (Sana)…

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