[CRITIQUE] : DANS L’OMBRE – LA POLITIQUE COMME VOUS NE L’AVEZ JAMAIS VU

Les coulisses de la politique fascinent autant qu’elles confrontent à une réalité brutale, celles des coups bas, des magouilles, des mensonges et des trahisons. Avec « Dans l’ombre », adapté du roman éponyme de l’ancien Premier ministre Édouard Philippe et son conseiller politique Gilles Boyer, les deux hommes se lancent dans l’aventure télévisuelle, sans langue de bois (ça change!), et révèlent la manière dont une campagne électorale peut être menée et bouleversée. Entre obstacles permanents et compromis, la politique est l’art de naviguer en eaux troubles !

Paul Francoeur, Président ?

Alors qu’il est devancé dans les sondages par sa rivale Marie-France Tréamau (Karin Viard), Paul Francoeur arrive finalement en tête des primaires de son parti. Dans les dernières secondes, la tendance semble s’être inversée. Rapidement, une rumeur de fraude menace alors d’affaiblir la campagne présidentielle de Francoeur. Son conseiller, César Casalonga, essaie de trouver l’origine de cette fraude et tente, en parallèle, d’esquiver les attaques des autres candidats et d’éteindre les rancœurs de sa propre famille politique. Qui est à l’origine de la fraude ? Pourquoi en faveur de Paul Francoeur ?

À l’image des thrillers politiques tels que « Baron Noir », « Dans l’ombre » repose sur une narration qui tire la tension jusqu’à l’extrême. Avec des rebondissements permanents et des dialogues écrits et conçus pour enfermer le spectateur dans un récit oppressant, la mini-série d’Édouard Philippe et Gilles Boyer interroge la brutalité de la politique et la manière dont elle s’organise autour d’hommes et de femmes aux motivations plus ou moins nobles. Cependant, nous imaginons sans peine que les coulisses de la politique ressemblent à cela : des traîtrises, des ambitions égocentriques, des compromis autocentrés et un arrivisme écœurant pour atteindre le poste le plus convoité du pays ou tout, du moins, des postes clés dans les hautes sphères de l’État.

Vous ne pourrez d’ailleurs pas accuser Édouard Philippe et Gilles Boyer (ainsi que les autres auteurs de la production) de s’être censurés sur ce point ou d’avoir édulcoré l’aspect politicien de ce thriller. C’est en cela que « Dans l’ombre » est saisissant, par son réalisme féroce et envoûtant. De plus, elle démontre tout autant pourquoi les gens se sont détournés de la politique et vouent une petite haine contre ceux qui la pratiquent : parce qu’on s’entiche d’alliances impures, que le mensonge est devenu acceptable, que la magouille est omniprésente, que ce n’est qu’une course à celui qui aura l’idée la plus extrême… Si une part de fiction est évidemment l’ingrédient principal de la série, tout cela n’en reste pas moins passionnant à analyser.

Côté réalisation, Pierre Schoeller et Guillaume Senez ont opté pour une mise en scène en totale immersion. Des bureaux de campagne aux divers locaux et lieux de rencontres, les réalisateurs offrent une véritable plongée dans les recoins et les arrières-plans sombres de la politique interne. Il faut dire que Pierre Schoeller est un habitué de ce genre d’exercice. Sur « Versailles » ou « L’exercice du pouvoir », il parvenait à donner du rythme à des récits déjà puissants, à donner une plus large dimension dramatique à ses personnages, à immerger totalement le spectateur dans des univers politiciens intenses où règne souvent une multitude de protagonistes. « Dans l’ombre » ne fait pas exception.

De plus, Pierre Schoeller et Guillaume Senez captent la vibration émotionnelle de leurs comédiens et de leurs comédiennes avec une clairvoyance rare et la restituent à l’image dans une succession de plans où les visages sont les éléments déclencheurs de dialogues implacables.
Les deux hommes jouent également sur les jeux d’ombres et de lumières afin de saisir au mieux toute la noirceur de leurs personnages ou tous les espoirs qui les animent. Des contrastes à la fois perturbants et percutants qui appuient là encore la dramaturgie de la narration.

La politique et ses monstres

Melvil Poupaud interprète un Paul Francoeur robuste, inébranlable et, pourtant, avec des failles intimes et personnelles, qui permet d’avoir une attache émotionnelle à un personnage qu’on peut qualifier de « froid ». Ce drame qu’il a vécu est forcément émouvant. Malgré son handicap, c’est un personnage qui reste droit dans sa posture. Jamais avachi ou replié sur lui, cette prestance digne attribue à Paul Francoeur encore plus de force, de détermination, de rage. De son fauteuil, il domine. Son intelligence, redoutable, compense un physique affaibli dont il tire malgré tout une énergie puissante. Son envie de remarcher un jour est égale à son désir profond d’être Président de la République.

Karin Viard, quant à elle, incarne « l’antagoniste » de la série. Dès lors que la fraude est plus ou moins avérée dans un cercle restreint de personnalités et conseillers politiques, la série bascule et Marie-France impose son rythme. Paul et César doivent alors composer avec leur rivale, pour à la fois appliquer leur programme et convaincre/concilier leurs détracteurs. S’instaure alors un jeu de compromissions et de dupes, où chacun use de tous ses stratagèmes pour soumettre la campagne à leur propre tempo. Cependant, derrière cette femme au caractère brut et machiavélique se cache une politicienne touchante.

Parce qu’être une femme en politique, c’est la promesse d’être toujours moins considéré qu’un homme, la promesse de ne jamais atteindre le sommet, la promesse de remarques misogynes.

Au casting également, Swann Arlaud, Evelyne Brochu, Sofian Khammes, Baptiste Carrion-Weiss ou encore Maud Wyler finissent de former une équipe sérielle de haute-volée. Leurs interprétations renforcent, dévoilent, toute la sauvagerie de l’intrigue (et des dialogues), toutes la complixité des liens humains, entre loyauté et manipulation, ainsi que toute la beauté et la monstruosité de ce qu’est la politique.

Conclusion

Retranscription fidèle d’une réalité qu’on imagine sans peine, « Dans l’ombre » est un thriller politique d’envergure. Dialogues sur-mesure, gestion du rythme parfaitement équilibrée, mise en scène immersive font de la série créée par Pierre Schoeller, avec l’aide d’Édouard Philippe et Gilles Boyer, un véritable moment de télévision.
Entrez dans les entrailles de la politique au cœur d’une histoire corrosive et tout à fait prenante !

« Dans l’ombre », dès le 29 octobre sur France 2.

Casting : Melvil Poupaud, Karin Viard, Swann Arlaud, Evelyne Brochu, Sofian Khammes, Baptiste Weis-Caron, Maud Wyler, Philippe Uchan, Clara Antoons, Eric Paradisi, Catherine Salée, Boris Terral…