À l’occasion de la diffusion ce lundi de la série « Cat’s Eyes », adaptation du manga culte japonais, le réalisateur Alexandre Laurent et Constance Labbé se sont confiés sur cette aventure extraordinaire et le tournage au cœur des lieux les plus emblématiques de la capitale parisienne.
À l’annonce du projet, il y a eu beaucoup de critiques sur les réseaux sociaux. Est-ce que cela vous a perturbé dans votre travail ou mis une quelconque pression ?
Perturbé, non. La pression, je me la mets suffisamment tout seul, mais ça rajoute quelque chose en plus, c’est certain. Je savais que je serais attendu par les fans qui allaient juger quelque chose qu’ils aimaient. Rapidement, je me suis dit que je ne plairais pas à tout le monde. Alors, j’ai fait mon travail dans le plus grand respect de ce qui avait été fait auparavant, tout en réalisant notre « Cat’s Eyes », ce que Tsukasa Hojo, par ailleurs, nous avait demandé.
« À l’intérieur de la Tour Eiffel, ce que j’ai voulu amener, c’est du mouvement »
Le premier épisode s’ouvre sur le vol d’un tableau à la Tour Eiffel. D’un point de vue logistique, le travail a dû être titanesque ?

Oui ! Déjà, il faut rencontrer la « bête », la dompter, la connaître. Visiter la Tour Eiffel, c’est long. C’est physique. Je voulais tout connaître de la Dame de Fer afin de visualiser ce que nous allions faire par la suite. Quand j’ai perçu ce dont elle était capable, nous avons suivi les étapes dans l’ordre. C’est-à-dire, à pied. Vous devez aussi savoir que tout ce que nous décidons de faire passe d’abord par des autorisations : poser sa caméra à tel endroit, un projecteur, une grue, tout doit être validé en amont par l’équipe de la Tour Eiffel. Ensuite, il y a les filins pour assurer les comédiens et les cascadeurs. Là aussi, tout doit être détaillé : le poids, le type de matériel, par qui, où ? Pour des raisons de sécurité et pour ne pas abîmer la Tour Eiffel. Nous avons tout storyboardé en amont. Ensuite, les techniciens arrivent sur place pour savoir où s’accrocher, par où passer. Il y a une grosse logistique car nous venons par ascenseur avec le matériel, ce qui représente un temps important d’acheminement. Nous avons loué une salle pour ne pas descendre notre matériel tous les jours. Enfin, il faut faire monter les figurants, à une heure qui n’est pas la même d’un jour à l’autre car cela dépend de la fréquentation du site.
Notre défi a surtout été le temps. Nous n’avions que cinq jours pour tourner l’épisode à la Tour Eiffel. Nous avons donc travaillé en deux équipes, dont une dirigée par Floriane Perrin, mon ancienne scripte, et Yann, un second réalisateur.
STEPHANIE BRANCHU / BIG BAND STORY / TF1
C’est un lieu qui coûte cher, alors chaque seconde compte. Pour l’anecdote, nous devions terminer l’ascension un samedi à 6h du matin parce que les anneaux olympiques devaient être installés.
Est-ce difficile de filmer la Tour Eiffel, d’être original, alors qu’elle a été vue et revue de nombreuses fois dans une multitude de films et de séries ?
Elle n’est pas facile à filmer, en effet, d’autant plus que nous sommes en 2:40. Notre format est en rectangle et il faut donc être très loin pour la voir. Avec un iPhone, ça va, puisque vous filmez en vertical. Une fois dedans, c’est un autre défi, nous avons peu de recul. Je me suis pris la tête. Il y a une scène, par exemple, où Tam s’isole avant de passer à l’action, et je me suis mis à l’étage du dessous pour avoir la contre-plongée et découvrir la Tour derrière elle. Ensuite, lorsque vous êtes en plan américain, proche de l’acteur, la Tour Eiffel, on ne la voit pas de toute façon. Toutefois, à l’intérieur, ce que j’ai voulu amener, c’est du mouvement. Nous avons été parmi les premiers à être en mouvement perpétuel, en faisant notamment courir un cadreur avec une petite caméra légère qui se porte à la main. Le but était de la rendre vivante, organique.
Pour les cascades, avec qui avez-vous travaillé ?
J’ai travaillé avec la Team Cauderlier. Ils étaient là avant que je n’arrive sur le projet. Ils avaient déjà travaillé dans des monuments comme la Tour Eiffel et ce sont des spécialistes de la voltige, de la tyrolienne. Ils tournent en France et partout dans le monde.
Nous avons aussi travaillé avec un chorégraphe qui s’appelle Alexandre Vu, qui nous a orchestré les scènes de combat. Quand j’ai abordé « Cat’s Eyes », je ne voulais pas que l’action soit découpée. Quand je vois une bagarre et qu’il y a trois plans pour mettre une gifle, ça me sort du film et ce n’est plus immersif. J’aime les plans qui durent, où l’on en oublie le montage, pour rendre quelque chose de plus réaliste.
Il y a aussi Versailles et le Musée du Louvre. Comment s’imprègne-t-on de ces lieux si riches, chargés d’Histoire, pour retranscrire toute leur force et leur beauté à l’image ?

Un peu comme avec la Tour Eiffel. On visite les lieux, chaque recoin, pour en tirer le meilleur. On crée un chemin, en fonction des endroits auxquels on peut avoir accès, car tout n’est pas possible ; on regarde ce qui sera esthétique à l’image puis on storyboarde.
Ce que je retiens, c’est qu’il a fallu gagner la confiance de toutes les personnes responsables des tournages dans ces lieux parce qu’il y a des règles très strictes à respecter. Ce fut un projet fédérateur. Tout le monde voulait voir aboutir ce projet et il y avait toujours un fan de Cat’s Eyes dans les parages pour nous aider. Au Louvre, nous ne devions pas montrer de trajets réalistes. Quand nous ouvrions une porte, il ne fallait pas qu’elle mène à l’endroit qu’elle est censée ouvrir, pour ne pas donner d’idées à d’éventuels cambrioleurs.
C’est une chance inouïe. Toujours au Louvre, j’ai choisi de tourner à côté d’œuvres que j’aime : Le Radeau de la Méduse, Le Sacre de Napoléon… La Joconde, cela n’a pas été possible car, je crois qu’elle avait reçu de la compote quelques jours auparavant, lancée par des agriculteurs. Plus jeune, je n’étais pas sensible à la peinture. Et la première fois que j’ai vu Le Radeau de la Méduse, ce fut une claque. J’ai ressenti beaucoup d’émotions. C’est avec ce genre de détails que je construis mon image.
Constance Labbé, la nouvelle héroïne d’Alexandre Laurent
Participer à un tel projet, qui a une communauté de fans importante, est-ce stressant ?
Énormément, horrible même. C’est la plus grande crainte. Je pense qu’on en décevra forcément certains, parce que c’est très difficile de s’attaquer à des personnages emblématiques de l’enfance. On idéalise, on garde un souvenir, et je le comprends parce que cela me faisait pareil pour certaines adaptations de livres. On se crée un imaginaire. On ne pourra pas correspondre aux attentes de tout le monde. Nous n’avons pas respecté tous les codes, et là où nous n’avons pas respecté certaines choses, nous en avons ajouté d’autres. Si certains seront déçus par certains aspects, je suis persuadé qu’ils seront surpris par d’autres. Il y a des éléments plus modernes, ne serait-ce que dans mon personnage ; on aborde des sujets contemporains. Mais le créateur du manga nous a adoubés. Ses attentes ont même été dépassées concernant le rapport entre les trois sœurs, notamment sur les intrigues amoureuses qu’il avait moins développées dans le manga. Que le créateur soit content était notre plus grand stress.
De quelle façon avez-vous abordé le personnage de Sylia ?

J’ai commencé par travailler le rapport à mes sœurs. La crainte que j’avais pour elles, car de là découle ma rigidité, mon autoritarisme. J’ai travaillé ce que cela représentait pour moi. Je n’ai pas d’enfants, ni de sœurs, et je ne suis que la petite sœur dans ma fratrie. Je me suis donc interrogée sur ces rapports-là, cette charge-là. Une fois sur le plateau, notre complicité à toutes les trois s’est faite naturellement. Vous savez, dans des conditions extrêmes, on se retrouve à partager des moments particuliers, et cela crée des liens. Ensuite, ce fut un travail sur le physique. J’ai fait davantage de sport et je suis entrée dans une hygiène de vie assez stricte afin de résister aux sept mois de tournage.
J’avais déjà la chance d’avoir un entraînement physique régulier. J’ai continué ce que je faisais habituellement, en y ajoutant, quelques mois avant le tournage, un travail de renforcement musculaire, non pas pour prendre du muscle, mais pour protéger les muscles. Puis, j’ai eu des cours d’aïkido. C’est un sport que j’ai découvert et qui est une pratique passionnante. Il utilise le poids du corps de l’autre, sa force, pour la retourner à son propre avantage. Enfin, j’ai suivi des cours d’escalade. C’est très physique, mais ludique. C’est un entraînement qui a duré plusieurs semaines (aïkido et escalade compris).
J’ai lu le manga, mais je n’ai pas regardé la série animée puisque, comme le disaient les producteurs, c’est une adaptation. Néanmoins, j’ai malgré tout regardé par curiosité. Mais il est vrai que c’était plus pour m’imprégner que pour travailler. Ici, ce sont les origines des sœurs qui ne sont pas forcément racontées dans le manga. Nous avions à créer nos personnages.
Outre l’apprentissage des cascades qu’apprend-t-on sur un tournage comme celui-ci en tant que comédienne ?

Faire confiance. La difficulté des cascades ne réside pas là où on l’attend. On se dit qu’on va avoir le vertige, qu’on va se blesser, mais la difficulté, c’est de faire confiance aux régleurs de cascades. Il y a beaucoup de moments où il faut lâcher prise. Je pense à cette scène où je dois faire une chute de 30 mètres en rappel, et c’est le cascadeur qui me fait chuter et m’arrête à deux mètres du sol. À ce moment-là, lorsque vous êtes pendu à 40 mètres au-dessus du sol, vous devez lui faire confiance. C’est très difficile. Pareil pour la tyrolienne. C’est un apprentissage, même pour la vie de tous les jours.
[…] J’ai réalisé certaines de mes cascades. Néanmoins, il y avait des doublures pour des raisons de risques et d’assurances.
STEPHANIE BRANCHU / BIG BAND STORY / TF1
Ma doublure, Marion Levavasseur, a été incroyable. On ne pourra jamais rivaliser avec ces hommes et ces femmes dont c’est le métier. Ce n’est pas en quelques semaines, malheureusement, qu’un acteur peut atteindre un tel niveau. Et donc, pour la crédibilité des mouvements et de l’action également, vous avez des doublures.
« Cat’s Eyes a, pour l’instant, été le tournage le plus difficile de ma carrière »
C’est quel type de réalisateur Alexandre Laurent sur un plateau ?
Sur la partie psychologique, Alexandre utilise une méthode que j’aime beaucoup : il met de la musique sur le plateau. Il a un grand sens de ce qui nous correspond, humainement, et à nos personnages. Il va essayer de trouver la bonne musique qui va nous mettre dans un état particulier pour telle ou telle scène et qui indique aussi la couleur qu’il veut donner à chaque séquence. C’est une jolie méthode, douce, particulièrement probante. Elle m’a aidée.
Sur l’aspect physique, Alexandre fait des câlins et il est tactile. Il est enveloppant et rassurant. C’était un honneur d’être choisie par lui et de travailler à ses côtés. J’espère avoir la chance de retravailler avec lui. J’ai une profonde admiration et une grande tendresse pour Alexandre.
Était-ce le tournage le plus difficile de ta carrière, peut-être plus dur que « Piste Noire » même ?
Oui, c’est pour l’instant le tournage le plus difficile que j’ai vécu. Déjà en termes de durée. Sur « Piste Noire », je pensais que ça serait dur, mais au regard de « Cat’s Eyes », c’était assez facile (rire). Ce fut 7 mois de notre vie, et je crois qu’il n’y a que les gens qui ont travaillé sur la série qui peuvent comprendre ce que ça représente. Nous, il y a un endroit où l’on ne s’appartient plus en tant que comédienne. On ne s’appartient plus physiquement, parce qu’on se prépare, on ne décide plus de ce qu’on fait pendant 7 mois, c’est se perdre et s’investir totalement, oublier une partie de notre vie. Et puis, beaucoup de tournages de nuit, de froid, du froid parisien qui rentre dans vos os. Sous beaucoup d’aspects, ce fut difficile.
Dans la vie d’une comédienne, un tournage comme celui-ci vous marque. Ne serait-ce que pour avoir tourné dans des décors aussi somptueux, inaccessibles, et dans ces conditions.
On se dit que c’est une opportunité folle. Être de nuit au Louvre, seule, face aux sculptures du musée, c’est une expérience incroyable que seul ce métier permet. Et bizarrement, comme disait Alexandre, on finit par avoir la sensation d’être chez nous à un moment. Cependant, je pense que lorsqu’on est seul, la nuit, au Louvre, on flippe un peu (rire). J’ai eu des moments où, si l’on se perd un peu, c’est vertigineux.
Sur le tournage, l’équipe du Louvre nous a super bien accueillis, tout comme celle de Versailles ou celle de la Tour Eiffel. Tout le monde a fait en sorte que nous ayons la possibilité de réaliser presque tout ce que nous voulions, malgré l’appréhension. Au Louvre, par exemple, il y avait une équipe pour veiller sur les œuvres, ils étaient hyper stressés parce qu’il y a un protocole très réglementé.
Propos recueillis au Festival de la Fiction de La Rochelle.
. Ma critique de la série est à retrouver ici.
« Cat’s Eyes », dès le 11 novembre sur TF1.
Casting : Constance Labbé, Camille Lou, Claire Romain, Mohamed Belkhir, Elodie Fontan, Cindy Bruna, Carole Bouquet, Simon Ehrlacher, Gilbert Melki, Juliette Plumecocq-Mech, Léon Plazol, Loryn Nounay…
