[INTERVIEW] – JOSEPH : ÉCHANGE AVEC LUCIEN JEAN-BAPTISTE ET LE SCÉNARISTE SÉBASTIEN MOUNIER

Venus présenter la série « Joseph » au Festival de Luchon, le comédien Lucien Jean-Baptiste et le scénariste Sébastien Mounier se sont confiés sur la conception artistique du projet et de son personnage atypique, dans lequel les personnalités de Lucien et de Columbo se mêlent pour créer une entité drôle et attachante.

D’où est venue l’idée de la série « Joseph » ? Racontez-nous la genèse du projet…
Sébastien Mounier, scénariste : Avec Lucien, nous collaborons ensemble depuis « Il a déjà tes yeux ». Pendant cette période de collaboration, nous parlions souvent de « Columbo ». Ça reste notre petite madeleine. Et c’est une série très atypique. Lucien l’imite d’ailleurs parfaitement. Nous en rigolions beaucoup. Il me disait souvent : « Je pourrais être Columbo, mais ce ne serait pas mon imperméable qui me cacherait, mais ma couleur de peau. » TF1 voulait faire une série et il a proposé cette idée. Néanmoins, nous ne voulions pas être dans l’imitation. Nous nous sommes alors rapprochés de ce qu’était Lucien dans la vraie vie. La seule chose que nous avons gardée de « Columbo », c’est le fait que personne ne se méfie de notre héros.

De quelle façon avez-vous caractérisé le personnage de Joseph, qui a des similitudes, je trouve, avec celui de Columbo, dans son attitude et sa façon d’être : naïf, innocent et toujours joyeux d’apprendre des choses dans des milieux qui lui sont inconnus…
Lucien Jean-Baptiste : Il y a deux pôles. Moi, Lucien, ce que je suis dans la vie : un peu bordélique, et Columbo. Columbo dans l’ADN, pas dans la forme. Le côté inoffensif, à côté de la plaque, etc. L’épisode où j’arrive dans un restaurant et où l’on me prend pour le nouvel employé, ça m’est déjà arrivé. J’attendais un ami devant un restaurant avec mon casque sur la tête. J’entre et le monsieur m’envoie dans le box des livreurs à emporter. Il était gêné, le pauvre. Ce n’est pas un méchant gars, juste un homme pris dans son imaginaire, qui est réduit à de trop nombreuses images qu’on a l’habitude de voir. Mais je ne leur en veux pas, car mon boulot, c’est de faire évoluer les imaginaires. Il est là, mon travail ! Faire évoluer les imaginaires. […] On me dit souvent d’aller voir « L’histoire de Souleymane » ou « Ni chaînes, ni maîtres », mais je les connais, ces histoires. Moi, je préfère les envoyer au ski. On veut nous cantonner. C’est pour ça que je suis très heureux de faire cette série sur TF1 à une heure de grande écoute. Surtout pour dire : « Je suis la police et non pas le voleur. » Les jeunes de milieux défavorisés doivent l’entendre aussi. J’en ai marre de les entendre dire que les flics sont tous racistes. Devenez flics ! Vous avez le droit. Vous n’êtes pas obligés de ne faire que du rap et du football.

[…] Puis, y ajouter aussi des histoires personnelles autour des thèmes de la famille et de ma culture antillaise. J’avais envie de présenter la culture de ma mère avec de la musique antillaise de l’époque. D’ailleurs, le nom « Joseph », qui est le titre de la série, vient de ma mère : elle s’appelle Marie-Thérèse Joseph.

Il y a aussi l’aspect familial du héros. Il est en plein divorce, père de famille. Parlez-nous de cette dynamique…
L.J-B : Ça part d’un constat sur toutes ces séries policières à la « Luther », où vous avez tous ces flics dépressifs, avec des tas de problèmes, et qui veulent se suicider. Nous voulions que ce soit drôle, léger et hyper funky. Joseph est un personnage d’une grande timidité : il n’arrive pas à se séparer de sa femme, mais il l’aime ; il n’arrive pas à divorcer, et les deux couchent encore ensemble. C’est cocasse. Ensuite, il y a son fils, plus intelligent et plus drôle que lui.
L’envie vient de là : mettre un grand coup de pied à ce mouvement Dark Side de certains personnages. « Joseph » est une série Hot Side, presque amusante.

« C’est très étrange pour nous, de faire un divertissement sur des meurtres » – Lucien Jean-Baptiste

De quelle manière avez-vous construit chaque enquête qui compose la saison une, pour allier aussi comédie et drame ?
S.B : Nous ne voulions pas que ce soit une comédie où rien n’a d’importance. De fait, nous nous intéressons d’abord au meurtrier : nous voulions qu’il ait de vraies raisons de passer à l’acte. C’est construit comme un jeu d’échecs, où Joseph donne un coup, le meurtrier répond, etc. Nous souhaitions des personnages forts, qui portent quelque chose parce qu’ils ont autant à jouer que Joseph. C’est de la profondeur que nous avons donnée aux assassins qu’est née aussi notre histoire : qu’est-ce qui pourrait être le plus touchant ? Ensuite, une fois que nous nous sommes renseignés sur les milieux, nous avons cherché des faits divers. Nous avons fait en sorte d’avoir des histoires sérieuses, touchantes, et un drame, où les gens perdent vraiment quelque chose à la fin. Que les morts ne soient pas sans importance, mais aussi que, pour les personnages, tuer ne soit pas facile. Dans l’épisode 1, le personnage de Dounia est vraiment mal, elle pleure. La comédie vient plus du personnage de Joseph en tant que tel, notamment dans son aspect vie privée.

L.J-B : Ça tient à ma personnalité, à celle de Sébastien et à notre humanité. J’aurais fait un très mauvais juge, car je trouve toujours une circonstance atténuante. Parfois, je le dis : si quelqu’un, demain, devait tuer mes enfants, je pense qu’aujourd’hui, je ne demanderais pas à ce que lui-même meure. Déjà parce que ça ne me ramènerait pas mes enfants et que j’essaierais plutôt de comprendre ce qui l’a amené là, et ce que l’on peut faire pour que ça n’arrive plus. Quand un jeune tue quelqu’un, c’est un gâchis. Pour le jeune, pour la famille du jeune, pour celui qui est mort et sa famille, pour la société, le quartier, pour la France, pour le monde. C’est toute une société qu’il faut soigner, plutôt que de chercher la vengeance ou la mort. De fait, c’est notre humanité propre qui fait que nous parvenons à allier comédie et tragédie.

J’ai aussi découvert le plaisir de réaliser ce type de séries. Je n’ai jamais réalisé de fiction ou de film sur le meurtre. Il y a un plaisir bizarre, et je comprends pourquoi des gens passent leur temps à regarder des documentaires ou des fictions sur ça. C’est peut-être cathartique. Peut-être s’imaginent-ils tuer leur voisin ou leur patron par transfert (rire). Et c’est très étrange pour nous, de faire un divertissement sur des meurtres.

« On peut créer, il est vrai, ce rapport entre Joseph et le tueur parce que nous avons de l’empathie pour eux » – Sébastien Mounier, scénariste

Presque pour chaque assassin de la série, nous avons de l’empathie pour eux…
L.J-B : Et encore, nous les avons endurcis. Au départ, nous étions presque trop gentils avec eux. Nous voyions l’être dans son humanité. Nous nous racontions les histoires de tous ces assassins et nous les comprenions. L’épisode 1 avec Dounia me fait pleurer à chaque fois, avec cette petite nana qui a perdu sa mère très jeune, qui a dû s’occuper seule de son frère alors qu’il est parti en vrille, puis qui intègre ce milieu d’hommes, difficile…

De quelle façon avez-vous choisi chaque décor : dans les deux premiers épisodes, on explore d’abord le milieu de la cuisine, puis celui de la mer ?
S.M : Nous avons construit nos épisodes autour d’arènes, de milieux très précis. Nous ne voulions pas être dans un commissariat ni avoir des conversations de flics que nous avons vues mille fois. Nous voulions vraiment que ça se déroule comme des face-à-face. En nous renseignant sur le milieu du golf, de la cuisine ou de l’orchestre, nous avons enrichi nos enquêtes. Lucien est, dans la vraie vie, comme Joseph : il s’intéresse à tout, il pose des tonnes de questions, parfois hallucinantes. Et c’est une bonne façon d’enquêter. Ce sont souvent des milieux très organisés, très beaux, où tout est millimétré, et Joseph, avec sa maladresse, va venir bouleverser tout ça. Puis, nous aimions aussi montrer ces milieux de l’intérieur. Il fallait qu’il y ait un vrai contraste entre Joseph et son environnement.

Nous voulions exprimer, en parallèle, ce que font les gens là-dedans sans que ce soit juste un décor. D’ailleurs, les comédiens nous disent que c’était chouette, parce qu’ils ont un vrai métier. Il arrive que, dans les séries policières, les personnages fassent tel ou tel métier, mais on ne les voit jamais pratiquer.

L.J-B : Nous les avons aussi choisis en fonction de nos désirs. Bien sûr, je pratique le golf, mais je souhaitais dire avant tout que c’est un sport ouvert à tous et non réservé à une élite. Ensuite, ma fille fait de l’alto, alors ça nous a donné l’idée d’un épisode sur le milieu de la musique classique. Mon fils fait des études en hôtellerie-restauration et ma femme est passionnée de gastronomie, ce qui a inspiré un épisode dans le milieu de la cuisine gastronomique. Le dernier épisode, avec les bénévoles d’une association de reconstitution historique, est né simplement de mon envie de faire un film historique. En France, jamais on ne va imaginer qu’un comédien « noir », comme ils disent, puisse faire un film français d’époque. Eh bien, si ! Puisqu’on ne me fera jamais jouer dans ce genre de films, je me suis amusé avec ça. Puis, si c’est pour jouer l’esclave…

Comment avez-vous travaillé son look, avec cette petite veste à carreaux très identifiable ?
L.J-B : Charlotte, notre costumière, a fait un travail formidable. L’idée, c’était de trouver un uniforme. Nous nous sommes, par exemple, beaucoup posé la question de la cravate. Moi, je la voulais, car elle apporte un côté fonctionnaire. La cravate donne un aspect officiel. Elle m’a apporté ces petits détails, ces petits trucs en plus. Joseph est chic, mais avec une dégaine décontractée. Surtout, nous voulions de la couleur. Quand j’ai essayé la veste, j’ai dit : « Wahou ! » Je sentais tout de suite qu’il y avait quelque chose. Il était impossible que je sois flic avec ce genre de veste arlequin. Ça collait parfaitement avec ce que nous voulions pour le personnage : qu’il soit passe-partout.
De même que Columbo a une 403, moi, j’ai choisi une Vespa : un véhicule rétro, un peu cabossé.

C’est vous qui réalisez la série. Quelles ont été vos partis pris et ambitions artistiques ?
L.J-B : Je voulais que ce soit sublime ! Le grain de poivre dans le bol de lait. Je salue aussi le travail de la musique, très important, d’Erwann Kermorvant. J’ai travaillé ici avec le chef opérateur Xavier Dolléans, que je ne connaissais pas et qui est un génie. Il parvient à transformer, à comprendre ce que je lui dis et à le retranscrire à l’écran. La lumière et la musique ont parfois permis de pallier le manque de budget.

Interview réalisée au Festival de Luchon.

Critique de la série à retrouver ici.

« Joseph » dès le 6 mars sur TF1.

Synopsis :
Quand on rencontre Joseph pour la première fois, c’est tout simplement impossible de se méfier de lui. Un enthousiasme communicatif, une sympathie naturelle, une vie privée chaotique qu’il convoque à tout bout de champ, le tout allié à certains clichés inévitablement attachés à sa couleur de peau, lui donnent un aspect absolument inoffensif. C’est particulièrement utile quand, comme Joseph, on est chargé d’élucider des meurtres…

Casting : Lucien Jean-Baptiste, Claire Borotra, Firmine Richard Jean-Marc Barr, Dounia Coesens, Alice Taglioni, Alice Pol, Gérémy Crédeville, Mathieu Spinosi…

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