Avec son interprétation flamboyante, Nine d’Urso incarne une George Sand plus vraie que nature. Dans la série qui retrace ses premières années en tant que jeune écrivaine dans une société patriarcale féroce, Nine d’Urso impressionne autant qu’elle émeut. À l’occasion du biopic réalisé par Rodolphe Tissot, la comédienne revient sur cette aventure extraordinaire et sur sa préparation pour donner vie à l’une des figures emblématiques de la littérature française.
J’ai lu que vous aviez fait des études littéraires. Est-ce que cela a été une première approche pour aborder le personnage de George Sand ?
Je voulais devenir professeure. Et dans tout ce magma littéraire, j’avoue être un peu passée à côté de George Sand. Elle est tellement caractérisée, notamment par le travestissement, qu’on a l’impression de la connaître sans l’avoir lue. Comme si cela suffisait. C’était donc d’autant plus joyeux de la découvrir vraiment, de me plonger radicalement dans ses œuvres. Pendant les auditions, j’avais commencé à lire ses romans et, après avoir été choisie, j’ai dévoré sa littérature. J’ai lu une dizaine de romans, son autobiographie Histoire de ma vie, ainsi qu’une partie de sa correspondance. Il me semblait que c’était nécessaire. En l’incarnant, je me devais de lui faire honneur en connaissant sa bibliographie. Elle était tellement graphomane que s’intéresser à George Sand sans la lire, c’est une hérésie.
Comment avez-vous travaillé ce personnage ?
Outre la lecture de ses écrits – mais aussi de ce qu’on écrivait sur elle à l’époque –, ma première étape a été d’apprendre les textes par cœur. Certains acteurs apprennent leurs répliques le week-end pour la semaine de tournage à venir, ce que j’ai déjà fait, mais pour ce projet-là, je voulais absolument connaître tout à l’avance. On aurait pu commencer le tournage par le dernier épisode ou la dernière séquence, je savais exactement où j’allais. Ça m’a beaucoup aidée.

Ensuite, j’ai pris des cours d’équitation et de calligraphie. Je me souviens d’une scène où mon mari brûle mes meubles alors que je reviens d’une balade à cheval : le cheval n’était pas rassuré, donc il fallait que je sois parfaitement à l’aise. Nous avons suivi ces cours avec Vincent Londez, Jonathan Thurnbull et David Kammenos. Et les cours de calligraphie, c’était génial ! Mais aussi très difficile. Il y a toute une technique à maîtriser. Je suis fière de pouvoir dire que, lorsqu’on voit un gros plan sur une main en train d’écrire, c’est la mienne, pas celle d’une doublure.
[…] Il y a eu également un travail sur la posture. Les costumes ont beaucoup aidé : porter un corset, ça change tout.
Cela implique une manière différente de bouger, de respirer, de se tenir. Sous la robe, je portais plusieurs couches de vêtements, comme à l’époque, ce qui influence le jeu : on ne parle pas pareil, les gestes sont plus amples, et monter à cheval avec un si gros jupon, ce n’est pas évident (j’ai d’ailleurs eu des cours pour ça aussi). En amont, j’avais essayé toutes mes tenues, car elles avaient été faites sur mesure. Une chance incroyable ! Mais je n’ai pas fait de répétitions avec, sauf pour les scènes de sexe. On me mettait une jupe et un corset pour tester les mouvements, voir ce qui était possible ou non…
La pratique du théâtre vous a-t-elle aidée sur la série ?
Incarner un personnage, ça s’apprend. Et encore plus quand il s’agit d’un personnage historique, car cela demande un travail d’élocution particulier. J’étais heureuse d’avoir appris cela en cours de théâtre.
Au cinéma ou dans les séries, on est souvent filmés en plans serrés, au niveau du visage ou coupés à la poitrine. Alors qu’au théâtre, on est à nu : le public nous voit dans notre globalité. Sur la série, Rodolphe a choisi de tourner beaucoup de plans larges. C’est tout bête, mais le théâtre vous apprend à tenir votre corps, à savoir où placer vos mains, comment bouger dans l’espace. Grâce à cet apprentissage, je n’ai pas eu peur de ces plans larges : je savais comment gérer l’espace, comment l’habiter.
Y a-t-il une appréhension à incarner une femme qui a marqué notre histoire ? Une pression liée à la responsabilité que cela implique de prêter vos traits à George Sand ?
Je suis d’accord sur le fait qu’il y ait une responsabilité, mais elle tient davantage aux conditions de production. C’est une série destinée à la télévision, et pas n’importe laquelle : au service public. Et le service public a des missions, notamment celle de divertir, bien sûr, mais aussi d’informer et d’éduquer. Mon rêve, c’est que des gens – et surtout des jeunes – aient envie, après avoir vu la série, de lire George Sand. C’est là que je place ma responsabilité : avons-nous réussi à rendre ce personnage suffisamment intéressant pour donner envie d’en savoir plus sur elle, et notamment à travers ses œuvres ?
Ce matin, j’étais sur mon téléphone, en train de scroller, et j’ai reçu un message d’une dame sur Instagram. Elle me disait : « J’ai commencé à lire George Sand avec ma fille. » Je lui ai répondu que c’était exactement pour ça que je fais ce métier. Parce que j’ai la sensation que l’on crée de l’art pour quelque chose qui nous dépasse. Et George, elle, elle nous dépasse.
« Je suis heureuse qu’une scène de sexe lesbien soit montrée sur le service public »
George Sand avait une liberté de ton et de parole qu’une femme de l’époque n’avait pas le droit de se permettre, ainsi qu’une énergie folle. Comment incarne-t-on cette liberté, cette énergie ?
Peter Brook disait que les personnages de théâtre, c’est Monsieur + et Madame +. Roméo et Juliette, ils s’aimeront toujours plus que vous et moi n’aimerons notre conjoint ou notre conjointe. Lady Macbeth, elle sera toujours plus en colère que nous. George Sand, c’est une figure historique, mais aussi légendaire. Et de la légende, elle a ce plus : c’est Madame +. Elle a écrit 18 000 lettres ! Elle était de tous les combats ! Déjà, rien que de la lire, d’essayer de marcher à sa vitesse, de la suivre… ça demande une énergie folle, vous voyez. Le travail de scénario et de mise en scène – sans parler du montage – participe à rendre ce côté palpitant qu’elle avait dans la vie. C’est un vrai travail d’équipe. J’ai eu un excellent script, un excellent metteur en scène, et un excellent directeur d’acteurs.
George Sand avait aussi une vie sexuelle très libre. Dans la série, il y a plusieurs scènes de sexe. Comment vous êtes-vous préparée à tourner ces séquences ?
Je me suis déjà demandé en quoi ces scènes étaient nécessaires. Et je pense, par exemple, que celle avec Marie Dorval l’était vraiment. Je suis heureuse qu’une scène de sexe lesbien soit montrée sur le service public. C’est aussi une question de représentation : il est important de montrer d’autres types de relations.
Pour la préparation, nous avons répété avec une coordinatrice d’intimité, Claire Chauchat. Avec Oscar Lesage, c’était plus simple : on se connaît depuis les cours de théâtre, et on a souvent joué les amoureux. Donc cette proximité existait déjà, et ça a été très fluide. Avec les autres comédiens, il a fallu prendre plus de temps pour créer un climat de confiance, afin que personne ne se sente heurté. Tout était chorégraphié, comme une scène de danse ou de combat. Chaque geste, chaque mouvement était millimétré. Sur le tournage, nous étions en équipe restreinte. Toutes les personnes qui n’avaient pas besoin d’être présentes sortaient du plateau. Il ne restait que le réalisateur, la cheffe opératrice, le premier ou le second assistant, la pointeuse et la perchman. […] Mais fondamentalement, les seins, tout le monde s’en moque. Sur d’autres tournages, ça peut être un vrai sujet, et il faut être vigilant, mais ici, je ne me suis jamais sentie mal à l’aise. Je me suis sentie protégée. Je n’ai jamais vu un technicien regarder mes seins alors qu’il n’en avait aucune raison.
« Je ne crois pas à certaines méthodes d’acting où, pour incarner un personnage violent ou désagréable, il faudrait l’être le temps du tournage »
Parmi vos partenaires de jeu, j’aimerais en évoquer trois. Le premier, c’est évidemment Vincent Londez, qui incarne votre mari à l’écran, le baron Dudevant. Vous avez ensemble des scènes extrêmement violentes, tant physiquement que verbalement. Parlez-nous de votre collaboration.

Nous nous sommes très vite entendus. Sur les scènes de violence, il met tout de suite en confiance, parce qu’il a déjà de l’expérience. Même si ce n’était pas avec des femmes auparavant, Vincent avait déjà une vraie technique. Et nous étions aussi accompagnés d’un coordinateur de cascades pour nous guider. Je me souviens d’une scène où il me tient par le cou : c’est lui qui m’a expliqué que c’était à moi de mettre la pression, pas lui. Sa main ne s’approchait jamais de mon cou ; c’était à moi d’avancer. Ainsi, si j’avais mal, je pouvais reculer légèrement pour relâcher la pression. Travailler avec lui a été agréable, car c’est un homme profondément gentil. Je ne crois pas à certaines méthodes d’acting où, pour incarner un personnage violent ou désagréable, il faudrait l’être le temps du tournage.
On travaille mieux quand on est bien entouré. Je n’aurais pas aimé qu’il adopte une attitude faussement dure ou menaçante en dehors des prises, pour « se préparer ». Lui, il passait de tout choupinou à méchant en une fraction de seconde ! (rire). Dans le jeu, il est très concentré. Il ne plaisante pas entre les prises, il observe beaucoup, il est au service du jeu et de son ou sa partenaire. Et quand il devenait méchant… il faisait vraiment peur !
Et puis il y a Barbara Pravi, qui démarre une belle carrière de comédienne en parallèle de la musique, et qui interprète ici une des amantes de George Sand, Marie Dorval. Ainsi qu’Oscar Lesage, alias Alfred de Musset, qui fait partie de cette jeune génération de comédiens à la carrière prometteuse. De quelle manière avez-vous créé cette passion, cet amour sincère entre vous et eux, qui transparaît à l’écran ?

Avec Barbara, nous nous étions déjà rencontrées une fois, et le courant était bien passé. Se retrouver sur un tournage, c’était fantastique. J’adore les gens en apprentissage, parce qu’ils sont toujours hyper partants pour essayer de nouvelles choses. Dans le jeu, elle m’a surprise : je l’ai trouvée à l’aise, à l’écoute, et d’une extrême politesse avec toutes les équipes. Et ça, c’est super important. Je déteste les acteurs ou actrices désobligeants avec les équipes techniques – ça me met très mal à l’aise, ça me crée de l’angoisse et de la tristesse.
Oscar, je l’aime. C’est un excellent acteur, mais surtout, c’est quelqu’un de profondément bien, en qui j’ai une confiance aveugle.
Il est facile à « digérer », comme on dit, c’est-à-dire qu’il s’adapte à tout, il est souple, toujours partant pour expérimenter. Pour les rôles d’époque, il est parfait : il a une très bonne élocution, pas du tout contemporaine, il adopte les bonnes intonations instantanément. Il m’impressionne. Nous étions déjà partenaires privilégiés au cours de théâtre, donc c’était assez évident de créer cette relation passionnelle à l’écran. Pour des raisons différentes avec chacun, mais toujours en lien avec leur qualité humaine et la proximité que nous avions déjà. C’était fluide.
À lire aussi :
– Conversation artistique avec l’acteur David Kammenos à retrouver ici.
– Interview carrière avec Oscar Lesage à retrouver ici.
« La Rebelle, les aventures de la jeune George Sand » dès le 14 avril sur France 2.
Synopsis :
1830. Afin d’échapper à son mari violent, Aurore Dupin fuit son château de Nohant pour Paris, en pleine effervescente romantique. Dans la capitale du début du 19e siècle, Aurore mène une vie de bohème et publie son premier roman, sous pseudonyme : George Sand est née. Première femme écrivaine à vivre de sa plume, elle enchaîne les succès littéraires et déchaîne les passions amoureuses. Féministe avant l’heure, portant le pantalon et fumant la pipe, elle collectionne les amants, dont les plus célèbres sont Alfred de Musset et la comédienne Marie Dorval, et va venir bousculer la société des hommes.
Ses romans dressent une vaste fresque de son temps, mais son véritable chef-d’œuvre… c’est sa vie !
Casting : Nine d’Urso (George Sand), Vincent Londez (Casimir Dudevant), Megan Northam (Pauline de Beaumont), David Kammenos (Varanches), Barbara Pravi (Marie Dorval), Marie Oppert (Eugénie Duvernet), Jacques Bonnaffé (Duris-Dufresnes), Grégoire Oestermann (Deschartres), Aymeric Fougeron (Jules Sandeau), Louisiane Gouverneur (Josette), Jonathan Turnbull (Hippolyte).
Avec la participation de Jean-Luc Bideau (Kératry), Philippe Torreton (Bertrand Renault).

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